Grippe Aviaire.
Avec trois nouveaux décès, le virus H5N1 continue de se
propager. En cause, le manque de sensibilisation, la pauvreté
et l’inefficacité des campagnes de prévention. Reportage à
Gharbiya, l’un des foyers de la maladie.
Laxisme fatal
Le
jour du mercredi 27 décembre 2006 a bouleversé Kafr Al-Naqib,
dans le gouvernorat de Gharbiya, dans le delta du Nil. Ce
petit village de 3 000 habitants, longtemps négligé par les
responsables, attire en quelques heures un nombre
impressionnant de hauts responsables des ministères de
l’Intérieur, de la Santé, de l’Agriculture, de
l’Environnement, et de la Solidarité sociale, accompagnés du
maire du village. Cette agglomération est en alerte depuis la
mort, il y a deux semaines, de trois jeunes personnes issues
d’une même famille après avoir été atteintes du virus H5N1 de
la grippe aviaire. Il s’agit de Réda Abdel-Halim Farid, âgé de
26 ans, de sa sœur Intissar, âgée de 30 ans, et de leur
cousine Chaféya, une adolescente de 15 ans. Ceux-ci élevaient
des canards à la maison. Ils décident d’abattre des volailles
à l’occasion des noces de Chaféya qui ont lieu le 14 décembre.
Le soir, Intissar est la première à souffrir d’une température
excessivement élevée. « Nous n’avons pas d’unité sanitaire
dans notre village. La plus proche se trouve dans la ville de
Zefta, à 12 km d’ici. C’est ainsi que nous avons essayé de
traiter Intissar à domicile, mais sans succès. Sa santé a
commencé à se détériorer si bien qu’elle n’arrivait plus à
respirer. Le lendemain, Réda et Chaféya sont tombés malades
aussi. Trois jours après, nous les avons hospitalisés tous à
Zefta où ils ont reçu pendant une semaine un traitement contre
la fièvre normale … », se rappelle Abdel-Halim, le père d’Intissar
et de Réda, âgé de 70. Il est interrompu à plusieurs reprises
par les lamentations de sa femme paralysée, qui pleure le sort
de ses deux enfants notamment Réda qui, ouvrier dans une usine
de fabrication de briques, était le seul soutien de sa famille
composée de 10 membres.
L’état des trois jeunes personnes s’aggrave jour après jour et
la fièvre continue de monter. « Personne n’imaginait qu’ils
étaient atteints de la grippe aviaire. C’est grâce à un
radiologue qui a remarqué que les trois étaient issus de la
même famille et souffraient des mêmes symptômes. Ils ont donc
été transférés à l’Hôpital Abbassiya des maladies fiévreuses
au Caire, où des examens ont montré qu’ils avaient contracté
le virus. Et ils ont pris un traitement au Tamiflu », poursuit
Abdel-Halim en ajoutant que les médecins au Caire lui ont
affirmé que la découverte tardive du virus a rendu le
traitement inefficace. Or, le Tamiflu doit être pris sous les
48 heures qui suivent les premiers symptômes. Réalité que le
ministre de la Santé, Hatem Al-Guabali, a précisé dans un
communiqué le 27 décembre à la suite de la mort de Réda. 5
jours avant, Intissar, connectée à l’appareil de respiration
artificielle, meurt et le lendemain, Chaféya subit le même
sort.
Ces trois cas ont porté à dix le nombre de personnes mortes
des suites de la grippe aviaire. Les chiffres fournis par le
ministère de la Santé indiquent que 18 personnes ont été
atteintes par le virus, dont 8 se sont rétablies alors que les
autres ont trouvé la mort. Le virus a été signalé pour la
première fois parmi les volailles en février 2006, et la
première mort humaine a été annoncé le 18 mars.
Quelle alternative à la volaille ?
