Désastre.
L’installation d’un réseau d’égout à Chabramante a tourné au
cauchemar. Depuis deux mois, les habitants de ce village de
Guiza luttent contre une crue d’eau polluée. Reportage.
Le village naufragé
C’est
à une dizaine de kilomètres du quartier Al-Haram, dans le
gouvernorat de Guiza, que se trouve Chabramante. Inondé sous
la boue et l’eau des égouts, ce petit village, situé sur la
route qui mène aux sites touristiques de Saqqara et de
Mite-Rahina, vit une crise écologique depuis deux mois. Les
échoppes ont dû fermer leurs portes et près de 10 000
habitants se trouvent depuis sans emploi et sans abri.
Littéralement inondés, les premiers étages de toutes les
habitations ont été désertés par leurs locataires. Ceux qui
ont les moyens ont pu se débrouiller pour se construire un
quatre murs pour y loger provisoirement avec leurs familles.
D’autres ont loué des appartements dans des étages élevés pour
se prémunir contre un déluge qui ne cesse d’augmenter en
intensité. « Je dois verser un loyer de 200 L.E. par mois pour
une seule pièce. Et ceci ne m’empêche pas de vivre dans la
peur de me retrouver un jour sans abri. L’état de la pièce
dans laquelle je vis aujourd’hui avec mes enfants est très
précaire. Elle est lézardée de fissures à cause de l’eau et
pourrait s’effondrer à tout moment », dit Samira Abdel-Ghaffar,
mère de 5 enfants. Pour accéder à sa maison d’une pièce,
Samira, comme tout le reste des habitants de Chabramante, ne
doit pas perdre son équilibre en marchant sur le tas des
pierres érigées en guise de passerelle au-dessus du niveau des
eaux qui atteint aujourd’hui 50 cm et qui risque de s’élever
dans les jours à venir.
La plupart des habitants de ce village sont des journaliers
qui partent tous les matins à la recherche du travail. N’ayant
pas la possibilité de quitter leurs maisons inondées, les plus
défavorisés n’ont d’autre choix que de « faire avec ». « Je ne
gagne que quelques livres par jour, de quoi subvenir aux
besoins essentiels de ma famille. Comment pourrais-je aller
chercher un autre abri ? Ma maison est inondée. Mes meubles
sont endommagés. Pire encore, les examens de mi-année sont
dans une semaine et mes enfants sont tombés malades à cause de
la pollution. C’est vraiment la misère et je ne sais pas trop
quoi faire », se plaint Mahmoud Abdel-Qader, chauffeur qui
prend soin de soulever sa galabiya pour ne pas la mouiller.
Des enfants se retrouvent à jouer dans ces eaux polluées. Ce
qui explique la propagation parmi la population du village des
maladies respiratoires et des cas d’insuffisance rénale. «
Nous avons conseillé aux habitants d’observer certaines règles
d’hygiène. Mais ceci devient de plus en plus difficile à cause
de l’eau polluée et de la boue qui envahissent leurs demeures
», reconnaît Afkar Qaad, fonctionnaire à l’unité sanitaire du
village. Ce qui l’inquiète surtout c’est le fait que «
personne dans le village n’a été vacciné ».
Cela dit, les habitants de Chabramante sont habitués au
phénomène. Mais d’habitude, cette indésirable « crue » d’eau
d’égout ne dépasse pas les dix centimètres de hauteur. Cette «
saison » s’annonce donc quelque peu exceptionnelle. «
D’habitude, nous pouvons survivre en évacuant les excès d’eau
et en se barricadant derrière des barrages de sacs de sable »,
explique Ahmad Saïd, un habitant. Cette fois-ci, le mot «
catastrophe » est sur toutes les langues.
