Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Al-Karamosse a renoué avec les pharaons
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 Septembre 2006, numéro 628

 

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Nulle part ailleurs

Papyrus. Il fait la fierté du village d’Al-Karamosse, à Charqiya (deltadu Nil), depuis des décennies. Les habitants ont développé au fil des ans un savoir-faire dans la fabrication des feuilles qui leur a permis d’améliorerleurs conditions de vie. Reportage.

Al-Karamosse a renoué avec les pharaons

« Ici, presque toutes les familles sont productives : hommes, femmes et enfants travaillent dans la culture, la fabrication et la vente de papyrus, devenu la seule ressource dans ce village », explique Abdel-Rahmane Abdel-Gawwad, directeur de l’unité locale du village.

A première vue, Al-Karamosse, dans le gouvernorat de Charqiya, situé à 150 km du Caire, ressemble à tous les villages d’Egypte. Pourtant, celui-ci a une particularité. On y cultive du papyrus. La visite à Al-Karamosse se déroule sous un soleil ardent. C’est la saison de la fabrication du papier de papyrus. Dans tout le village, on peut voir des amas de tiges de cette plante qui pousse notamment sur les rives du Nil. Elle est plantée à partir du mois d’avril jusqu’à fin août. Quasiment disparu d’Egypte depuis le VIIe siècle, le papyrus se compose d’une longue tige ligneuse de deux à trois mètres de hauteur supportant des feuilles disposées en étoile. Une texture molle constitue le cœur du papyrus d’environ 4 cm de diamètre. C’est en 1976 que le Dr Anas Moustapha, spécialiste en papyrologie et natif du village, y a introduit cette plante rare. Il y a développé sa propre implantation qui s’est ensuite étendue à tout le village. Connu du temps des pharaons, le papyrus était utilisé comme matière première pour fabriquer une forme de papier. Etymologiquement, le mot papyrus vient du latin, emprunté de l’égyptien antique per-paraâ, qui devient au pluriel papyri. Il est à l’origine du mot papier. Le Dr Anas Moustapha, diplômé de la faculté des beaux-arts en 1972, aspirait à exercer une activité à la fois spéciale et qui le passionne. L’idée de replanter le papyrus lui trotte dans la tête depuis longtemps. Il se rend aux Jardins zoologique du Caire, d’Al-Horriya et d’Al-Ormane où sont exposés quelques spécimens. Il parviendra difficilement à se procurer quelques racines. Ce fut alors le début d’une grande histoire d’amour pour cette plante qui ornait les temples au temps des pharaons et fut aussi l’emblème de la Basse-Egypte. Al-Karamosse, comme n’importe quel autre village, vivait uniquement de la culture et de la vente des légumes et des fruits qui ne rapportaient pas assez d’argent aux habitants. Raison pour laquelle ils se sont mis à planter et fabriquer le papyrus pour augmenter leurs revenus, étant donné que cette activité est liée au tourisme. Les 500 familles qui exercent ce métier sont fières d’exposer leur travail. Hag Sadeq, analphabète, a réussi à marier ses trois filles grâce au papyrus. « En temps normal, on peut fabriquer 850 feuilles par jour. Mais pour avoir plus d’argent, on en fabrique 1 500. Cela ne me dérange pas de travailler 24h sur 24 pour améliorer les conditions de ma famille ». Et d’ajouter : « Le prix de la feuille sans dessin ni coloriage varie entre 30 et 80 piastres, suivant la qualité du papier et le flux de touristes », précise-t-il.

Am Saber Al-Chahhate habite une toute petite maison constituée de deux pièces. En plein milieu du salon, sont disposés quelques outillages dont lui et sa famille se servent pour découper le papyrus. Des tiges fraîchement cueillies sont empilées par terre ainsi que des cartons et une variété de tissus en coton. Et c’est le même décor qui s’offre à nos yeux dans toutes les maisons à Al-Karamosse. Tous les gens du village ont appris ce métier grâce au Dr Anas et à son équipe, composée d’amis et de collègues au travail. Ces derniers, et par le biais de stages de formation, ont appris aux habitants comment cultiver et travailler le papyrus. Des stages qui ont eu lieu dans les quatre coins du village et ont duré deux ans, de 1976 à 1978. Grâce à des connaissances théoriques et pratiques, ces villageois ont fini par apprendre les rouages de ce métier qui a multiplié leurs revenus.