A l’annonce de la mort des trois victimes, un état d’alerte a
été lancé dans les quatre coins de Kafr Al-Naqib. Les forces
de sécurité ont bouclé le village. Des responsables du
ministère de la Santé ont pratiqué des analyses sur les
habitants notamment ceux qui étaient en contact avec les trois
victimes. Le contrôle médical a prouvé que tous étaient en
bonne santé, les vaccins nécessaires leur ont été toutefois
fournis. Des campagnes organisées par des responsables du
département vétérinaire aux ministères de l’Agriculture et de
l’Environnement ont été lancées dans tous les foyers en vue de
s’assurer que leurs propriétaires n’élèvent pas des volailles.
« Ils ont envahi toutes les maisons et abattu nos volailles et
les ont prises pour les enterrer dans une grande fosse creusée
à 1km de l’entrée du village », explique Oum Mahmoud, voisine
de la famille de Abdel-Halim. Comme toutes les villageoises,
Oum Mahmoud avait l’habitude d’élever des volailles sur le
toit de sa maison pour les consommer ou pour les vendre.
Celles-ci constituent pour elle une source de protéines bon
marché, par rapport aux viandes dont les prix sont
exorbitants. « Le prix d’un kilo de viande a atteint 35 ou 40
L.E. au moins alors que le prix du canard qui pèse 4
kilos ne dépasse pas les 20 LE », ajoute-t-elle, tout en
affirmant que les responsables l’ont laissée égorger elle-même
ses volailles sans gants et sans aucune mesure sanitaire.
Tout comme les habitants, certains marchands de volailles ont
perdu, en quelques minutes, leur seule source de revenus.
C’est le cas de Hag Abdel-Fattah, qui possédait le seul
emplacement pour la vente des poulets. « De peur qu’on me
confisque mes volailles, j’ai égorgé moi-même 150 canards que
je garde pour la vente. Cela fait deux semaines que je ne
travaille plus, de même que trois autres de mes employés »,
dénonce-t-il. « Le gouvernement indemnise seulement les
propriétaires des fermes et des locaux de vente autorisés.
Mais, nous, qui travaillons dans les villages, nous ne faisons
pas partie de cette catégorie. Je ne sais pas comment nous
allons vivre, ma famille est composée de sept membres ... »,
s’insurge-t-il.
Pendant deux semaines, des véhicules ont sillonné le village
appelant les villageois à mettre un terme à l’élevage
domestique des volailles. Une campagne de sensibilisation a
été lancée dans les mosquées et à la maison du maire du
village pour pousser les habitants à mettre fin à cette
pratique. Une campagne qui s’est quelque peu assoupie
aujourd’hui. Les villageois vivent depuis ces deux dernières
semaines dans la panique. Ce n’est pas la peur d’être atteints
du virus, mais celle de perdre leurs volailles, leur
seul gagne-pain. Si certains s’empressent de se débarrasser de
leurs poulets, d’autres continuent l’élevage clandestinement.
Et les astuces varient : « Au lieu des toits ou des cours,
comme d’habitude, ils cachent leurs volailles dans les
chambres à coucher, sous les lits, dans les armoires ou même
dans les fours au risque de mettre leur santé en danger. C’est
le seul moyen pour que nos volailles ne soient pas découvertes
par les responsables. Sans elles, nous serons complètement
démunis car personne ne nous indemnise », affirme l’un des
habitants. Bien que la campagne préventive ait cessé, les
villageois sont toujours aux aguets. Dès qu’un étranger est
aperçu dans le village, les habitants qui se trouvent dans la
rue se précipitent pour avertir les voisins qui gardent encore
leurs volailles.
A deux kilomètres de Kafr Al-Naqib, la scène est complètement
différente : dans le village de Dahtoura, les habitants ne se
font aucun souci. Ils élèvent publiquement leurs volailles.
L’on peut même facilement apercevoir les femmes en train de
laver les linges sur la rive du Nil, accompagnés des
volailles. « Pourquoi les cacher ou les égorger tant qu’elles
sont en bon état ? Les responsables de la campagne préventive,
dans son chemin vers Kafr Al Naqib, nous ont vus et
n’ont rien dit. Le jour où le virus aura atteint notre
village, nous nous occuperons de cela », conclut légèrement
Fatma, une villageoise de Dahtoura.
Héba
Nasreddine