A 72 ans, le comédien
Hassan Youssef a une longue carrière derrière lui avec 117 films à son actif. Il en reste une image de comédien espiègle et sympathique. Après s’être retiré des plateaux pour se verser dans la religion, il revient doucement à son amour premier, mais avec réserve.Le long come-back
Avec sa barbe blanche et son sourire avenant, Hassan Youssef cache bien son jeu, celui d’un comédien exigeant fort de cinquante ans de carrière. Sur les plateaux du studio Al-Nahhas, il tourne les dernières scènes du télé-feuilleton religieux, Al-Imam Al-Maraghi. « Je suis ravi de retrouver le public pendant le mois de Ramadan, en incarnant le personnage d’Al-Maraghi, cet homme qui a tant servi l’islam et l’humanité », dit-il.
Tel un félin, il arrive sans bruit et s’installe. L’homme a l’air serein. Il conserve son calme légendaire doublé d’une lucidité à toute épreuve. Cependant, il ne faut pas se fier aux apparences car le comédien est sur ses gardes toutes les fois qu’il a à affronter la presse. Certains critiques l’ont égratigné durant ses années de carrière où il a fait un cap religieux et il en éprouve une certaine amertume. De sa voix timbrée, il dévoile des aspects de sa personnalité, jetant un regard lucide sur le métier. Il n’est plus le jeune futé et espiègle qu’il incarnait autrefois aux yeux du public, mais un septuagénaire très attaché aux valeurs religieuses.
« Mes fans et les critiques m’ont autrefois baptisé de jeune marrant et espiègle », dit-il en souriant. Il en reste fier, avouant aussi que le temps a changé. Aujourd’hui, il est le Hag Hassan Youssef, qui a, quand même, préservé son sens de l’humour.
Issu d’une famille de la classe moyenne, ses parents ont tout fait pour garantir à leurs enfants une bonne éducation. Mais son itinéraire n’a pas toujours suivi des lignes régulières. De bon âge, il a commencé à se sentir attaché à l’art, et surtout au cinéma. « Né dans le quartier populaire cairote de Sayeda Zeinab, le cinéma représentait pour ma famille la sortie de fin de semaine. J’étais vraiment épris de cet art magique », se souvient-il. Ses seuls moments de bonheur, il les empruntait aux films. Et ne cessait de raconter à ses camarades les fictions qu’il a vues la veille au cinéma.
Après le baccalauréat, il pose sa candidature pour être admis à la faculté de commerce. « J’ai voulu respecter le désir de mes parents : de ne pas lier mes études à mon hobby, explique-t-il. Mais convaincu de mes dons artistiques, j’ai mené, en même temps, des études à l’Institut supérieur des arts théâtraux ».
Ainsi, a-t-il commencé sa carrière de comédien sur les planches du théâtre de l’Etat. « A mes débuts, je me sentais bien dans ma tête, dans ma peau, etc. ». Il rompt alors avec toutes les autres études. Tant pis pour le commerce. Et tant mieux pour lui.
La relation que Hassan Youssef a entretenue avec le cinéma fut d’abord boulimique ou d’ordre frénétique. En 1957, il rencontre le comédien alors célèbre Hussein Riyad, qui ne tardera pas à faire office de parrain ou de père spirituel pour lui. C’est ce dernier qui l’aidera, en effet, à assouvir sa « soif artistique ».
Après des années de travail où il a surtout tenu des seconds rôles sur les planches du Théâtre national, le réalisateur Salah Abou-Seif l’a choisi, en 1959, pour participer au film Ana horra (Je suis libre) avec Loubna Abdel-Aziz. Et c’est parti.
Dès le début des années soixante, Hassan Youssef bâtit une filmographie cohérente, riche, exigeante, à quelques exceptions près.
Excepté quelques petits rôles parfois jugés par les critiques comme osés ou frivoles, sa filmographie impose le respect. Après avoir été choisi par Hassan Al-Imam pour partager la vedette aux côtés d’Abdel-Halim dans Al-Khataya (les péchés), il tourne, en 1963, Chafiqa Al-Qébtiya (Chafiqa, la copte), puis dans Zoqaq al-madaq (Passage des miracles) et Oum al-aroussa (la mère de la mariée) toujours sous les directives d’Al-Imam.
Sur un ton sûr et pesé, il confesse volontiers ses faiblesses professionnelles. Au cinéma, s’agiter dans le concret représente une abomination. Son truc, c’est le sentiment, exprimer des états d’âme, des impressions, sans jamais souligner ni démontrer. « Mes choix relèvent toujours de mon entière responsabilité. Ce que j’aime le plus au cinéma, c’est éprouver des émotions à travers une histoire, des personnages et surtout des caractères assez profonds, puisque je m’y identifie ».
Tous ceux qui ont travaillé avec le comédien saluent sa simplicité, son refus des caprices et sa passion pour le travail. « Hassan Youssef n’a pas d’ego, ce qui est rare dans ce milieu », insiste le grand comédien Rachwane Tewfiq, qui partage avec lui la vedette dans le nouveau télé-feuilleton.
