Chemins de Fer. Mal payés et travaillant dans des conditions difficiles, les conducteurs de train se mobilisent pour réclamer une amélioration de leur statut.

Les grognes des cheminots

’autre jour, le bureau du PDG de l’Organisme des chemins de fer au Caire a été envahi par une foule de mécontents. Les conducteurs de train sont venus par dizaines pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail. Visages las et austères, ils protestent. « Nous en avons marre d’être pris pour des boucs émissaires », assure Mohamad, un cheminot de 45 ans, sur un ton amer. A peine terminait-il sa phrase qu’une autre voix grave s’élevait près de lui. « Pourquoi on nous fait porter la responsabilité ? Nous n’y sommes pour rien dans les accidents qui surviennent. Ce n’est pas nous, c’est l’Etat qui est responsable ». Après les deux dernières catastrophes ferroviaires, survenues le 22 août et le 4 septembre, les conducteurs de trains sont montrés du doigt. « Erreur humaine », souligne le rapport final de l’enquête sur l’accident de Qalioub qui a fait 60 morts et 160 blessés. Un constat qui soulève l’amertume des conducteurs qui sont mal payés et qui travaillent dans des conditions difficiles.

Mobilisés depuis quelques semaines, les conducteurs de train ont l’intention de faire entendre leurs voix. Le 7 septembre, ils prévoyaient une manifestation devant l’Assemblée du peuple pour réclamer la libération de leur collègue, Edward Malak, conducteur du train de Qalioub placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur la catastrophe de Qalioub. Mais cette manifestation a été annulée sous la pression de l’Organisme des chemins de fer. « On nous a dit que nous serons arrêtés et que nos primes seront supprimées », lance Mohamad Ali, conducteur.

La mise en liberté du conducteur arrêté n’a pas calmé les ardeurs des conducteurs. « Nous sommes obligés de rouler avec des trains défaillants au péril de notre vie. La moitié des locomotives en service sont en très mauvais état. Si nous signalons une panne, on nous dit : ce n’est pas grave, vous devez rouler quand même et nous n’avons pas le droit de refuser », assure Tareq Fahmi, un cheminot de 35 ans.

Il existe 4 500 conducteurs de train en Egypte, la plupart fonctionnent dans des conditions difficiles. Tandis que conformément aux lois sur les chemins de fer, un conducteur de train ne doit pas travailler plus de 7 heures par jour, la plupart d’entre eux dépassent de loin cette limite.

La galère pour quelques piastres

Mohamad, qui s’apprête à démarrer pour se rendre à Assouan, explique : « Je fais ce trajet aller retour, cela me permet d’avoir un peu plus d’argent ». Certains conducteurs insistent en effet pour faire de longs trajets dans le but d’améliorer leurs primes. Celles-ci sont calculées en fonction du nombre de kilomètres parcourus. Une prime de 5,5 piastres par kilomètre parcouru est ajoutée chaque mois aux salaires des conducteurs. « Beaucoup de mes collègues font la même chose. Ils préfèrent faire des trajets de 10, 15 et même 24 heures comme celui d’Assouan aller retour », assure Mohamad. Avoir un peu plus d’argent n’est pas la seule raison. Car il y a une pénurie au niveau des conducteurs. Ceci revient en premier lieu au nombre insuffisant de conducteurs. Si l’Organisme des chemins de fer emploie aujourd’hui 4 500 conducteurs, il a besoin de 2 000 conducteurs supplémentaires environ, selon Mahmoud Al-Sissi, chef de l’Union des conducteurs de train. « Tous ces facteurs réunis font que les conducteurs sont surmenés. Beaucoup d’entre eux prennent des comprimés stimulants pour pouvoir travailler », affirme quant à lui Hassan Mohamad, membre de l’Union des conducteurs de train.

Mais ce n’est pas tout. Les cheminots sont mal formés et très mal payés. Après 25 ans de carrière, le salaire de base d’un conducteur de train n’excède pas les 500 L.E. Une bonne partie des conducteurs de train ne sont titulaires que d’un modeste certificat d’études primaires ou préparatoires. Et c’est sur le tas qu’ils apprennent leur métier. Ce n’est qu’en 1995 que le ministère des Transports a établi de nouvelles règles de recrutement. Désormais, les personnes qui souhaitent postuler pour un emploi de conducteur doivent être titulaires d’un diplôme technique en électricité ou en mécanique. Malgré l’existence d’un institut de formation des conducteurs de train, la plupart d’entre eux n’en ont jamais entendu parler. « Seuls les conducteurs dont la direction est satisfaite ont droit à des stages de formation, les autres n’ont rien du tout. Nous manquons surtout de formation sur les systèmes de fonctionnement modernes des trains », explique Tareq Fahmi. Et d’ajouter : « Quant au service médical auquel nous avons droit, il est très mauvais alors que notre métier est très contraignant ». Les conducteurs de train espèrent qu’un jour leurs conditions de travail s’amélioreront .

Héba Nasreddine