Pakistan-Afghanistan .
La décision d’Islamabad de miner une partie de sa frontière
avec son voisin afghan a envenimé les relations déjà tendues
entre les deux pays.
Diplomatie minée
Connaissant
depuis toujours des hauts et des bas, notamment en raison des
problèmes frontaliers, les relations entre le Pakistan et
l’Afghanistan se sont gravement détériorées, cette semaine,
suite à la décision d’Islamabad d’ériger une barrière et de
miner une partie de sa frontière montagneuse avec
l’Afghanistan pour éviter l’infiltration des extrémistes de
part et d’autre. Islamabad a annoncé qu’il compte également
déployer des troupes supplémentaires sur cette frontière
poreuse, outre les 8 000 Pakistanais déjà déployés. « Tout ce
que nous pouvons faire pour décourager les terroristes et
réduire leur capacité de nuisance, nous le ferons », a déclaré
le premier ministre pakistanais, ajoutant le fait de la
création d’une commission conjointe pour organiser une « jirga
de paix », une assemblée traditionnelle entre les peuples des
deux côtés de la frontière.
Cependant, cette décision a été catégoriquement rejetée par
Kaboul qui ne reconnaît déjà pas le tracé de cette frontière
longue de 2 500 kilomètres, la ligne Durand, coupant en deux
les territoires pachtounes. Selon Kaboul, le projet
d’Islamabad vise, en fait, à faire reconnaître par Kaboul la
ligne Durand comme étant la frontière entre les deux pays.
Cette ligne, qui porte le nom du gouverneur britannique qui en
avait supervisé la création en 1893, a été établie par les
Britanniques pour séparer le territoire afghan de celui qui
était alors sous sa juridiction au Pakistan, mais n’a jamais
été reconnue par Kaboul qui croit que le Pakistan veut
l’imposer de force.
Or, malgré l’opposition de Kaboul, Islamabad a tenu, cette
semaine, à mettre en œuvre sa décision de façon unilatérale,
sans préciser quand commenceraient les travaux. Analysant les
motifs de la décision pakistanaise, le Dr Hicham Ahmad,
professeur à la faculté des sciences politiques, de
l’Université du Caire, estime : « Il semble que le président
pakistanais, Pervez Musharraf, veut prouver au monde entier,
et surtout aux Etats-Unis et à l’Afghanistan, qu’il ne
soutient plus les talibans et qu’il fait de son mieux pour les
empêcher de trouver refuge dans son pays chez les tribus
pachtounes (nord du Pakistan) qui appartiennent à la même
ethnie que les talibans, dont le bastion est le sud de
l’Afghanistan. Surtout qu’Islamabad était toujours accusé de
laxisme et de nonchalance quant au soutien affiché par ces
tribus aux talibans ».
Pressions américaines
A cet égard, Mohammad Fayez Farahat, expert dans les affaires
asiatiques, ajoute qu’il ne faut pas aussi oublier les
pressions américaines sur le général Musharraf pour prouver
ses bonnes intentions quant à l’éradication du terrorisme.
Washington, qui déploie 8 500 soldats en Afghanistan, est très
concerné par la sécurité dans ce pays déstabilisé par les
talibans. « Malgré les efforts inlassables de Musharraf pour
lutter contre le courant islamiste assez fort dans son pays et
malgré plusieurs tentatives de sa part pour limiter le soutien
de ces tribus frontalières aux talibans, Washington lui
demandait toujours de faire plus », explique M. Farahat,
ajoutant que Musharraf ne pourrait rien faire de plus pour
satisfaire Washington car, en fait, le contrôle de ces tribus
pachtounes échappe complètement à son gouvernement. « Ces
tribus sont assez puissantes et jouissent d’une sorte
d’autonomie. Coexister pacifiquement avec elles produit une
sorte d’équilibre interne dans le pays. Bien plus, le
gouvernement a besoin de leur soutien et ne peut pas les
frapper directement car elles peuvent s’insurger et causer
beaucoup d’instabilité au gouvernement. Et puis, il n’est pas
facile de les poursuivre dans une région aussi montagneuse et
difficile d’y accéder. Toute poursuite dans cette région
causerait de graves pertes à l’armée », analyse le Dr Hicham
Ahmad. Ceci dit, si Musharraf fait un geste de plus pour
prouver sa bonne volonté à Washington, il prouvera à ses
ennemis qu’il est un agent américain qui tue des Pakistanais
en faveur de Washington.
