Ahmad passe une bonne partie de sa soirée à
reconstituer sur son ordinateur un portrait-robot de son fils
qu’il n’a pas vu depuis 2 ans. Divorcé de sa femme quelques mois
après le mariage, il n’a revu son enfant que de rares fois. Et
même après avoir intenté un procès qui a duré un an et demi, le
tribunal ne lui a pas accordé de droit de visite (roaaya) vu que
la relation entre l’ex-couple était trop tendue.
Et si Ahmad ne se souvient plus du visage de
son enfant, des milliers de divorcés se plient aux verdicts des
tribunaux qui leur ont accordé le droit de voir leurs enfants 3
heures par semaine dans un endroit public, comme par exemple un
club, un jardin public ou un centre de jeunesse, conformément à
la loi de l’année 1929. Une décision du ministre de la Justice
datant de l’an 2000 a permis d’augmenter la diversité des lieux
de rencontres sans pour autant se soucier des heures que le père
peut passer avec son enfant.
Dans une des salles du club Chams, à
Héliopolis, qui accueille au cours de la semaine environ 170 cas
de droit de visite, la scène est émouvante. Une dizaine de mères,
(généralement des femmes qui bénéficient du droit de garde
jusqu’à l’âge de 15 ans), sont venues accompagnées de leurs
enfants de différents âges. Elles doivent pointer auprès d’un
agent de sécurité en apposant leur signature tout en précisant
l’heure de leur arrivée.
Des hurlements, des pleurs, des altercations
et même des cris de joie, tout se mêle dans le même endroit. Et
c’est souvent le père qui, étonnement, manque de ponctualité. Il
arrive à l’heure qui lui convient pour passer un peu de temps
avec son enfant.
Une ambiance tendue, en plus de la méfiance
qui règne et les disputes qui peuvent éclater entre les deux «
camps », c’est-à-dire les deux parents. « N’accepte pas
n’importe quoi de n’importe qui », ordonne une mère à son petit
de deux ans pour l’empêcher de prendre la boisson que vient de
lui offrir son père. Hani, outré d’être qualifié de « n’importe
qui », s’emporte. Il vit cette situation depuis plus d’un an et
c’est ce qui l’a poussé à lancer, en compagnie de plusieurs
autres pères qu’il a rencontrés lors des droits de visite, un
site Internet où il revendique un meilleur traitement pour les
papas. Non loin, une discussion vive a lieu entre Mahmoud et son
ex-beau-père qui accompagne toujours sa propre fille pour la
protéger de « l’autre », comme il le dit. La tension monte et
les deux hommes en viennent aux mains devant une fille déjà
traumatisée. Ses grands-parents confient que le jour d’une telle
rencontre, elle fait souvent une diarrhée et a des vomissements.
Une autre maman laisse son enfant avec son père et prend soin de
s’installer près de la porte de sortie, craignant que son
ex-conjoint ne l’enlève, tandis que le grand-père attend au
premier étage, les yeux fixés vers les escaliers, prêt à
intervenir en cas de rapt. Un gamin fond en larmes car sa maman
lui interdit de suivre son père, parti faire sa prière dans une
autre salle. « Qui peut me garantir en cas d’enlèvement que je
serai capable de le récupérer ? ». D’autres enfants attendent
l’arrivée d’un père qui tarde à venir. Ils ne peuvent quitter le
lieu avec leurs mamans avant que le temps imposé ne s’écoule.
« Entre trois et neuf heures », c’est ce que
stipule la loi égyptienne pour permettre à l’un des parents qui
n’a pas la garde de voir son enfant une fois par semaine.
Seulement le père, et pas le reste de sa famille.
Un article de loi que beaucoup de papas
considèrent illogique car il va à l’encontre de l’intérêt de
l’enfant et peut déstabiliser son état psychologique. Raison
pour laquelle un groupe ne supportant pas cette situation a créé
un site Internet intitulé roaaya.com afin de faire parvenir leur
voix aux instances concernées. Ils demandent que cette loi soit
révisée en faveur de l’intérêt des enfants qui, selon eux, ne
doivent pas subir les conséquences de la séparation de leurs
parents et les conflits permanents entre les deux familles. Et
comme l’enfant est souvent l’arme utilisée, ils réclament un
droit de visite ou de garde partagé. A savoir qu’un père soit en
droit de prendre son fils une journée, un week-end ou le garder
un mois durant les vacances d’été.
« Etre séparé de ma femme ne signifie pas
être privé de mon fils, comment une relation peut-elle se tisser
entre un père et son enfant en 3 heures par semaine, ce qui
signifie 6 jours par an », dit un père qui refuse que son rôle
dans la vie de son enfant se limite à quelques heures de visite
dans un lieu public. « Que signifie regard (roaaya), sommes-nous
dans un musée ? », s’interroge un autre en assurant que si la
mère a le droit de garde quand l’enfant est en bas âge, cela ne
signifie pas écarter son père de sa vie comme désirent le faire
beaucoup de femmes et qui utilisent les enfants comme moyen de
vengeance ou de pression. Malheureusement, ce sont les enfants
qui sont les victimes. Ce qui fait que certains grandissent sans
connaître leur père ou refusent de le voir les jours de visite.
