Santé.
Si la détérioration de l’environnement est le premier
responsable de la propagation des maladies rénales, cardiaques
et cancéreuses, elle a aussi ses effets néfastes sur la santé
psychique de l’individu.
Enquête.
Pollution,
ma déprime
La
pollution sous toutes ses formes attaque les Egyptiens. Les
causes sont diverses et multiples : les conditions
atmosphériques, les pots d’échappement des véhicules,
l’incinération en plein air des déchets ménagers ou agricoles
comme la paille de riz, la pollution sonore, la pollution des
aliments par les insecticides, la pollution de l’eau par le
drainage sanitaire ainsi que par les ordures, la pollution
industrielle occasionnée par les usines de Fostate, de Misr
Al-Qadima, celles de Hélouan au sud de la capitale, de
Maassara ou de Choubra Al-Kheima … « En effet, la santé
psychique se déteriore ou s’améliore suivant la fréquence de
l’exposition à la pollution », insiste le Dr Ahmad Al-Atiq,
doyen de l’Institut des recherches écologiques à l’Université
de Aïn Chams. Il justifie ces paroles en disant : « Plus la
durée d’exposition à la pollution augmente, plus l’état
psychique de la personne se détériore ».
Cette pollution a des répercussions négatives sur l’ouvrier
qui passe la plupart de son temps dans des endroits qui
provoquent le plus grand taux de pollution. A titre d’exemple,
la protection contre la pollution sonore est souvent négligée
par les chefs d’usine. « Si l’on estime la mesure auditive de
n’importe quel ouvrier égyptien, on trouvera qu’elle n’atteint
pas moins de 110 décibels, tandis que les normes de la loi sur
l’environnement exigent qu’elle ne doit pas dépasser les 90
décibels à la fin de huit heures de travail. Dans la loi
américaine, par exemple, cette mesure ne doit pas dépasser, en
aucun cas, les 80 décibels », précise le Dr Moustapha Ragab,
professeur et chef du département de médecine écologique à
l’Institut des recherches écologiques de l’Université de Aïn
Chams. Donc, l’ouvrier égyptien est exposé à ce genre de
pollution pendant de longues heures sans protéger ses
oreilles. « La plupart des ouvriers et moi, nous avons des
problèmes d’ouïe », annonce l’un des ouvriers qui travaille à
Fostate. Il s’arrête un instant, puis, il se souvient d’un
collègue qui est devenu sourd car il travaillait plus de
quatorze heures par jour sur une machine dont le bruit était
très élevé. Donc, l’ouvrier souffre et ses collègues
commencent à souffrir, eux aussi, car un de leurs amis est
devenu handicapé. Ces derniers ont peur car ils exercent des
métiers pénibles. Ils sont persuadés qu’un mauvais sort les
attend.
Ainsi, l’état psychique des ouvriers s’aggrave-t-il car ils
sont convaincus qu’en fin de compte, le chef d’usine n’est pas
capable de protéger la santé de son personnel. « Celui-ci ne
sait que protéger sa productivité et ses profits. La loi sur
l’environnement 4/1994 stipule que le chef de travail doit
nous fournir des bouchons pour les oreilles, des lunettes
protectrices, des masques, des bottes, des gants … ». De leur
côté, les ouvriers n’y peuvent rien. « On organise tous les
mois des inspections dans les différentes entreprises. Les
propriétaires des usines qui n’appliquent pas les normes de la
loi sont sanctionnés. Ils versent une amende de 1 000 L.E. au
minimum et de 20 000 L.E. au maximum. Et au cas où ils
recommenceraient à violer les normes après un certain temps,
ils sont sanctionnés de 24 heures de prison au minimum et
trois ans au maximum, et ce, conformément à la loi sur
l’environnement. Comme c’est le cas des usines situées à
Choubra Al-Kheima, Abou-Kébir à Alexandrie, des usines de
canne à sucre et beaucoup d’autres », déclare un responsable
en matière d’écologie. Et d’ajouter : « D’autre part, toute
usine qui applique les normes est encouragée par des dons et
des prêts pour améliorer ses conditions ». Des milliers de
dollars ont été offerts par la Banque mondiale, Cidea et
Danida aux usines qui appliquent la loi. Dernièrement, Danida
a offert 70 millions de dollars à cet égard.
La pollution atmosphérique a aussi des effets néfastes sur la
santé psychique. « Les régions industrielles produisent plus
de 450 tonnes/km2 de poussières de ciment qui remplissent
l’atmosphère. Alors que les normes internationales exigent une
quantité qui ne dépasse pas les 10 tonnes/km2 », avoue le Dr
Ahmad Al-Atiq. Les employés, notamment les ouvriers qui
travaillent dans les usines et qui sont en contact direct avec
les métaux lourds, sont les plus touchés par cette pollution
atmosphérique qui a des effets négatifs sur leur santé
psychologique. Le mercure vient en première position parmi ces
métaux. « Les symptômes des effets de ce genre de métaux sur
le système nerveux central sont énormes : peur, nervosité,
inquiétude, instabilité émotionnelle, perte de confiance,
indécision, toutes sortes d’insomnies et la dépression avant
tout », précise le Dr Moustapha Ragab.
