Le
déficit budgétaire, qui ne cesse de grossir ces dernières années,
remet sérieusement en cause l'utilité de la politique financière
adoptée par l'Etat.
Si le gouvernement égyptien rétorque, au
contraire, les bienfaits des mesures récemment prises afin de
réduire le volume des dépenses et d'augmenter la balance des
revenus dans le budget de l'Etat, il n'en demeure pas moins que
les économistes affirment, pour la plupart, que ces mesures ne
font qu'augmenter les rangs des couches défavorisées dans la
société. Ce qui s'est clairement manifesté à travers les
amendements fiscaux, qui mettent sur un pied d'égalité le petit
fonctionnaire et l'homme d'affaires, ainsi que dans la récente
hausse du prix de l'essence qui a eu l'effet d'un coup de
tonnerre sur le citoyen ordinaire. Cependant, l'Etat refuse
toujours de reconnaître les erreurs qu'il a commises et répète,
à satiété, avoir choisi les bonnes options pour réduire le
déficit croissant dans la balance.
C'est sur ce volet chaud que le débat s'est
ouvert lors du 8e Forum des médias et de l'économie organisé par
le Centre égyptien des études économiques, du 14 au 16 septembre
à Aïn-Sokhna, station balnéaire de la mer Rouge. Une session
marquée par la présence d'économistes, de représentants
gouvernementaux et d'hommes des médias.
Dans une étude minutieuse des sources de
revenus et des dépenses, Ahmad Ezz, président de la commission
de la planification et du budget à l'Assemblée du peuple, a
tenté de préparer le terrain sans étayer ses dires par une
déclaration officielle. « Le gouvernement étale les réalités et
les chiffres du budget. Mais cela ne veut pas dire qu'il va
prendre nécessairement une mesure précise », a affirmé Ezz. « Il
est vrai que le déficit budgétaire s'est aggravé. Il a atteint
53,3 milliards de L.E. dans le budget 2005/06. Le gouvernement a
décidé de prendre plusieurs mesures dans le but d'augmenter les
revenus et de réduire les dépenses », rassure-t-il cependant.
Il a affirmé que le gouvernement avait, pour
la première fois depuis les années 1980, imposé un impôt sur le
secteur privé. Simultanément, il a réduit l'impôt sur le revenu
de 42 % à 20 %. Il a également haussé le plafond des
exonérations, avançant que ces amendements étaient censés élever
la recette des impôts sur le revenu l'année prochaine à 53
milliards de L.E. (elle est de 38,8 milliards de L.E. en
2005/2006).
Et d'ajouter, comme tous les responsables
étatiques, que certaines dépenses sont intouchables parce
qu'elles concernent des questions sociales vitales comme
l'éducation et les salaires. « L'augmentation du volume de
dépenses de 202,8 milliards de L.E. en 2005/2006 à 217,2
milliards en 2006/2007 est moindre que l'augmentation annuelle
des fonctionnaires », affirme-t-il.
Il semble que cette introduction ne visait
qu'à préparer le terrain pour aborder la clause relative au
délicat dossier des subventions, notamment celle à l'énergie. «
Est-il préférable d'accorder la subvention au propriétaire d'une
petite voiture ou à une femme, responsable de famille à la
campagne ? », se demande Ezz, tentant de justifier la récente
hausse du prix de l'essence. Et d'affirmer que c'est davantage à
l'Etat de déterminer les priorités en ce qui concerne les
dépenses afin de pouvoir pallier le déficit et faire parvenir
les subventions à ceux qui en ont le plus besoin.
Pour ce qui est de cette subvention à
l'énergie, Ezz s'est contenté de préciser qu'elle s'est chiffrée
en 2005/2006 à 42 milliards de L.E., soit l'équivalent de 20 %
du total des dépenses générales.
Ezz est allé plus loin et a parlé des mauvais
résultats des grands organismes économiques et de l'efficacité,
au contraire, des actifs possédés par l'Etat pour justifier la
politique de privatisation qui est lancée tous azimuts. « Ces
organismes économiques représentent un lourd fardeau pour le
Trésor. D'autant plus qu'ils ne contribuent que pour 1,1 million
de L.E. dans le budget, sans compter l'organisme du Canal de
Suez et celui du pétrole », déplore-t-il.
A ce moment-là, Karima Koraïm, professeur
d'économie à l'Université d'Al-Azhar, hausse le ton pour
confirmer que les dépenses ne s'accomplissent pas selon une
méthode logique. Elle a cité, à l'appui, l'exemple des budgets
des ministères et des différents organismes gouvernementaux. «
Le budget de ces derniers est déterminé de manière purement
routinière conformément aux ressources accordées par le
ministère l'année précédente ». Abdallah Chéhata, professeur
d'économie à l'Université du Caire, confirme l'exactitude de ces
propos : « L'Université du Caire démolit les toilettes tous les
ans simplement pour dépenser son budget avant l'expiration de
l'année fiscale. Et ce, dans le but de ne pas réduire le budget
de l'année suivante ».
Et Gouda Abdel-Khaleq, professeur d'économie
à l'Université du Caire, de protester contre l'incapacité de
réduire les dépenses : « Pourquoi consacrer 17 milliards de L.E.
à la défense et 10 autres milliards à la sécurité puisque le
régime répète nuit et jour qu'il n'a pas l'intention de partir
en guerre ? Pourquoi la Banque nationale d'investissement
consacre-t-elle environ 7 milliards de L.E. aux projets
touristiques de la Côte-Nord au lieu de les investir dans
d'autres projets au bénéfice du citoyen ordinaire ? ».
Revenus et dette publique
Et lorsqu'ils en viennent au chapitre des
revenus, tous les économistes sont d'accord sur le fait que le
gouvernement n'a pas réussi à gérer la crise convenablement. Ils
ont rappelé l'importance de parachever le nouveau système fiscal
de manière à réaliser l'objectif prôné, la problématique
augmentation des revenus. Sans oublier la nécessité de prendre
en considération les suggestions proposées concernant
l'augmentation des impôts sur la richesse immobilière.
Gouda Abdel-Khaleq constate qu'une grande
injustice est subie par le citoyen, car la plus grande partie
des revenus est collectée sur les pauvres alors que les dépenses
profitent à tout le monde. « Le grand essor enregistré dans la
recette des impôts n'est pas dû aux nouveaux amendements comme
l'avoue le gouvernement, mais aux impôts versés par les
fonctionnaires de l'Organisme du pétrole et celui du Canal de
Suez », révèle-t-il.
Autre plaie à l'origine du déficit budgétaire
: la dette publique, qui s'amplifie d'une année à une autre. Il
suffit de savoir que le total de la dette publique est passé au
cours de ces cinq dernières années de 33 milliards de L.E à 440
milliards de L.E. De même, les sommes consacrées au service de
la dette publique s'emparent de 38 milliards du budget de
2005/2006, soit 25 % du total des dépenses. « L'aggravation de
la dette publique s'explique par l'échec du gouvernement à
déterminer ses priorités. Ce dernier consacre 70 % de ses
crédits pour rembourser la dette publique. Alors que 30 %
seulement sont consacrés à l'investissement, ce qui l'empêche de
réaliser une véritable croissance lui permettant de rembourser
ses dettes », explique Abdallah Chéhata.
En somme, comme l'a avoué Abdel-Khaleq, il
semble que toute la société égyptienne, toutes catégories
confondues, peuple et gouvernement, se trouve dans une même
barque en train de couler, une barque dont les bouées de
sauvetage ne suffiront pas à tout le monde ... .
Névine Kamel