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 Semaine du 10 au 17 janvier 2007, numéro 644

 

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Egypte

Désastre. L’installation d’un réseau d’égout à Chabramante a tourné au cauchemar. Depuis deux mois, les habitants de ce village de Guiza luttent contre une crue d’eau polluée. Reportage.

Le village naufragé

C’est à une dizaine de kilomètres du quartier Al-Haram, dans le gouvernorat de Guiza, que se trouve Chabramante. Inondé sous la boue et l’eau des égouts, ce petit village, situé sur la route qui mène aux sites touristiques de Saqqara et de Mite-Rahina, vit une crise écologique depuis deux mois. Les échoppes ont dû fermer leurs portes et près de 10 000 habitants se trouvent depuis sans emploi et sans abri.

Littéralement inondés, les premiers étages de toutes les habitations ont été désertés par leurs locataires. Ceux qui ont les moyens ont pu se débrouiller pour se construire un quatre murs pour y loger provisoirement avec leurs familles. D’autres ont loué des appartements dans des étages élevés pour se prémunir contre un déluge qui ne cesse d’augmenter en intensité. « Je dois verser un loyer de 200 L.E. par mois pour une seule pièce. Et ceci ne m’empêche pas de vivre dans la peur de me retrouver un jour sans abri. L’état de la pièce dans laquelle je vis aujourd’hui avec mes enfants est très précaire. Elle est lézardée de fissures à cause de l’eau et pourrait s’effondrer à tout moment », dit Samira Abdel-Ghaffar, mère de 5 enfants. Pour accéder à sa maison d’une pièce, Samira, comme tout le reste des habitants de Chabramante, ne doit pas perdre son équilibre en marchant sur le tas des pierres érigées en guise de passerelle au-dessus du niveau des eaux qui atteint aujourd’hui 50 cm et qui risque de s’élever dans les jours à venir.

La plupart des habitants de ce village sont des journaliers qui partent tous les matins à la recherche du travail. N’ayant pas la possibilité de quitter leurs maisons inondées, les plus défavorisés n’ont d’autre choix que de « faire avec ». « Je ne gagne que quelques livres par jour, de quoi subvenir aux besoins essentiels de ma famille. Comment pourrais-je aller chercher un autre abri ? Ma maison est inondée. Mes meubles sont endommagés. Pire encore, les examens de mi-année sont dans une semaine et mes enfants sont tombés malades à cause de la pollution. C’est vraiment la misère et je ne sais pas trop quoi faire », se plaint Mahmoud Abdel-Qader, chauffeur qui prend soin de soulever sa galabiya pour ne pas la mouiller.

Des enfants se retrouvent à jouer dans ces eaux polluées. Ce qui explique la propagation parmi la population du village des maladies respiratoires et des cas d’insuffisance rénale. « Nous avons conseillé aux habitants d’observer certaines règles d’hygiène. Mais ceci devient de plus en plus difficile à cause de l’eau polluée et de la boue qui envahissent leurs demeures », reconnaît Afkar Qaad, fonctionnaire à l’unité sanitaire du village. Ce qui l’inquiète surtout c’est le fait que « personne dans le village n’a été vacciné ».

Cela dit, les habitants de Chabramante sont habitués au phénomène. Mais d’habitude, cette indésirable « crue » d’eau d’égout ne dépasse pas les dix centimètres de hauteur. Cette « saison » s’annonce donc quelque peu exceptionnelle. « D’habitude, nous pouvons survivre en évacuant les excès d’eau et en se barricadant derrière des barrages de sacs de sable », explique Ahmad Saïd, un habitant. Cette fois-ci, le mot « catastrophe » est sur toutes les langues.

