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 Semaine du 10 au 17 janvier 2007, numéro 644

 

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Monde

Pakistan-Afghanistan . La décision d’Islamabad de miner une partie de sa frontière avec son voisin afghan a envenimé les relations déjà tendues entre les deux pays. 

Diplomatie minée 

Connaissant depuis toujours des hauts et des bas, notamment en raison des problèmes frontaliers, les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan se sont gravement détériorées, cette semaine, suite à la décision d’Islamabad d’ériger une barrière et de miner une partie de sa frontière montagneuse avec l’Afghanistan pour éviter l’infiltration des extrémistes de part et d’autre. Islamabad a annoncé qu’il compte également déployer des troupes supplémentaires sur cette frontière poreuse, outre les 8 000 Pakistanais déjà déployés. « Tout ce que nous pouvons faire pour décourager les terroristes et réduire leur capacité de nuisance, nous le ferons », a déclaré le premier ministre pakistanais, ajoutant le fait de la création d’une commission conjointe pour organiser une « jirga de paix », une assemblée traditionnelle entre les peuples des deux côtés de la frontière.

Cependant, cette décision a été catégoriquement rejetée par Kaboul qui ne reconnaît déjà pas le tracé de cette frontière longue de 2 500 kilomètres, la ligne Durand, coupant en deux les territoires pachtounes. Selon Kaboul, le projet d’Islamabad vise, en fait, à faire reconnaître par Kaboul la ligne Durand comme étant la frontière entre les deux pays. Cette ligne, qui porte le nom du gouverneur britannique qui en avait supervisé la création en 1893, a été établie par les Britanniques pour séparer le territoire afghan de celui qui était alors sous sa juridiction au Pakistan, mais n’a jamais été reconnue par Kaboul qui croit que le Pakistan veut l’imposer de force.

Or, malgré l’opposition de Kaboul, Islamabad a tenu, cette semaine, à mettre en œuvre sa décision de façon unilatérale, sans préciser quand commenceraient les travaux. Analysant les motifs de la décision pakistanaise, le Dr Hicham Ahmad, professeur à la faculté des sciences politiques, de l’Université du Caire, estime : « Il semble que le président pakistanais, Pervez Musharraf, veut prouver au monde entier, et surtout aux Etats-Unis et à l’Afghanistan, qu’il ne soutient plus les talibans et qu’il fait de son mieux pour les empêcher de trouver refuge dans son pays chez les tribus pachtounes (nord du Pakistan) qui appartiennent à la même ethnie que les talibans, dont le bastion est le sud de l’Afghanistan. Surtout qu’Islamabad était toujours accusé de laxisme et de nonchalance quant au soutien affiché par ces tribus aux talibans ».

Pressions américaines

A cet égard, Mohammad Fayez Farahat, expert dans les affaires asiatiques, ajoute qu’il ne faut pas aussi oublier les pressions américaines sur le général Musharraf pour prouver ses bonnes intentions quant à l’éradication du terrorisme. Washington, qui déploie 8 500 soldats en Afghanistan, est très concerné par la sécurité dans ce pays déstabilisé par les talibans. « Malgré les efforts inlassables de Musharraf pour lutter contre le courant islamiste assez fort dans son pays et malgré plusieurs tentatives de sa part pour limiter le soutien de ces tribus frontalières aux talibans, Washington lui demandait toujours de faire plus », explique M. Farahat, ajoutant que Musharraf ne pourrait rien faire de plus pour satisfaire Washington car, en fait, le contrôle de ces tribus pachtounes échappe complètement à son gouvernement. « Ces tribus sont assez puissantes et jouissent d’une sorte d’autonomie. Coexister pacifiquement avec elles produit une sorte d’équilibre interne dans le pays. Bien plus, le gouvernement a besoin de leur soutien et ne peut pas les frapper directement car elles peuvent s’insurger et causer beaucoup d’instabilité au gouvernement. Et puis, il n’est pas facile de les poursuivre dans une région aussi montagneuse et difficile d’y accéder. Toute poursuite dans cette région causerait de graves pertes à l’armée », analyse le Dr Hicham Ahmad. Ceci dit, si Musharraf fait un geste de plus pour prouver sa bonne volonté à Washington, il prouvera à ses ennemis qu’il est un agent américain qui tue des Pakistanais en faveur de Washington.