Une installation qui a mal tourné
Le
cas de Chabramante n’est pas unique en Egypte. Le réseau du
drainage sanitaire est très dégradé. Résultat : des centaines
de villages sont inondés ou privés d’égouts. A Chabramante,
tout a commencé en février 2006, lorsque la municipalité
a décidé d’installer un réseau de drainage sanitaire. Les
villageois n’oublient pas le jour où les ouvriers sont venus
pour commencer les travaux. « Nous avons toujours souffert des
moyens primitifs utilisés pour se débarrasser des déchets. Le
tout était déversé dans un canal qui longe le village. Une
très mauvaise odeur régnait partout dans le village », dit
Salah Bakri, un des habitants. La nouvelle de l’installation
d’un réseau d’égout a été donc très bien accueillie par les
habitants. Or, en octobre dernier, les eaux ont commencé à
monter. Les habitants, qui ont d’abord cru qu’il s’agissait
d’eau souterraine, ont alerté la municipalité. Mais il a fallu
attendre un mois et demi pour qu’une « commission technique »
arrive sur le terrain. Celle-ci a signalé dans son rapport
qu’il s’agissait d’une défaillance dans le réseau nouvellement
installé et qu’il n’existait pas de moyen d’évacuation
alternatif.
A la municipalité, on dit ne pas avoir les moyens financiers
pour résoudre ce problème. Les responsables se sont contentés
d’investir la somme de 10 000 L.E. pour se procurer une pompe
qui, d’ailleurs, est tombée en panne trois jours après. «
Maintenant on demande à chaque ménage de verser 800 L.E. pour
entamer les travaux de maintenance. Nous avons refusé car
d’une part nous n’avons pas cette somme et d’autre part nous
ne pouvons pas leur faire confiance », lance Hassan Zaefane,
un habitant, affirmant que certains ont adressé des plaintes
au gouverneur de Guiza et au premier ministre. Mais la réponse
se fait toujours attendre. Certains habitants se concertent
pour l’organisation d’un sit-in devant le siège du gouvernorat
« jusqu’à ce que le problème trouve une solution ».
Pour ce qui est de la propreté, le problème s’avère plus
grave. Les mouches, les insectes et les souris sont partout.
L’odeur est suffocante. Le canal qui longe le quartier est
recouvert de tas d’ordures. « Les éboueurs ne passent pas par
le village, comme si Chabramante ne figurait pas sur la carte
d’Egypte », dénonce Oum Wahid qui, comme toutes les
villageoises, n’a d’autre choix que de se débarrasser des
déchets ménagers en les jetant dans le canal ou dans la rue. «
Les camions-bennes de la municipalité ne passent que pendant
les saisons de campagnes électorales », ironisent certains. Ce
qui n’empêche pas la municipalité de réclamer à chaque ménage
3 L.E. par mois comme frais de « ramassage d’ordures ». « Nous
avons refusé de les verser même si les responsables du
gouvernorat nous ont promis une solution imminente », affirme
Mohamad Rachad, employé.
Réaction exagérée
« Les habitants ne cherchent qu’à faire de la mauvaise
propagande. Nous ne négligeons pas leur problème. Pendant tout
ce temps, nous étions en train d’étudier la situation pour
trouver la bonne solution », se défend Fatma Hégazi,
présidente exécutive de la municipalité. De son côté, Ali
Rachad, responsable à la municipalité, affirme qu’un accord a
été conclu avec l’Organisme général du drainage sanitaire pour
intervenir et accomplir les travaux nécessaires, et épargner
ainsi à la municipalité des frais qui dépassent ses capacités.
« Les travaux seront entamés dans trois mois, le coût sera
ensuite remboursé par les habitants à crédit », annonce Rachad.
Cependant, il paraît que cette solution n’a pas été accueillie
chaleureusement par tous les responsables. L’un d’eux, Kamal
Riad s’est abstenu d’assister aux réunions de la municipalité
pour exprimer son refus de faire imposer aux citoyens les
frais des travaux.
Les habitants de Chabramante se plaignent également de la
qualité de l’eau potable. L’eau a une couleur jaune à cause
d’un taux de sel très élevé. « Nous dépendons de l’eau du
quartier Al-Haram. Un jerrican de 20 litres est vendu à 50
piastres. Une famille de quatre membres a besoin de trois
jerricans par jour en hiver et de six en été », dit Mossaad
Gala, vendeur d’eau, tout en remplissant les jerricans d’une
dizaine de femmes qui se bousculent pour avoir chacune son
quota. « C’est l’unique solution jusqu’à ce que le
gouvernement décide de nous installer la station d’eau potable
promise depuis des années. Les responsables à l’Organisme
d’eau potable nous assurent que le projet piétine à cause du
manque de financement », souligne Ahmad Abdel-Alim,
professeur. Mais en attendant toutes ces promesses, beaucoup
d’habitants auront déserté le village ... sans trop de regrets
.
Héba
Nasreddine