 

Une installation qui a mal tourné

Le cas de Chabramante n’est pas unique en Egypte. Le réseau du drainage sanitaire est très dégradé. Résultat : des centaines de villages sont inondés ou privés d’égouts. A Chabramante, tout a commencé en  février 2006, lorsque la municipalité a décidé d’installer un réseau de drainage sanitaire. Les villageois n’oublient pas le jour où les ouvriers sont venus pour commencer les travaux. « Nous avons toujours souffert des moyens primitifs utilisés pour se débarrasser des déchets. Le tout était déversé dans un canal qui longe le village. Une très mauvaise odeur régnait partout dans le village », dit Salah Bakri, un des habitants. La nouvelle de l’installation d’un réseau d’égout a été donc très bien accueillie par les habitants. Or, en octobre dernier, les eaux ont commencé à monter. Les habitants, qui ont d’abord cru qu’il s’agissait d’eau souterraine, ont alerté la municipalité. Mais il a fallu attendre un mois et demi pour qu’une « commission technique » arrive sur le terrain. Celle-ci a signalé dans son rapport qu’il s’agissait d’une défaillance dans le réseau nouvellement installé et qu’il n’existait pas de moyen d’évacuation alternatif.

A la municipalité, on dit ne pas avoir les moyens financiers pour résoudre ce problème. Les responsables se sont contentés d’investir la somme de 10 000 L.E. pour se procurer une pompe qui, d’ailleurs, est tombée en panne trois jours après. « Maintenant on demande à chaque ménage de verser 800 L.E. pour entamer les travaux de maintenance. Nous avons refusé car d’une part nous n’avons pas cette somme et d’autre part nous ne pouvons pas leur faire confiance », lance Hassan Zaefane, un habitant, affirmant que certains ont adressé des plaintes au gouverneur de Guiza et au premier ministre. Mais la réponse se fait toujours attendre. Certains habitants se concertent pour l’organisation d’un sit-in devant le siège du gouvernorat « jusqu’à ce que le problème trouve une solution ».

Pour ce qui est de la propreté, le problème s’avère plus grave. Les mouches, les insectes et les souris sont partout. L’odeur est suffocante. Le canal qui longe le quartier est recouvert de tas d’ordures. « Les éboueurs ne passent pas par le village, comme si Chabramante ne figurait pas sur la carte d’Egypte », dénonce Oum Wahid qui, comme toutes les villageoises, n’a d’autre choix que de se débarrasser des déchets ménagers en les jetant dans le canal ou dans la rue. « Les camions-bennes de la municipalité ne passent que pendant les saisons de campagnes électorales », ironisent certains. Ce qui n’empêche pas la municipalité de réclamer à chaque ménage 3 L.E. par mois comme frais de « ramassage d’ordures ». « Nous avons refusé de les verser même si les responsables du gouvernorat nous ont promis une solution imminente », affirme Mohamad Rachad, employé.

 

Réaction exagérée

« Les habitants ne cherchent qu’à faire de la mauvaise propagande. Nous ne négligeons pas leur problème. Pendant tout ce temps, nous étions en train d’étudier la situation pour trouver la bonne solution », se défend Fatma Hégazi, présidente exécutive de la municipalité. De son côté, Ali Rachad, responsable à la municipalité, affirme qu’un accord a été conclu avec l’Organisme général du drainage sanitaire pour intervenir et accomplir les travaux nécessaires, et épargner ainsi à la municipalité des frais qui dépassent ses capacités. « Les travaux seront entamés dans trois mois, le coût sera ensuite remboursé par les habitants à crédit », annonce Rachad. Cependant, il paraît que cette solution n’a pas été accueillie chaleureusement par tous les responsables. L’un d’eux, Kamal Riad s’est abstenu d’assister aux réunions de la municipalité pour exprimer son refus de faire imposer aux citoyens les frais des travaux.

Les habitants de Chabramante se plaignent également de la qualité de l’eau potable. L’eau a une couleur jaune à cause d’un taux de sel très élevé. « Nous dépendons de l’eau du quartier Al-Haram. Un jerrican de 20 litres est vendu à 50 piastres. Une famille de quatre membres a besoin de trois jerricans par jour en hiver et de six en été », dit Mossaad Gala, vendeur d’eau, tout en remplissant les jerricans d’une dizaine de femmes qui se bousculent pour avoir chacune son quota. « C’est l’unique solution jusqu’à ce que le gouvernement décide de nous installer la station d’eau potable promise depuis des années. Les responsables à l’Organisme d’eau potable nous assurent que le projet piétine à cause du manque de financement », souligne Ahmad Abdel-Alim, professeur. Mais en attendant toutes ces promesses, beaucoup d’habitants auront déserté le village ... sans trop de regrets .

Héba Nasreddine

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