Dans Al-Nassab (L’escroc, Dar Al-Adab, 2006), « roman pour adolescents », Samah Idriss
décrit les déboires de Mazen, 14 ans, qui se fait escroquer avec son père par
un joueur de cartes, sur fond de guerre civile à Beyrouth. Mazen décide de le
démasquer.
Excitation maximum
Ce dimanche-là, dans la soirée,
j’avais déjà abandonné l’idée de faire confiance à la police. Je réfléchissais,
je me demandais qui pouvait bien m’aider à retrouver l’escroc et ses acolytes. Ma
mère m’avait confirmé, comme mon père, que la police libanaise « ne perdrait
pas son temps » à poursuivre de minables escrocs, parce qu’elle avait des
tâches autrement plus importantes « dans la période délicate que traversait la
nation », comme elle a dit ironiquement. Mais elle a rajouté que la police « ne
verrait aucun inconvénient » à les arrêter si on lui donnait des informations
sur leur emplacement, à condition qu’ils ne soient pas sous la protection d’un
quelconque dirigeant, parti politique ou confession.
Je réfléchissais, tout en me
rongeant les ongles : Est-ce que je pouvais aider la police à arrêter le voleur
et à venir à bout d’Escrocland ? Qui pourrait me donner un coup de main ?
Je me suis mis à faire les cent
pas dans ma chambre, puis j’ai pris un cahier pour noter les idées importantes.
Sous « ami : critères », j’ai écrit :
1- Courage
2- Force
3- Intelligence
4- Avoir plus de 18 ou 19 ans
5- Avoir un peu d’argent (200 ?
300 dollars ?)
6- Avoir une voiture ou une
moto.
J’ai tourné la page et sous «
points de repères pour la recherche », j’ai noté :
1– Un lieu près de l’hôpital
2– Description de l’escroc :
joue gauche balafrée, chauve, d’épaisses moustaches, un gros bide, une chemise
bleue foncée, une casquette noire.
3– Les acolytes : ils sont
trois. Le premier a trente ans, d’apparence assez banale. Le second est énorme,
sa barbe n’est pas rasée, il porte des pantoufles, une chemise bordeaux à
laquelle il manque quelques boutons, un pantalon bleu ; il passe son temps à
dire des insultes et à jurer en disant « Par Dieu ». Le troisième …
J’ai relu la deuxième page,
m’arrêtant au premier critère. Oui, l’escroc était bien « à l’image de ses
mains », comme disait mon père. Mais un jour il devrait retourner là où je
l’avais vu. Car si cette rue toute proche de l’hôpital ne lui permettait pas de
faire des profits, il ne l’aurait pas choisie pour escroquer les étourdis comme
moi. Du coup, j’ai souligné deux fois le premier critère, puis j’ai dessiné une
étoile sur la droite, puis une autre.
J’essayai de dessiner l’escroc,
comme dans les films américains. Mais il ressemblait plutôt à un crapaud ! Je
le barrai d’un grand X, et passai aux traits distinctifs du deuxième acolyte. J’étais
assez stupéfait par la contradiction entre son allure minable et l’image
opulente que je m’étais faite de l’univers d’Escrocland.
Je jetai le cahier. Ça ne
servait à rien. De toute façon, je n’étais ni Arsène Lupin ni Kojak. Qu’est-ce
que j’allais faire si ces escrocs étaient sous la protection d’un quelconque
dirigeant ou parti ? Peut-être que je ne trouverais personne pour m’aider :
papa et maman répètent toujours que l’être humain « doit s’éloigner du mal et
lui chanter » (qu’est-ce que ça veut dire « chanter pour le mal » ?). Mes amis,
Walid et Ghassan, les seuls auxquels je fais confiance, ont quitté Beyrouth
avec leurs parents dès la fin de l’école.
Je trouvai un ongle que je
n’avais pas encore rongé jusqu’au bout, j’y plongeai mes dents et je me suis
remis à arpenter ma chambre, incapable de faire quoi que ce soit, jusqu’à ce
que la nuit tombe.
Soudain, j’ai entendu la
sonnette d’entrée. Je me suis levé, et doucement, pour l’empêcher de grincer,
j’ai entrebâillé la porte de la chambre. Là, j’ai entendu notre voisine Souraya
demander à ma mère une capsule de « Katoul ». Les magasins avaient fermé et ses
parents et elle allaient se faire dévorer par les moustiques. Maman lui a dit
d’entrer et de goûter la mifataqa* qu’elle venait de préparer à l’instant. Souraya
a accepté l’invitation sans hésiter, et mon cœur s’est mis à battre violemment
:
Souraya était l’un des éléments
les plus excitants dans ma vie — son courage, son intelligence, sa gaieté … et
un corps qui ne faisait faire qu’un tour à mon sang !
J’ai caché mon cahier, changé de
chemise, puis je suis allé vers la porte de la chambre. Mais je suis revenu sur
mes pas pour entrer dans ma salle de bain me brosser les dents, me mettre de la
crème « Oxy 10 ». Puis j’ai de nouveau été vers la porte de la chambre —
j’avais peur que Souraya soit déjà partie. Mais je suis retourné à la salle de
bain, vite, me vaporiser le visage et le cou de six bouffées d’eau de Cologne
Paco Rabane que papa m’avait achetée dans l’avion pendant son dernier voyage à
Paris, et sous les aisselles deux vaporisations insistantes de mon nouveau
déodorant Prout, que j’avais vu mon ami Ghassan utiliser à la fin du match de
foot le mois dernier.
Je jetai un coup d’œil
insatisfait sur le miroir, puis je sortis, tentant de contrôler ma respiration
galopante.
