Littérature.
Un Parfum qui s’évade est un recueil de nouvelles de
Saadeddine Hassan où le réel et le
surnaturel ne font qu’un.
Les fragrances de Saadeddine
Déjà
la couverture est suggestive. C’est une peinture d’Abdel-Hadi
Al-Gazzar « Le Fou vert ». Une
sorte d’hystérie de regard étonné porté sur le monde, bien
décrit par Aimé Azar dans son livre La Peinture moderne en
Egypte, avec « l’œil animal, le regard fixe, les lèvres
chagrines, la tête austère et compacte (...
) des bras levés d’un
mouvement soudain d’hystérie ne vont pas jusqu’à provoquer un
choc chez le spectateur ... ».
Mais le regard de Saadeddine Hassan sur la vie et sur ce qui
l’entoure n’est pas aussi cruel même s’il participe de la même
magie. C’est un univers rural qu’il présente dans ses récits
et nouvelles et même pourrait-on dire ses textes que l’on peut
assimiler à des poèmes en prose. Et qui dit campagne dit aussi
cette dualité du réel et du surréel. Une vie qui se réfère
autant à un quotidien fait de dure réalité qu’à une
philosophie de l’univers caché, celle d’une terre hantée par
les légendes et les souvenirs. Ozla (isolement) est un bon
exemple. Un enfant raconte l’histoire de sa tante, la plus
belle et la plus noble fille du village, qui a décidé
d’abandonner tout le monde, vivre dans une hutte et ne plus
parler à personne. « Son cœur bat et son regard est porté sur
l’horizon ». Qui regarde-t-elle ? Qu’attend-elle ? C’est sans
doute ce qui est au-delà des apparences qui
compte.
Dans la fenêtre de Narguisse, la jonction du réel et du
surréel est la plus surprenante. La scène décrite est vivante
appartenant au quotidien. Mais dans la fenêtre, Narguisse
attend son amoureux. Qui est-il ? Un homme venu de nulle part.
Tout le monde en parle, il est l’objet d’idées, de hantise et
d’histoires. « Les femmes de la demeure de Daqdoussi disent
qu’il est habité par une djinn musulmane qu’il rencontre
toutes les nuits près de la sakieh ... ». D’autres disent que
c’est un malade auquel le médecin a prescrit de faire de la
marche. Narguisse, elle, qui le voit à l’église, sent « que
les astres dans le ciel s’arrêtent et que la nuit ne sera pas
suivie de jour ». Amour poétique qui se transforme, qui va
avec le vent pour alimenter les fantasmes. On a dans l’esprit
les Correspondances de Baudelaire :
« La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers ».
C’est justement ce qu’on relève chez Hassan, cette fausse
familiarité ou cette fausse étrangeté qui rythment
l’existence.
Mais l’auteur aussi fête la vie : dans Des Filles, c’est
l’hymne à l’innocence et au charme : « Les petites filles
s’égayent sur le pont, relèvent le pan de leurs larges
djellabas, les tiennent avec les dents et sautent à
cloche-pied » ... Elles soulèvent la poussière et l’homme qui
les observe : « Je suis resté à les scruter et à éternuer ».
Un petit recueil mais dense. Saadeddine Hassan est un écrivain
de talent qui est méconnu. Il a imprimé le livre à son propre
compte après de nombreuses aventures avec les maisons
d’édition lors de ses précédents ouvrages. Mais l’auteur est
un peu comme son œuvre. Son regard porte plus loin qu’un réel
qu’il ne s’empêche pas de mordre à belles dents quand même.
Ahmed Loutfi