Travail de famille

Les hommes aussi bien que les femmes travaillent dans la fabrication du papyrus. Et à chacun sa spécialité. Les femmes sont chargées des tâches simples, tandis que les hommes s’occupent des plus compliquées ou nécessitant de grands efforts. Comme n’importe quel villageois à Al-Karamosse, Am Gharib se rend chaque jour, très tôt, à son champ. Il y arrache des tiges de papyrus puis revient à son petit atelier où sa femme et ses deux filles, âgées de 12 et 14 ans, l’attendent. Il commence par couper les tiges à l’aide d’une scie électrique. Il se doit de respecter des dimensions précises : 30 x 80 cm, 70 cm x 1 mètre ou 30 x 40 cm. C’est cette dernière dimension qu’on a l’habitude de respecter. Puis sa femme prend la relève. Oum Nagah s’assoit par terre, entourée d’un amas de morceaux de tiges de 30 cm et 40 cm, puis se met à les découper en bandes étroites. Pour le faire, elle attache un fil de plastique à un arbre ou une poutre, saisit un morceau de tige de sa main gauche, puis de sa main droite se met à couper des petites bandelettes qu’elle empile à côté d’elle. Dès que Oum Nagah a terminé ce travail, l’époux prend les bandes, tas par tas pour les plonger dans de l’eau qui contient une solution de soude caustique. Cette opération peut durer 24 heures. Elle a pour but d’assouplir les bandes de papyrus. « On doit par la suite les plonger dans une grande baignoire contenant de l’acide chlorhydrique pour les faire blanchir afin de pouvoir dessiner et colorer dessus », note Abou-Nagah. Maintenant, c’est au tour des fillettes qui sont chargées de l’avant-dernière étape, appelée « al-rass » ou superposition. Nagah et Réda s’assoient par terre, entourées d’un grand panier bleu contenant les bandes les plus longues et un autre panier rouge rempli de bandes plus courtes. Chacune a devant elle une plaque carrée en bois recouverte d’un morceau de carton, sur lequel est étalé un tissu en coton. Elles commencent par superposer les bandelettes les unes sur les autres en les croisant. « Je termine un rang dans le sens de la longueur puis un autre dans le sens de la largeur, et je recommence cette opération au moins 30 fois », précise Réda, qui a l’habitude d’entrer en concurrence avec sa sœur pour savoir laquelle des deux va réussir à faire la plus grande quantité de feuilles de papyrus en une journée. Puis de nouveau, le père se remet au boulot. C’est la dernière étape qui a besoin de bras musclés où al-makbass, sorte de presse-papiers manuel dans lequel on glisse les feuilles de papyrus. Abou-Nagah appuie très fort, tenant vigoureusement la poignée de l’outil. Il recommence ce geste au moins trois fois. Assise à côté de lui, sa femme Oum Nagah récupère les papiers et les met de nouveau sur une pièce de tissu. « C’est un travail manuel qui demande beaucoup de patience et de temps. Mais comme c’est un métier très rentable, je n’ai pas d’horaires fixes et je n’arrête de travailler que lorsque je suis épuisé », lance-t-il. Il s’arrête un instant et continue en contemplant : « Ce métier offre l’avantage de faire travailler des personnnes des deux sexes, des plus jeunes aux plus vieux, aussi bien des gens modestes, des diplômés et même des étudiants. Toute la famille s’associe pour planter, fabriquer et vendre du papyrus ». C’est ainsi que plusieurs familles ont économisé de grosses sommes d’argent et ont pu fournir un beau trousseau à leurs filles. Quant aux jeunes garçons, beaucoup ont pu s’offrir un appartement au Caire ou bâtir une maison dans le village.

Anas Moustapha se souvient des difficultés qu’il a rencontrées pour acheter un grand paquet de Gora, racines de papyrus, à 5 piastres l’une, de la Direction générale des jardins du Caire. De retour dans son village, ses parents et ses voisins l’ont tourné en dérision, le qualifiant de fou pour vouloir cultiver 525 mètres carrés de papyrus dans un village qui a besoin de planter des radis et des feuilles de roquette. « C’est la 1re ferme de papyrus qui a vu le jour après l’époque pharaonique. Aujourd’hui, cette superficie a augmenté pour devenir 20 000 feddans environ, où 500 familles possèdent letechniques de sa fabrication », explique-t-il. D’autres habitants plus âgés ont réussi à mettre suffisamment d’argent de côté et possèdent actuellement un atelier. Ce genre d’atelier, en général, ne dépasse jamais les 160 m2. Am Ibrahim fait travailler avec lui sa femme et ses enfants, et a recruté quatre ouvriers.

Cela fait 25 ans qu’il pratique cette profession. D’ailleurs, il a été nommé le cheikh du papyrus à Al-Karamosse. Le revenu de ce dernier est d’environ 1 700 L.E. par mois. « J’ai appris ce métier du Dr Anas Moustapha, c’est à mon tour de l’enseigner à mes enfants et à tous ceux qui veulent l’apprendre pour subvenir à leurs besoins ».

La plupart des ouvriers qui travaillent avec lui viennent des villages avoisinants. Basma, qui vient de Toukh, situé à 7 km d’Al-Karamosse, prend trois moyens de transport pour arriver à son travail et gagne 7 L.E. par jour.

D’autres habitants, qui espèrent améliorer leurs revenus, apprennent le dessin, le coloriage et la peinture. C’est aussi le Dr Anas Moustapha qui leur offre des stages de cinq ans pour les initier. Chacun puise son inspiration dans des scènes de vie quotidienne, comme le travail dans les champs, les tâches ménagères ou l’élevage des animaux. Le canard, par exemple, symbolise l’union et la fertilité, et les poissons reflètent la vie, la prospérité. « Les commerçants qui possèdent des bazars à Charm Al-Cheikh, à Hurghada ou à Louqsor et Assouan n’hésitent pas à acheter nos produits. J’ai été très fier le jour où j’ai visité l’Italie de voir des tableaux exposés signés par le village Al-Karamosse », ajoute l’un des habitants qui aime énormément voyager, puisqu’il peut désormais se l’offrir grâce justement au papyrus .

Manar Attiya

 




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