« Ah, Souraya, c’est toi ? Hi,
comment vas-tu ? », lui demandai-je en allant vers elle. « Bien. Et toi ? », me
demanda-t-elle en me donnant trois bisous, puis elle s’écria :
« Arrête mon vieux, combien de
seaux d’eau de Cologne tu t’es déversé dessus ? Dans quel casino tu comptes
passer la nuit aujourd’hui, sans vouloir être méchante ? ».
Ma mère a rigolé, et j’ai fait
comme elle pour cacher que mes oreilles étaient devenues toutes rouges. On est
entré dans la salle à manger, Souraya a attaqué le plat de mifataqa, et en a
mis une pleine louche dans son assiette. Elle fermait les yeux et elle
murmurait : « Mmmm … mmmm … C’est très bon, tante Oum Mazen ». Et elle
continuait à se servir en se régalant à chaque bouchée, comme elle l’avait fait
l’année dernière avec le nougat et le massepain dans la chambre de Samir Awwad.
Mais soudain elle s’est tournée vers moi et m’a ordonné d’amener le Katoul
immédiatement, au lieu de me contenter de la regarder pendant qu’elle mangeait
!
Comme un robot, je me suis
dirigé vers le placard de la salle de bain. Et c’est là, devant le placard, que
j’ai eu une idée qui m’a secoué tout entier :
Pourquoi ne pas demander à
Souraya de m’aider à découvrir l’escroc et ses acolytes ?
Mon Dieu, comment ça se fait que
je n’avais pas pensé à ça plus tôt ?
Pourquoi je n’avais pensé qu’aux
garçons, et pas aux filles ?
Je passais en revue les critères
de l’ami, qui avaient l’air bien fades comparés à l’aura de Souraya ! Elle
n’avait pas de voiture et ne savait même pas conduire, c’est vrai, et c’est
vrai aussi qu’elle ne correspondait pas aux critères d’âge (à mon avis, elle
n’avait pas plus de seize ans). Mais tout ça n’était rien face à son
obstination, sa gaieté, ses idées nouvelles, sa présence attirante. Rien que sa
présence donnerait à mes aventures un autre plaisir, ça ne serait plus
seulement pour la vengeance ou la nation. Je me suis souvenu qu’elle m’avait
emmené l’année dernière à la découverte de la pièce secrète dans l’abri, et
qu’elle m’avait fourré entre les lèvres la meilleure melabessa que j’ai jamais
goûtée, avant que Samir Al-Awwad nous surprenne en plein flagrant délit de «
crime avéré ». Je me suis souvenu que …
Le fil de mes souvenirs fut
coupé par sa voix au loin qui m’appelait en imitant les actrices égyptiennes :
— Tu es passé où, ya Si Mazen ?
J’ai accouru au galop, avec le
Katoul à la main. Elle était seule devant la porte. J’ai pris mon courage à
deux mains pour lui chuchoter à l’oreille, tout en lui refilant deux capsules
de Katoul, que je voulais la voir le lendemain parce que j’avais quelque chose
d’important à lui dire. Elle a pris un air mi-ironique mi-calin :
— Ah bon, c’est que tu veux
demander ma main à mon père alors ?
Je la priai de baisser la voix,
insistant sur le fait que j’étais sérieux, et que ce qu’on allait faire serait
peut-être utile à Beyrouth et au Liban. Elle a éclaté de rire : « Et à la
Nation arabe, tant qu’on y est ? ». Mais quand elle a vu l’expression de
déception qui se dessinait sur mon visage, elle s’est rapprochée de moi en me
chuchotant, avec un éclair dans ses petits yeux noirs et brillants :
— A dix heures, au Sporting ?
J’ai failli la prendre dans mes
bras tellement j’étais content. « Super, Souraya. A dix heures, c’est génial. Il
vaut mieux un peu avant dix heures. Je serai là-bas dès neuf heures ou même un
peu plus tôt. Merci, Souraya, vraiment. Je … »
Souraya me tapota la tête exactement
comme moi je le fais avec mon chien Sultan, et elle m’a répondu qu’il n’y avait
pas de quoi. Puis elle a monté lentement les escaliers pour rentrer chez elle.
Moi j’ai couru dans ma chambre,
et j’ai tout de suite commencé à préparer le sac de plage pour ne rien oublier
.
Traduction de Dina Heshmat
* La mifataqa libanaise est un
plat sucré à base de riz et d’huile de sésame.
Copyright Dar Al-Adab
Samah Idriss
Rédacteur en chef de la revue littéraire Al-Adab, Samah Idriss, écrivain libanais, s’est intéressé récemment à la littérature pour enfants et adolescents. Il est ainsi l’auteur, entre autres, de Qissat al-koussa (Histoire de la courgette, 5-8 ans), Oum Jadida (Une nouvelle maman, 6-9 ans), Al-Bint al-chaqra (La fille blonde, 6-9 ans), Al-Kol machghoul (Tout le monde est occupé, 6-10 ans) et Al-Malgaa (L’abri, pour les adolescents), tous publiés chez Dar Al-Adab, maison d’édition dont il est actuellement le directeur.
Il a été actif pendant la dernière guerre d’Israël contre le Liban, et participé, avec d’autres intellectuels et militants, à impulser un soutien à la résistance au sein de la société civile (voir Hebdo 623). Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages de critique littéraire, dont Raïf Khoury wa toras Al-Arab (Raïf Khoury et l’héritage des Arabes, Dar Al-Adab, 1986) et Al-Mothaqaf Al-Arabi wal solta (Les intellectuels arabes et le pouvoir, Dar Al-Adab, 1992).