«
Ici, presque toutes les familles sont productives : hommes,
femmes et enfants travaillent dans la culture, la fabrication et
la vente de papyrus, devenu la seule ressource dans ce village
», explique Abdel-Rahmane Abdel-Gawwad, directeur de l’unité
locale du village.
A première vue, Al-Karamosse, dans le
gouvernorat de Charqiya, situé à 150 km du Caire, ressemble à
tous les villages d’Egypte. Pourtant, celui-ci a une
particularité. On y cultive du papyrus. La visite à Al-Karamosse
se déroule sous un soleil ardent. C’est la saison de la
fabrication du papier de papyrus. Dans tout le village, on peut
voir des amas de tiges de cette plante qui pousse notamment sur
les rives du Nil. Elle est plantée à partir du mois d’avril
jusqu’à fin août. Quasiment disparu d’Egypte depuis le VIIe
siècle, le papyrus se compose d’une longue tige ligneuse de deux
à trois mètres de hauteur supportant des feuilles disposées en
étoile. Une texture molle constitue le cœur du papyrus d’environ
4 cm de diamètre. C’est en 1976 que le Dr Anas Moustapha,
spécialiste en papyrologie et natif du village, y a introduit
cette plante rare. Il y a développé sa propre implantation qui
s’est ensuite étendue à tout le village. Connu du temps des
pharaons, le papyrus était utilisé comme matière première pour
fabriquer une forme de papier. Etymologiquement, le mot papyrus
vient du latin, emprunté de l’égyptien antique per-paraâ, qui
devient au pluriel papyri. Il est à l’origine du mot papier. Le
Dr Anas Moustapha, diplômé de la faculté des beaux-arts en 1972,
aspirait à exercer une activité à la fois spéciale et qui le
passionne. L’idée de replanter le papyrus lui trotte dans la
tête depuis longtemps. Il se rend aux Jardins zoologique du
Caire, d’Al-Horriya et d’Al-Ormane où sont exposés quelques
spécimens. Il parviendra difficilement à se procurer quelques
racines. Ce fut alors le début d’une grande histoire d’amour
pour cette plante qui ornait les temples au temps des pharaons
et fut aussi l’emblème de la Basse-Egypte. Al-Karamosse, comme
n’importe quel autre village, vivait uniquement de la culture et
de la vente des légumes et des fruits qui ne rapportaient pas
assez d’argent aux habitants. Raison pour laquelle ils se sont
mis à planter et fabriquer le papyrus pour augmenter leurs
revenus, étant donné que cette activité est liée au tourisme.
Les 500 familles qui exercent ce métier sont fières d’exposer
leur travail. Hag Sadeq, analphabète, a réussi à marier ses
trois filles grâce au papyrus. « En temps normal, on peut
fabriquer 850 feuilles par jour. Mais pour avoir plus d’argent,
on en fabrique 1 500. Cela ne me dérange pas de travailler 24h
sur 24 pour améliorer les conditions de ma famille ». Et
d’ajouter : « Le prix de la feuille sans dessin ni coloriage
varie entre 30 et 80 piastres, suivant la qualité du papier et
le flux de touristes », précise-t-il.
Am
Saber Al-Chahhate habite une toute petite maison constituée de
deux pièces. En plein milieu du salon, sont disposés quelques
outillages dont lui et sa famille se servent pour découper le
papyrus. Des tiges fraîchement cueillies sont empilées par terre
ainsi que des cartons et une variété de tissus en coton. Et
c’est le même décor qui s’offre à nos yeux dans toutes les
maisons à Al-Karamosse. Tous les gens du village ont appris ce
métier grâce au Dr Anas et à son équipe, composée d’amis et de
collègues au travail. Ces derniers, et par le biais de stages de
formation, ont appris aux habitants comment cultiver et
travailler le papyrus. Des stages qui ont eu lieu dans les
quatre coins du village et ont duré deux ans, de 1976 à 1978.
Grâce à des connaissances théoriques et pratiques, ces
villageois ont fini par apprendre les rouages de ce métier qui a
multiplié leurs revenus.
Travail de famille
Les hommes aussi bien que les femmes
travaillent dans la fabrication du papyrus. Et à chacun sa
spécialité. Les femmes sont chargées des tâches simples, tandis
que les hommes s’occupent des plus compliquées ou nécessitant de
grands efforts. Comme n’importe quel villageois à Al-Karamosse,
Am Gharib se rend chaque jour, très tôt, à son champ. Il y
arrache des tiges de papyrus puis revient à son petit atelier où
sa femme et ses deux filles, âgées de 12 et 14 ans, l’attendent.
Il commence par couper les tiges à l’aide d’une scie électrique.
