Sénégal .
Appui aux « sages », gestes envers les derniers
rebelles, promesses de développement économique : le président
Abdoulaye Wade peine à relancer le processus de paix en
Casamance, à un mois de la présidentielle.
L’écueil de Wade
Négociations
de paix en suspens, situation sécuritaire fragile : les
autorités sénégalaises ne parviennent pas à refermer le
dossier du conflit casamançais malgré la signature, fin 2004,
d’un accord-cadre entre le gouvernement et les
ex-indépendantistes armés de la région. Après une guérilla qui
a fait des centaines de morts depuis 1982, la rébellion du
Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) et
Dakar ont signé le 30 décembre 2004 un « accord général de
paix » assorti d’un « plan de reconstruction » de cette région
méridionale séparée du reste du pays par la Gambie. Deux ans
plus tard, la reconstruction a été entamée avec plusieurs
villages, mais les négociations prévues par l’accord de paix
n’ont toujours pas été engagées, après des rendez-vous ratés
fin 2005 et début 2006, principalement du fait de dissensions
internes au MFDC. Pour sortir du statu quo, le président
Abdoulaye Wade a annoncé mi-novembre une nouvelle initiative.
Premier volet du plan présidentiel : un changement de méthode.
Candidat à la présidentielle de février 2007 à sa propre
succession et soucieux de faire avancer un dossier qu’il
s’était engagé à boucler en 100 jours, avant son élection en
2000, M. Wade a indiqué qu’il s’appuierait désormais sur un
groupe de notables casamançais. Jusqu’à présent, « j’avais des
intermédiaires qui ont fait un travail extrêmement important
(...) mais il restait peut-être un aspect où les vieux, les
sages doivent intervenir, ainsi que les femmes », avait-il
déclaré après une réunion avec des imams, chefs traditionnels
et responsables d’associations de Casamance. « Avant de
s’engager dans la guerre, les jeunes allaient prêter des
serments dans le bois sacré, ces serments étaient confiés à
des fétiches, cachés ou accrochés quelque part », a-t-il
poursuivi. « Tant que les femmes ne font pas les pratiques en
sens inverse pour les détruire totalement, ces jeunes ne
pourront pas se désengager de la guerre », a affirmé le
président Wade. Ce changement de méthode fait suite aux
nombreuses critiques, exprimées par les sages. « Ceux qui sont
dans le maquis, ce sont nos frères, nos enfants. Donnez le
problème casamançais aux sages », avait lancé l’un d’eux. «
Avec ceux que vous avez envoyés (les anciens intermédiaires),
il y a eu des problèmes. On veut vous voir. On n’est pas
content de ce qui se passe », avait renchéri un autre. Réponse
du président Wade : « A partir de maintenant, c’est avec vous
que je vais travailler ». Et il a mis à la disposition des
sages 60 millions de FCFA (92 000 dollars américains) et des
véhicules pour mener à bien leur mission. Mais du côté du MFDC,
ces négociateurs choisis par le gouvernement ne semblent pas
mobiliser les suffrages. « Ils ne représentent personne et ne
sont pas prêts de convaincre l’ensemble du MFDC de revenir à
la table de négociations », prédit une source proche du
mouvement. Deuxième volet, le chef de l’Etat a fait un geste
envers les rebelles. Il autorise ceux qui sont blessés dans
les bois et les villages ou à l’étranger à revenir se faire
soigner à Dakar. « Je ne les arrêterai pas », a-t-il souligné.
En effet, le gouvernement avait fait voter une loi d’amnistie
pour les rebelles irrédentistes de la Casamance. Troisième
volet, le développement économique. Le chef de l’Etat a promis
de rattraper les retards subis par la Casamance à cause de la
guerre. Il s’est engagé à commencer par des opérations de
déminage, préalable indispensable à tout développement
économique. Il a également promis de développer des nouvelles
cultures, créer des « fermes modernes », rappelant que le port
de Ziguinchor, en Casamance, venait d’être rénové. Mais en
contrepartie de tous ces engagements, a-t-il insisté, « je
veux que toutes les armes me soient rendues et, pour
matérialiser la paix, nous verserons de l’essence pour les
brûler ».
Mais sur le terrain, l’accalmie est régulièrement
perturbée par des bandes armées, parfois assimilées à des
membres ou ex-membres du MFDC, et par un groupe de rebelles
dissidents mené par Salif Sadio qui continue à combattre
l’armée à la frontière gambienne. L’état-major a lancé en août
une « opération de sécurisation » visant Sadio, mais depuis
des affrontements en août et septembre derniers, la situation
reste figée et le dissident introuvable. En revanche le
déploiement de militaires est très mal perçu par les
ex-indépendantistes, qui exigent un repli de l’armée. « Nous
demandons le retrait des forces d’occupation et le
cantonnement des troupes, mais l’Etat traîne des pieds. Les
négociations nécessitent la volonté des deux parties »,
explique Abdou Elinkine Diatta, porte-parole du MFDC. En
attendant, la situation demeure tendue, les meurtres de
militaires —deux tués fin décembre — ainsi que les braquages
réguliers de civils continuent de ternir l’image de cette
région au fort potentiel, désertée depuis plusieurs années par
les investisseurs et les touristes, et où le conflit
indépendantiste a fait des centaines de morts depuis son
déclenchement en 1982. Plusieurs observateurs placent peu
d’espoir dans un rétablissement total de la paix à court terme
et évoquent un manque de volonté locale. Pour eux, beaucoup de
gens profitent du désordre régnant. Les bandes armées, les
ex-indépendantistes et les notables qui se font payer pour
négocier : « personne sur place n’a vraiment intérêt à ce que
cela s’arrête, sauf la population », assure l’un des
spécialistes du dossier.
Hicham
Mourad