« Qu’attendez-vous d’un enfant qui ne voit son père que quelques
heures dans une salle pleine de monde et qui entend que c’est
lui la cause de cette séparation, ou qu’il ne l’aime pas ou
refuse de subvenir à ses besoins. Comment un tel enfant peut-il
choisir de vivre avec son père à l’âge de 15 ans comme le dicte
la loi, un âge où il a besoin de la présence de son père ? »,
s’interroge un autre père tout en dénonçant le fait que même sa
propre mère, à savoir la grand-mère de l’enfant, ne connaît pas
le visage de son petit-fils âgé de 3 ans.
Des femmes sur leurs gardes
Autre camp, autres avis. Les femmes qui ont
souvent la garde n’acceptent pas que l’homme héberge leur
enfant. Elles assurent que ce genre de pères ne sont pas
capables d’accueillir leurs enfants. « Son enfant était avec lui.
Qui lui a dit d’agir ainsi et de partir ? D’ailleurs, il n’était
pas bien avec lui, il a même porté la main sur lui lors d’une
dispute, alors qu’il avait à peine trois mois. Je ne serai pas
tranquille en le laissant avec lui tout une journée », rétorque
une des femmes. « C’est un père violent, il insulte sa femme, la
frappe et intente plusieurs procès de vol contre elle et sa
famille. Comment pourrai-je lui confier notre petit ? », assure
un grand-père maternel. « Il parle de l’intérêt de sa fille
alors qu’il refuse de lui ramener ses jouets et vidéocassettes
qui sont encore dans l’appartement conjugal. De plus, il veut
lui faire changer d’établissement scolaire, en la mettant dans
une école publique alors qu’elle est dans une privée, et sans
notre accord. Il veut voir sa fille alors qu’il ne subvient pas
à ses besoins. Qu’il paye d’abord, ensuite il aura un droit de
visite. Les pères qui demandent une garde partagée font du
chantage à leurs ex-femmes pour ne pas avoir à verser la pension
alimentaire exigée par la loi », dit un autre grand-père. « Il
veut obtenir un droit de visite pour me l’enlever et me faire du
mal, ce qui n’est pas du tout dans l’intérêt de l’enfant, mais
il ne s’en soucie guère. Et les cas de kidnapping ne manquent
pas », dit une mère complètement désorientée. Une autre assure
que « le fait que les deux parents se partagent la garde de
l’enfant pourrait nuire à ce dernier parce qu’il serait partagé
entre deux sortes d’éducation. C’est normal qu’un petit soit
avec sa mère et c’est inconcevable qu’il soit séparé d’elle,
même pour une journée ».
Conséquences fatales
Des avis qui divergent, des pères qui
revendiquent et des femmes qui s’entêtent. Et chacun s’acharne
derrière des arguments parfois bons et parfois mauvais. Et ce,
au détriment des enfants. Et comme l’assure Josette Abdallah,
professeur-assistante en psychologie de l’enfant à l’AUC : « Un
enfant dans cette situation perd le sens de la mesure, il peut
devenir passif au point de tomber dans la dépression, ou
perturbé au point de devenir violent. Par conséquent, ses
rapports avec ses parents se transformeront en unerelation
d’intérêt et de conflit car c’est ce qu’il a toujours vu. Des
enfants privés de stabilité familiale et sources de conflit
permanent entre leurs parents peuvent plus tard réagir de la
même manière avec leurs propres enfants », explique Josette tout
en s’interrogeant sur le genre de relation à même de se tisser
entre un enfant et son père qu’il ne voit que quelques heures
par semaine. Et d’ajouter : « C’est un enfant qui risque d’être
traumatisé à vie ou d’être déstabilisé psychologiquement, à
l’exemple des enfants orphelins, qui manquent d’affection. Leur
sentiment d’insécurité est tout aussi fort ».
Le Dr Elhami Abdel-Aziz, vice-recteur à
l’Institut des études de l’enfance, s’indigne : « Que peut
attendre de la société un enfant qui a été utilisé par ses
parents ? ». Il estime que nul n’est apte de décider de l’amour
que peut porter un père à son enfant. Il faut toujours se mettre
en tête que l’enfant est un être humain et a besoin d’amour
d’affection, de stabilité et de protection. Il ne doit, en aucun
cas, servir de carte de pression pour l’un des parents.
La stabilité et l’intérêt des enfants sont
les points essentiels que l’on doit prendre en considération
dans toutes les discussions concernant le droit de visite, c’est
ce qu’a souligné un rapport fait par le Conseil national de
l’enfance et de la maternité. Il insiste sur l’importance
d’appliquer le principe de la garde partagée, ce qui signifie
une participation de la part du parent qui n’a pas le droit de
garde au quotidien de l’enfant. Ainsi que sur l’importance de
l’assistance psychologique aux parents divorcés pour les aider à
dépasser leurs conflits lorsqu’il s’agit de l’intérêt de
l’enfant. « Il faut changer nos traditions qui dictent que le
divorce est une guerre sans trêve », dit le Dr Josette. Des
divorces qui vont crescendo dans notre société. « Il suffit de
jeter un coup d’œil sur le regard apeuré de l’enfant qui attend
de voir son père ou sa mère pendant quelques heures, pour
comprendre qu’on est en train de le traumatiser pour la vie »,
conclut-elle.
Doaa Khalifa