Selon les analystes, une raison de plus a engendré ce regain de tension entre les deux pays. C’est qu’en Afghanistan, l’année 2006 a été la plus sanglante depuis la chute des talibans en 2001. Il suffit de dire qu’elle a été quatre fois plus meurtrière que 2005. Plus de 4 000 personnes, insurgés, civils et militaires y ont péri dans des combats et des attaques, outre la mort de 189 soldats étrangers. Les attaques contre les forces de l’Isaf et les forces de l’Otan en Afghanistan étaient quasi quotidiennes dans le sud de l’Afghanistan, bastion traditionnel des talibans. Impuissant à freiner cette montée des talibans, le président afghan a une nouvelle fois rejeté sur le Pakistan la responsabilité d’abriter les talibans qui détruisent son pays. « L’Etat pakistanais soutient les talibans. Il espère faire de nous des esclaves, mais nous ne nous rendrons pas », a affirmé le président Karzai.

Manifestant leur rejet du projet pakistanais, plus d’un millier d’Afghans ont défilé, lundi dernier, le long de la frontière pakistanaise pour déclarer leur opposition au projet de minage et de clôture de la frontière par les autorités pakistanaises. Dans le district frontalier de Turwa de Paktika, les manifestants ont expliqué que la fermeture de la frontière ne ferait que nuire aux échanges entre villageois, sans empêcher les militants islamistes de la traverser pour aller combattre en Afghanistan. « Ce projet n’est ni efficace, ni pratique », ont affirmé les chefs de tribus locales, en appelant la communauté internationale à faire pression sur le Pakistan pour qu’il y renonce.

Visite stérile

Dans une tentative de calmer la tension entre les deux pays, le premier ministre pakistanais, Shaukat Aziz, a rendu visite, vendredi, à Kaboul où il a rencontré le président afghan Hamid Karzai. Cette rencontre était supposée rapprocher les deux pays, mais en fait elle a été sans résultat. « Malheureusement, le fossé entre les deux pays s’est élargi. L’Afghanistan n’est pas satisfait des efforts entrepris par le Pakistan jusqu’ici. Le problème n’est pas là où le problème réside », a affirmé le président Karzai, sans dire si des mesures seraient prises par Kaboul pour empêcher le mise en œuvre du projet pakistanais. Pour Kaboul, la solution à la montée en puissance des talibans ne réside pas dans une fermeture des frontières. « Plutôt que de tourner autour du pot, nous devons affronter véritablement les terroristes. Eriger une clôture ou miner une frontière ne nous aidera en rien. C’est pourquoi nous sommes contre », a déclaré un porte-parole de la présidence afghane, Khaleeq Ahmad. En effet, l’un des motifs du refus afghan pour le projet pakistanais réside également dans le fait que la plupart des Afghans appartiennent à la même ethnie pachtoune, dont est issu le président Karzai même. C’est pourquoi ils ne veulent pas diviser les tribus pachtounes de part et d’autre de la frontière pour ne pas porter atteinte à leurs liens familiaux et claniques.

En rejetant tous les maux de son pays sur le dos de son voisin, Karzai refuse de reconnaître que la montée en puissance des talibans doit beaucoup à l’incurie de son propre gouvernement. Les talibans, qui étaient dédaignés par la population afghane en 2001, ont petit à petit regagné des appuis à cause de la criminalité des officiels, de leur échec à satisfaire les besoins des Afghans et aussi à cause des fautes commises par les forces de l’Isaf et de l’Otan vis-à-vis de la population. « En effet, la frontière afghano-pakistanaise est l’une des régions les plus dangereuses du monde entier. C’est là où les talibans ont germé et pris de la force grâce au soutien des tribus pachtounes au nord du Pakistan. Cette région est une bombe à retardement pour le monde entier », met en garde le Dr Mohammad Abdel-Salam, expert politique.

Maha Al-Cherbini 

 




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