Cinéma . Khaled
Youssef signe, avec Trahison légale, un film poignant qui s’articule autour de
manipulations et de crime, sur fond d’implications morales et politiques.
Bas-fonds en hautes sphères
Le film consacre un volet
important à la trajectoire d’un titan du marché, Raafat Al-Béheiri, qui se
hisse tantôt sur la mouvance syndicale des ouvriers des douanes, et se sert
tantôt de l’appui des groupes islamistes pour accéder au rang du patronat. Depuis,
il détient le livre noir de toutes les tractations et transactions illicites,
d’où il tire sa fortune colossale. Cette place de l’action politique est mise
en cause pour les rapports insidieux et l’ensemble de dispositions et
d’activités économiques qu’elle installe et sa capacité d’influer et de réguler
la vie en société. Ainsi, le film introduit-il la nécessité d’interroger les
principes sur lesquels elle se fonde et le transfert de la responsabilité de
l’Etat vers les classes possédantes. Les interventions de celles-ci dans les
affaires publiques aggravent plus qu’elles ne compensent les dérives «
naturelles » du marché. C’est d’ailleurs ce qui a commencé à se produire
lorsqu’elles ont monopolisé l’importation des médicaments à coût excessif,
alors que leurs ingrédients se trouvent sur le marché à prix modéré.
Problématisant ces activités par
la criminalité, le film marque une rupture dans la mesure où le sale y règne
uniformément. Salah et Hicham (Hani Salama), fils d’Al-Béheiri, y sont la pile
et la face d’une même monnaie. Ils affichent la même insolence et la même
bouille pouponne qui cache des dispositions bien redoutables à la conspiration
et au crime. Cela implique un grand nettoyage. Si le sale subsiste, ce n’est
pas l’envers du propre, mais comme l’insistance d’une surface qui refuse de se
résoudre au gommage. C’est l’effet Hani Salama. Le cinéaste lui donne une
inscription très actuelle, et rageuse : cette apparence idéalement jeune ne
demande décidément qu’à être salie, souillée, confrontée au sang, au mal,
confondue avec lui afin qu’elle retourne les stigmates du crime en affirmation
de trivialité dans un monde prétendument clean.
Par ailleurs, l’actrice Somaya
Al-Khachab, maîtresse de Hicham dans le film, fait à son tour cap à la surface,
mais autrement que ceux originaires du monde des démunis comme elle. Sa
présence diffuse est protégée par l’obscurité propice au film noir, toujours à
l’affût du mal. Elle parvient à tracer sa ligne malgré les entraves, à
manipuler son amant Hicham, faisant usage d’un principe cher à la classe à
laquelle il appartient, la trahison. Reste qu’il est difficile de suivre aussi
loin le projet de faire voir qu’un crime n’est rien d’autre que la passage
d’une violence à une autre. Le père de Hicham le trahit légalement en léguant
toute sa fortune à son frère aîné Salah. Mais, il reprend les choses en main,
en liquidant le dernier sous l’instigation de Chahd (Somaya Al-Khachab). Cependant,
il y a sans doute un point au-delà duquel toutes les surfaces ne se valent pas.
Hicham et Chahd ont au fond en
commun l’urgence de pratiquer le crime pour réclamer droits et dus. Mais Chahd
cache sa démence dans l’ombre d’un décor calfeutré de misère pour ne pas
éveiller les soupçons de Hicham. Tandis que ce dernier procède d’épreuve de
force en épreuve de force. Depuis que sa main n’a pas tremblé en tuant son
frère pour un adultère simulé avec son épouse, Chahd le fait évoluer à ses
côtés en bourreau. Mais rien ne force à le croire car tous les deux
n’appartiennent cependant ni au même plan, ni au même milieu. Chahd, issue d’un
milieu défavorisé, se fourvoie pour l’argent et n’a de politique qu’un
pessimisme expéditif. Or, Hicham laisse apparaître une vulnérabilité au contact
de Rim (May Ezzeddine) épouse de son frère Salah. Celle-ci s’emploie à faire
pivot entre lui et Chahd, cherchant à humaniser ses actes. Elle le fait revenir
à la « famille », lui fait prendre conscience de la monstruosité de son acte
vis-à-vis de son frère qui cherchait à le protéger. Cela sera le premier coup
de théâtre d’un final aussi subit qu’attendu. Car mû par sa souffrance
psychique, il s’achemine vers sa perdition. La machine est si puissante qu’elle
déborde les personnages, dont les actes, aussi persévérants soient-ils,
reviennent à affronter une tornade. Le titre ne signifie pas autre chose que la
réduction du poids de l’image à un regret. L’incursion de Hicham comme fils
prodigue qui ruine l’édifice et les acquis familiaux est comme une rature qui,
griffonnée sur une enveloppe, trahit les alliances secrètes et compromettantes
des classes possédantes.
Ainsi, Khaled Youssef passe-t-il
par des branchements scénaristiques raccordant enquête policière et
implications morales et politiques, une allégorie dans l’ère des révoltes des
relations troubles et illicites qu’entretient la classe au pouvoir avec l’espace
public, démontrant ses failles douteuses. Ballotté par la persévérance d’un
cinéaste qui ne s’accorde aucun repos, on s’enivre d’une stylisation qui
attribue la vengeance aveugle à Hicham et la bêtise cupide à Chahd, sans les
exonérer de la noirceur ni de toute fatalité ravageuse. La réussite du film est
aussi de créer des personnages droits comme l’officier Magdi (Hicham Sélim) qui
enquête sur le crime commis par Hicham, Rim et l’avocat Naguib, nous aidant à
nous dégager de la démence.
Amina Hassan