Travailler et résider dans la pollution
Avec
cette pollution venant de toutes parts, notamment des
différentes usines (tannerie, nickelage, chaux, pavés,
céramiques, etc.) installées dans les quartiers les plus
populaires du Caire, l’ouvrier ne veut ni travailler ni
produire. Il travaille dans des conditions difficiles. Mais
n’a aucune idée que cette dépression a pour raison la
pollution. Par ailleurs, les ouvriers préfèrent habiter dans
le lieu même de leur travail pour ne pas avoir à payer les
transports. Donc, ils travaillent et résident dans le même
quartier, et sont exposés en permanence aux vapeurs et gaz
polluants. Ce sont eux qui sont les plus touchés
psychologiquement.
« Ce lourd nuage noir et épais qui envahit l’air et s’élève à
l’horizon m’oppresse la poitrine, me coupe la respiration, me
prend à la gorge et au nez et me pique les yeux », déplore
l’un des ouvriers. Cette pollution atmosphérique ne menace pas
seulement la santé des ouvriers, mais aussi la santé de leurs
enfants. Am Ahmad, qui travaille dans une usine à Hélouan,
habite avec sa femme et ses 6 enfants aux alentours de son
travail. Son jeune fils âgé de 5 ans souffre déjà de problèmes
respiratoires. Ses frères et sœurs, plus grands, ont la
tuberculose, une inflammation des bronches et souvent une
inflammation aiguë du poumon. Pourtant, dans cet appartement
composé d’une seule chambre, Am Ahmad verse 25 L.E. de loyer,
somme considérable pour lui. Changer de logement est pour lui
impossible. Conséquence, Am Ahmad tombe dans la dépression,
est abattu, impuissant face à la maladie de ses enfants.
Néanmoins, ces personnes répètent à satiété : « C’est notre
destin et nous sommes obligés de l’accepter ».
Pour remédier à ce problème, les responsables doivent œuvrer à
transférer les usines en dehors des zones habitées vers les
zones industrielles. C’est ce qu’exige la loi 4 de l’année
1994 sur l’environnement qui stipule une distance minimale de
500 mètres entre les usines et les logements. Ainsi, les
habitants à proximité des usines seront, plus ou moins, à
l’abri de la pollution directe, notamment les enfants, très
affectés. « L’enfant n’arrive pas à bien réfléchir, ni à se
concentrer à l’école, ses capacités diminuent, il souffre
d’insomnie, de peur et d’instabilité. La pollution a affecté
tout son corps », ajoute le Dr Ghanem, professeur de
psychiatrie à l’Université de Aïn Chams.
Sans oublier les amas d’ordures ou de déchets dispersés ici et
là dans les grandes rues du Caire et devant les grands
immeubles d’Héliopolis, de Zamalek ou de Mohandessine …
L’odeur nauséabonde, les rats et les serpents. « Le corps est
toujours fatigué, malade, il ne s’oxygène pas suffisamment.
Les multiples dépôts de pollution résideront dans le cerveau.
Le système nerveux autonome fonctionnera mal. Il réagit
difficilement. Enfin, l’individu deviendra agressif et n’aura
aucun contrôle sur lui-même. En effet, il existe une relation
étroite entre cette pollution qui entoure les Cairotes et leur
santé psychologique », explique le Dr Mohamad Ghanem. Ce
dernier ajoute que cela est surtout clair à travers
l’agressivité que l’on peut observer entre les uns et les
autres, qui augmentent d’une année à l’autre et qui s’achèvent
par des crimes parfois. Jadis, on ne sentait pas cela, mais
comme le taux de pollution a beaucoup augmenté ces vingt
dernières années, l’attitude des hommes a beaucoup changé.
C’est pourquoi les ONG tentent actuellement de sensibiliser
les gens à la protection de l’environnement. « Notre
association a procédé à des tournées auprès des habitants des
quartiers pauvres afin de discuter et de distribuer des
brochures sur la protection de l’environnement, des séminaires
et des conférences ont été aussi organisés dans les hôtels 5
étoiles où un responsable en matière d’écologie prend la
parole. On organise des discussions dont le but est de
sensibiliser les habitants à l’écologie », a déclaré le
président de l’Association des amis de l’environnement à
Alexandrie.
Il est donc urgent que l’Etat transfère les usines dans des
régions industrielles isolées pour sauver la vie des ouvriers
et de leurs familles. Il incombe aux propriétaires des usines
de fournir aux ouvriers des masques, des bouchons pour les
oreilles et des bottes pour pouvoir se protéger de la
pollution sonore et atmosphérique. Il incombe à la médecine du
travail ou aux médecins de prévenir le citoyen et de le
sensibiliser ... Un travail énorme, dont l’enjeu n’est pas
moins que la vie, tout simplement.
Manar
Attiya