Il se doit de respecter des dimensions précises : 30 x 80 cm, 70
cm x 1 mètre ou 30 x 40 cm. C’est cette dernière dimension qu’on
a l’habitude de respecter. Puis sa femme prend la relève. Oum
Nagah s’assoit par terre, entourée d’un amas de morceaux de
tiges de 30 cm et 40 cm, puis se met à les découper en bandes
étroites. Pour le faire, elle attache un fil de plastique à un
arbre ou une poutre, saisit un morceau de tige de sa main
gauche, puis de sa main droite se met à couper des petites
bandelettes qu’elle empile à côté d’elle. Dès que Oum Nagah a
terminé ce travail, l’époux prend les bandes, tas par tas pour
les plonger dans de l’eau qui contient une solution de soude
caustique. Cette opération peut durer 24 heures. Elle a pour but
d’assouplir les bandes de papyrus. « On doit par la suite les
plonger dans une grande baignoire contenant de l’acide
chlorhydrique pour les faire blanchir afin de pouvoir dessiner
et colorer dessus », note Abou-Nagah. Maintenant, c’est au tour
des fillettes qui sont chargées de l’avant-dernière étape,
appelée « al-rass » ou superposition. Nagah et Réda s’assoient
par terre, entourées d’un grand panier bleu contenant les bandes
les plus longues et un autre panier rouge rempli de bandes plus
courtes. Chacune a devant elle une plaque carrée en bois
recouverte d’un morceau de carton, sur lequel est étalé un tissu
en coton. Elles commencent par superposer les bandelettes les
unes sur les autres en les croisant. « Je termine un rang dans
le sens de la longueur puis un autre dans le sens de la largeur,
et je recommence cette opération au moins 30 fois », précise
Réda, qui a l’habitude d’entrer en concurrence avec sa sœur pour
savoir laquelle des deux va réussir à faire la plus grande
quantité de feuilles de papyrus en une journée. Puis de nouveau,
le père se remet au boulot. C’est la dernière étape qui a besoin
de bras musclés où al-makbass, sorte de presse-papiers manuel
dans lequel on glisse les feuilles de papyrus. Abou-Nagah appuie
très fort, tenant vigoureusement la poignée de l’outil. Il
recommence ce geste au moins trois fois. Assise à côté de lui,
sa femme Oum Nagah récupère les papiers et les met de nouveau
sur une pièce de tissu. « C’est un travail manuel qui demande
beaucoup de patience et de temps. Mais comme c’est un métier
très rentable, je n’ai pas d’horaires fixes et je n’arrête de
travailler que lorsque je suis épuisé », lance-t-il. Il s’arrête
un instant et continue en contemplant : « Ce métier offre
l’avantage de faire travailler des personnnes des deux sexes,
des plus jeunes aux plus vieux, aussi bien des gens modestes,
des diplômés et même des étudiants. Toute la famille s’associe
pour planter, fabriquer et vendre du papyrus ». C’est ainsi que
plusieurs familles ont économisé de grosses sommes d’argent et
ont pu fournir un beau trousseau à leurs filles. Quant aux
jeunes garçons, beaucoup ont pu s’offrir un appartement au Caire
ou bâtir une maison dans le village.
Anas Moustapha se souvient des difficultés
qu’il a rencontrées pour acheter un grand paquet de Gora,
racines de papyrus, à 5 piastres l’une, de la Direction générale
des jardins du Caire. De retour dans son village, ses parents et
ses voisins l’ont tourné en dérision, le qualifiant de fou pour
vouloir cultiver 525 mètres carrés de papyrus dans un village
qui a besoin de planter des radis et des feuilles de roquette. «
C’est la 1re ferme de papyrus qui a vu le jour après l’époque
pharaonique. Aujourd’hui, cette superficie a augmenté pour
devenir 20 000 feddans environ, où 500 familles possèdent
letechniques de sa fabrication », explique-t-il. D’autres
habitants plus âgés ont réussi à mettre suffisamment d’argent de
côté et possèdent actuellement un atelier. Ce genre d’atelier,
en général, ne dépasse jamais les 160 m2. Am Ibrahim fait
travailler avec lui sa femme et ses enfants, et a recruté quatre
ouvriers.
Cela fait 25 ans qu’il pratique cette
profession. D’ailleurs, il a été nommé le cheikh du papyrus à
Al-Karamosse. Le revenu de ce dernier est d’environ 1 700 L.E.
par mois. « J’ai appris ce métier du Dr Anas Moustapha, c’est à
mon tour de l’enseigner à mes enfants et à tous ceux qui veulent
l’apprendre pour subvenir à leurs besoins ».
La plupart des ouvriers qui travaillent avec
lui viennent des villages avoisinants. Basma, qui vient de Toukh,
situé à 7 km d’Al-Karamosse, prend trois moyens de transport
pour arriver à son travail et gagne 7 L.E. par jour.
D’autres habitants, qui espèrent améliorer
leurs revenus, apprennent le dessin, le coloriage et la peinture.
C’est aussi le Dr Anas Moustapha qui leur offre des stages de
cinq ans pour les initier. Chacun puise son inspiration dans des
scènes de vie quotidienne, comme le travail dans les champs, les
tâches ménagères ou l’élevage des animaux. Le canard, par
exemple, symbolise l’union et la fertilité, et les poissons
reflètent la vie, la prospérité. « Les commerçants qui possèdent
des bazars à Charm Al-Cheikh, à Hurghada ou à Louqsor et Assouan
n’hésitent pas à acheter nos produits. J’ai été très fier le
jour où j’ai visité l’Italie de voir des tableaux exposés signés
par le village Al-Karamosse », ajoute l’un des habitants qui
aime énormément voyager, puisqu’il peut désormais se l’offrir
grâce justement au papyrus .
Manar Attiya