« J’ai aussi réalisé cinq films, commençant par Walad wa bint wal chaytane (Un garçon, une fille et Satan), en 1971, dans lequel j’ai joué également devant Naglaa Fathi. Une expérience que j’ai trouvée vraiment merveilleuse, ce qui m’a encouragé à la répéter en 1975 dans le film Al-Gabane wal hob (le lâche et l’amour) avec Hind Rostom, souligne-t-il. Et de poursuivre : « J’ai réalisé un seul film où je n’ai pas joué et où Adel Imam a fait tête d’affiche avec ma femme Chams Al-Baroudi, c’était : Esnane ala al-tariq (deux en route) ».
Avec Chams Al-Baroudi, l’artiste a mené une vie conjugale assez stable et sans grandes vagues. Réputé pour son conservatisme actuel, Hag Hassan se rétracte, farouchement, si l’on frôle de près sa vie personnelle, en dehors des plateaux. Pourtant, il garde toujours son franc-parler.
A la fin des années soixante, il s’est marié d’abord avec la comédienne Lebléba. Un mariage qui n’a pas duré longtemps. Et juste après, il est tombé sur une autre comédienne, la femme de sa vie : Chams Al-Baroudi, aujourd’hui voilée. « Chams est le grand don que Dieu m’a offert. Elle est mon plus cher trésor, et la grande joie de ma vie. C’est une vraie femme et une mère de famille. Que Dieu nous la préserve et nous unisse à l’au-delà ».
C’est devant sa femme qu’il a joué plusieurs films. Elle s’est retirée des plateaux et s’est voilée et lui l’a suivie peu après dans sa retraite loin du cinéma.
Fin des années 1990, après avoir joué et réalisé son dernier film Osfour laho anyab (oiseau aux canines), Hassan Youssef surprend son public par sa décision de se retirer de la scène artistique. Un éloignement qui a duré plus de 10 ans.
« C’était un simple éloignement et non pas un retrait total comme le prétendaient d’aucuns. Ce revirement date exactement de 1980, lorsque j’ai fait le petit pèlerinage. Avant, j’étais comme tous les jeunes du cinéma, impulsif, bohémien et parfois hédoniste. Mais, à La Mecque, j’ai rencontré beaucoup de cheikhs, y compris l’éminent cheikh Chaarawi. Nous avons beaucoup parlé de religion. Et c’était là que j’ai commencé à revoir et réévaluer ma vie d’une manière assez profonde : mon passé, mon succès et surtout mes buts. Après, j’ai participé au feuilleton Layali Al-Helmiya (nuits du quartier d’Al-Helmiya), jusqu’à ce que j’aie pris la décision de m’éloigner de la scène artistique pour m’approcher de moi-même ».
Pendant douze ans, Hassan contemplait la scène artistique de loin. Il a essayé d’exercer d’autres métiers, de monter de petits projets, pour gagner son pain, mais ne s’y retrouvait pas. Il a essayé, par exemple, de publier des livres religieux, d’acheter une terre agricole avec son ami le comédien, feu Mohamad Awad. En vain. « J’ai passé un an et demi à cultiver cette terre, de quoi m’avoir coûté une fortune. Mais honnêtement, je me suis rendu compte que j’ai choisi un domaine auquel je ne comprenais rien du tout. Alors, j’ai décidé de retrouver le champ artistique sans nuire à mon attachement religieux et divin. C’est ce que j’ai fait, depuis 2002 ».
L’acteur refuse d’être pris pour le fanatique blindé ou le croyant embrouillé, il se déclare un homme ouvert d’esprit, disant : « Personne ne peut dire que l’art est illicite, même le grand cheikh d’Al-Azhar. L’art est un message noble si l’on n’en abuse pas ». Et d’insister : « Grande est la différence entre la piété et le fanatisme. Par exemple, j’écoute encore, chaque jour, les chansons de mon ami Abdel-Halim Hafez. avait le don de bien choisir les paroles de ses chansons. Je regarde également beaucoup de feuilletons et de programmes à la télévision, mais malheureusement, je ne peux pas suivre les feuilletons du Ramadan, y compris les miens, car j’ai l’habitude de prier presque toute la soirée jusqu’à l’aube ».
Hassan Youssef ne se sent pas dans l’obligation de défendre ses choix mais il explique, quand même, qu’il « essaie d’interpréter des rôles différents, qui ne sont pas uniquement religieux ou historiques, à condition qu’ils inculquent une certaine morale ».
Même durant les tournages, Hassan Youssef reste près de sa famille. C’est sacré. Avec ses quatre enfants : Narimane, Mahmoud, Omar et Abdallah, et leur mère, il connaît la paix et l’équilibre intérieurs.
« Je souhaite obéir à Dieu dans tous mes actes et suivre ses conseils. Je souhaite aussi présenter des œuvres utiles ».
Yasser Moheb
Jalons
1934 : Naissance dans le quartier d’Al-Hofi, au centre du Caire.
1959 : Premier rôle au cinéma dans le film Ana horra (Je suis libre).
1990 : Retrait de la scène artistique.
2002 : Retour avec le feuilleton Imam Al-Douat (le maître prédicateur).
2004 : Hommage du Festival de l’Association du film pour l’ensemble de ses œuvres.