Avec sa barbe blanche et son sourire avenant,
Hassan Youssef cache bien son jeu, celui d’un comédien exigeant
fort de cinquante ans de carrière. Sur les plateaux du studio
Al-Nahhas, il tourne les dernières scènes du télé-feuilleton
religieux, Al-Imam Al-Maraghi. « Je suis ravi de retrouver le
public pendant le mois de Ramadan, en incarnant le personnage
d’Al-Maraghi, cet homme qui a tant servi l’islam et l’humanité
», dit-il.
Tel un félin, il arrive sans bruit et
s’installe. L’homme a l’air serein. Il conserve son calme
légendaire doublé d’une lucidité à toute épreuve. Cependant, il
ne faut pas se fier aux apparences car le comédien est sur ses
gardes toutes les fois qu’il a à affronter la presse. Certains
critiques l’ont égratigné durant ses années de carrière où il a
fait un cap religieux et il en éprouve une certaine amertume. De
sa voix timbrée, il dévoile des aspects de sa personnalité,
jetant un regard lucide sur le métier. Il n’est plus le jeune
futé et espiègle qu’il incarnait autrefois aux yeux du public,
mais un septuagénaire très attaché aux valeurs religieuses.
« Mes fans et les critiques m’ont autrefois
baptisé de jeune marrant et espiègle », dit-il en souriant. Il
en reste fier, avouant aussi que le temps a changé. Aujourd’hui,
il est le Hag Hassan Youssef, qui a, quand même, préservé son
sens de l’humour.
Issu d’une famille de la classe moyenne, ses
parents ont tout fait pour garantir à leurs enfants une bonne
éducation. Mais son itinéraire n’a pas toujours suivi des lignes
régulières. De bon âge, il a commencé à se sentir attaché à
l’art, et surtout au cinéma. « Né dans le quartier populaire
cairote de Sayeda Zeinab, le cinéma représentait pour ma famille
la sortie de fin de semaine. J’étais vraiment épris de cet art
magique », se souvient-il. Ses seuls moments de bonheur, il les
empruntait aux films. Et ne cessait de raconter à ses camarades
les fictions qu’il a vues la veille au cinéma.
Après le baccalauréat, il pose sa candidature
pour être admis à la faculté de commerce. « J’ai voulu respecter
le désir de mes parents : de ne pas lier mes études à mon hobby,
explique-t-il. Mais convaincu de mes dons artistiques, j’ai mené,
en même temps, des études à l’Institut supérieur des arts
théâtraux ».
Ainsi, a-t-il commencé sa carrière de
comédien sur les planches du théâtre de l’Etat. « A mes débuts,
je me sentais bien dans ma tête, dans ma peau, etc. ». Il rompt
alors avec toutes les autres études. Tant pis pour le commerce.
Et tant mieux pour lui.
La relation que Hassan Youssef a entretenue
avec le cinéma fut d’abord boulimique ou d’ordre frénétique. En
1957, il rencontre le comédien alors célèbre Hussein Riyad, qui
ne tardera pas à faire office de parrain ou de père spirituel
pour lui. C’est ce dernier qui l’aidera, en effet, à assouvir sa
« soif artistique ».
Après des années de travail où il a surtout
tenu des seconds rôles sur les planches du Théâtre national, le
réalisateur Salah Abou-Seif l’a choisi, en 1959, pour participer
au film Ana horra (Je suis libre) avec Loubna Abdel-Aziz. Et
c’est parti.
Dès le début des années soixante, Hassan
Youssef bâtit une filmographie cohérente, riche, exigeante, à
quelques exceptions près.
Excepté quelques petits rôles parfois jugés
par les critiques comme osés ou frivoles, sa filmographie impose
le respect. Après avoir été choisi par Hassan Al-Imam pour
partager la vedette aux côtés d’Abdel-Halim dans Al-Khataya (les
péchés), il tourne, en 1963, Chafiqa Al-Qébtiya (Chafiqa, la
copte), puis dans Zoqaq al-madaq (Passage des miracles) et Oum
al-aroussa (la mère de la mariée) toujours sous les directives
d’Al-Imam.
Sur un ton sûr et pesé, il confesse
volontiers ses faiblesses professionnelles. Au cinéma, s’agiter
dans le concret représente une abomination. Son truc, c’est le
sentiment, exprimer des états d’âme, des impressions, sans
jamais souligner ni démontrer. « Mes choix relèvent toujours de
mon entière responsabilité. Ce que j’aime le plus au cinéma,
c’est éprouver des émotions à travers une histoire, des
personnages et surtout des caractères assez profonds, puisque je
m’y identifie ».
Tous ceux qui ont travaillé avec le comédien
saluent sa simplicité, son refus des caprices et sa passion pour
le travail. « Hassan Youssef n’a pas d’ego, ce qui est rare dans
ce milieu », insiste le grand comédien Rachwane Tewfiq, qui
partage avec lui la vedette dans le nouveau télé-feuilleton.