Selon les analystes, une raison de plus a engendré ce regain
de tension entre les deux pays. C’est qu’en Afghanistan,
l’année 2006 a été la plus sanglante depuis la chute des
talibans en 2001. Il suffit de dire qu’elle a été quatre fois
plus meurtrière que 2005. Plus de 4 000 personnes, insurgés,
civils et militaires y ont péri dans des combats et des
attaques, outre la mort de 189 soldats étrangers. Les attaques
contre les forces de l’Isaf et les forces de l’Otan en
Afghanistan étaient quasi quotidiennes dans le sud de
l’Afghanistan, bastion traditionnel des talibans. Impuissant à
freiner cette montée des talibans, le président afghan a une
nouvelle fois rejeté sur le Pakistan la responsabilité
d’abriter les talibans qui détruisent son pays. « L’Etat
pakistanais soutient les talibans. Il espère faire de nous des
esclaves, mais nous ne nous rendrons pas », a affirmé le
président Karzai.
Manifestant leur rejet du projet pakistanais, plus d’un
millier d’Afghans ont défilé, lundi dernier, le long de la
frontière pakistanaise pour déclarer leur opposition au projet
de minage et de clôture de la frontière par les autorités
pakistanaises. Dans le district frontalier de Turwa de Paktika,
les manifestants ont expliqué que la fermeture de la frontière
ne ferait que nuire aux échanges entre villageois, sans
empêcher les militants islamistes de la traverser pour aller
combattre en Afghanistan. « Ce projet n’est ni efficace, ni
pratique », ont affirmé les chefs de tribus locales, en
appelant la communauté internationale à faire pression sur le
Pakistan pour qu’il y renonce.
Visite stérile
Dans une tentative de calmer la tension entre les deux pays,
le premier ministre pakistanais, Shaukat Aziz, a rendu visite,
vendredi, à Kaboul où il a rencontré le président afghan Hamid
Karzai. Cette rencontre était supposée rapprocher les deux
pays, mais en fait elle a été sans résultat. «
Malheureusement, le fossé entre les deux pays s’est élargi.
L’Afghanistan n’est pas satisfait des efforts entrepris par le
Pakistan jusqu’ici. Le problème n’est pas là où le problème
réside », a affirmé le président Karzai, sans dire si des
mesures seraient prises par Kaboul pour empêcher le mise en
œuvre du projet pakistanais. Pour Kaboul, la solution à la
montée en puissance des talibans ne réside pas dans une
fermeture des frontières. « Plutôt que de tourner autour du
pot, nous devons affronter véritablement les terroristes.
Eriger une clôture ou miner une frontière ne nous aidera en
rien. C’est pourquoi nous sommes contre », a déclaré un
porte-parole de la présidence afghane, Khaleeq Ahmad. En
effet, l’un des motifs du refus afghan pour le projet
pakistanais réside également dans le fait que la plupart des
Afghans appartiennent à la même ethnie pachtoune, dont est
issu le président Karzai même. C’est pourquoi ils ne veulent
pas diviser les tribus pachtounes de part et d’autre de la
frontière pour ne pas porter atteinte à leurs liens familiaux
et claniques.
En rejetant tous les maux de son pays sur le dos de son
voisin, Karzai refuse de reconnaître que la montée en
puissance des talibans doit beaucoup à l’incurie de son propre
gouvernement. Les talibans, qui étaient dédaignés par la
population afghane en 2001, ont petit à petit regagné des
appuis à cause de la criminalité des officiels, de leur échec
à satisfaire les besoins des Afghans et aussi à cause des
fautes commises par les forces de l’Isaf et de l’Otan
vis-à-vis de la population. « En effet, la frontière
afghano-pakistanaise est l’une des régions les plus
dangereuses du monde entier. C’est là où les talibans ont
germé et pris de la force grâce au soutien des tribus
pachtounes au nord du Pakistan. Cette région est une bombe à
retardement pour le monde entier », met en garde le Dr
Mohammad Abdel-Salam, expert politique.
Maha Al-Cherbini