« J’ai aussi réalisé cinq films, commençant
par Walad wa bint wal chaytane (Un garçon, une fille et Satan),
en 1971, dans lequel j’ai joué également devant Naglaa Fathi.
Une expérience que j’ai trouvée vraiment merveilleuse, ce qui
m’a encouragé à la répéter en 1975 dans le film Al-Gabane wal
hob (le lâche et l’amour) avec Hind Rostom, souligne-t-il. Et de
poursuivre : « J’ai réalisé un seul film où je n’ai pas joué et
où Adel Imam a fait tête d’affiche avec ma femme Chams Al-Baroudi,
c’était : Esnane ala al-tariq (deux en route) ».
Avec Chams Al-Baroudi, l’artiste a mené une
vie conjugale assez stable et sans grandes vagues. Réputé pour
son conservatisme actuel, Hag Hassan se rétracte, farouchement,
si l’on frôle de près sa vie personnelle, en dehors des plateaux.
Pourtant, il garde toujours son franc-parler.
A la fin des années soixante, il s’est marié
d’abord avec la comédienne Lebléba. Un mariage qui n’a pas duré
longtemps. Et juste après, il est tombé sur une autre comédienne,
la femme de sa vie : Chams Al-Baroudi, aujourd’hui voilée. «
Chams est le grand don que Dieu m’a offert. Elle est mon plus
cher trésor, et la grande joie de ma vie. C’est une vraie femme
et une mère de famille. Que Dieu nous la préserve et nous unisse
à l’au-delà ».
C’est devant sa femme qu’il a joué plusieurs
films. Elle s’est retirée des plateaux et s’est voilée et lui
l’a suivie peu après dans sa retraite loin du cinéma.
Fin des années 1990, après avoir joué et
réalisé son dernier film Osfour laho anyab (oiseau aux canines),
Hassan Youssef surprend son public par sa décision de se retirer
de la scène artistique. Un éloignement qui a duré plus de 10
ans.
« C’était un simple éloignement et non pas un
retrait total comme le prétendaient d’aucuns. Ce revirement date
exactement de 1980, lorsque j’ai fait le petit pèlerinage. Avant,
j’étais comme tous les jeunes du cinéma, impulsif, bohémien et
parfois hédoniste. Mais, à La Mecque, j’ai rencontré beaucoup de
cheikhs, y compris l’éminent cheikh Chaarawi. Nous avons
beaucoup parlé de religion. Et c’était là que j’ai commencé à
revoir et réévaluer ma vie d’une manière assez profonde : mon
passé, mon succès et surtout mes buts. Après, j’ai participé au
feuilleton Layali Al-Helmiya (nuits du quartier d’Al-Helmiya),
jusqu’à ce que j’aie pris la décision de m’éloigner de la scène
artistique pour m’approcher de moi-même ».
Pendant douze ans, Hassan contemplait la
scène artistique de loin. Il a essayé d’exercer d’autres
métiers, de monter de petits projets, pour gagner son pain, mais
ne s’y retrouvait pas. Il a essayé, par exemple, de publier des
livres religieux, d’acheter une terre agricole avec son ami le
comédien, feu Mohamad Awad. En vain. « J’ai passé un an et demi
à cultiver cette terre, de quoi m’avoir coûté une fortune. Mais
honnêtement, je me suis rendu compte que j’ai choisi un domaine
auquel je ne comprenais rien du tout. Alors, j’ai décidé de
retrouver le champ artistique sans nuire à mon attachement
religieux et divin. C’est ce que j’ai fait, depuis 2002 ».
L’acteur refuse d’être pris pour le fanatique
blindé ou le croyant embrouillé, il se déclare un homme ouvert
d’esprit, disant : « Personne ne peut dire que l’art est
illicite, même le grand cheikh d’Al-Azhar. L’art est un message
noble si l’on n’en abuse pas ». Et d’insister : « Grande est la
différence entre la piété et le fanatisme. Par exemple, j’écoute
encore, chaque jour, les chansons de mon ami Abdel-Halim Hafez.
avait le don de bien choisir les paroles de ses chansons. Je
regarde également beaucoup de feuilletons et de programmes à la
télévision, mais malheureusement, je ne peux pas suivre les
feuilletons du Ramadan, y compris les miens, car j’ai l’habitude
de prier presque toute la soirée jusqu’à l’aube ».
Hassan Youssef ne se sent pas dans
l’obligation de défendre ses choix mais il explique, quand même,
qu’il « essaie d’interpréter des rôles différents, qui ne sont
pas uniquement religieux ou historiques, à condition qu’ils
inculquent une certaine morale ».
Même durant les tournages, Hassan Youssef
reste près de sa famille. C’est sacré. Avec ses quatre enfants :
Narimane, Mahmoud, Omar et Abdallah, et leur mère, il connaît la
paix et l’équilibre intérieurs.
« Je souhaite obéir à Dieu dans tous mes
actes et suivre ses conseils. Je souhaite aussi présenter des
œuvres utiles ».
Yasser Moheb