Al-Ahram Hebdo,Arts | Bruits de bottes sur les planche
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 Septembre 2006, numéro 628

 

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Arts

Festival du théâtre expérimental . La politique et la guerre ont fortement marqué la 18e édition qui prend fin ce mercredi. Bilan.

Bruits de bottes sur les planche

« On ne peut négliger la télévision, les guerres, les questions économiques, les changements sociaux, l’essor technologique, la mondialisation, l’usage d’Internet … Tout est mêlé et fait partie de l’expérimentation », lance l’auteur et critique iraqien Kasim Matrood lors du colloque principal du festival : La déontologie de l’expérimentation dans l’écriture dramatique. Matrood, dont les pièces sont souvent traversées par les guerres de son pays natal, évoque l’exemple des effets nocifs de la découverte du napalm et des armes de destruction massive sur l’homme et sur le théâtre.

Ainsi, dès les premiers jours du festival, la guerre a-t-elle été omniprésente. L’actualité politique s’est imposée. En parallèle au colloque susmentionné, un autre s’est tenu, avec comme thème, le théâtre libanais. Un acte de solidarité avec l’activité théâtrale libanaise, qui survit à la guerre.

D’une pièce à l’autre, on retrouve souvent la guerre sur les planches. Mis à part les deux spectacles égyptiens signés par Walid Aouni et Mohamad Aboul-Séoud, (à savoir : Fayrouz avez-vous versé des larmes et Antigone à Ramallah ... Antigone à Beyrouth) plusieurs spectacles arabes ont fait part de l’atrocité de la guerre libanaise, de la crise iraqienne et de la cause palestinienne. Partant de ces thèmes et des circonstances actuelles, les metteurs en scène ont joué sur la scénographie, le plus souvent bien élaborée et recherchée.

Le spectacle libyen Khareg netaq al-tasliya (en dehors du divertissement), mis en scène par Fathi Kahloul, s’est présenté comme un théâtre de vaudeville mêlant chansons, humour noir et show. A travers l’évocation du héros épique Abou-Zeid Al-Hilali et d’autres personnages de l’Histoire, les prises de position des Arabes vis-à-vis de la guerre du Liban, la cause palestinienne, les questions politiques, les rapports avec les Etats-Unis et Israël ont été soulevés. Sur les planches, on s’est trouvé face à un grand échiquier noir et blanc, sur lequel jouent les comédiens. Les images placées sur les bords n’ont rien de clair : elles sont aussi chaotiques et aléatoires que la situation qui prévaut.

Par ailleurs, toujours les spectacles palestiniens constituent de vrais témoignages de guerre. Ashtar, une troupe qui s’est fait un nom au fil des ans, a présenté De Safed à Chatila, mêlant Histoires palestinienne et libanaise depuis 1948. Dans cette pièce, le multimédia a constitué un élément essentiel de l’expérimentation.

Le spectacle Elégie de l’aube, écrit par l’Iraqien Kasim Matrood, et mis en scène par Youssef Al-Balouchi, a été présenté par la troupe Mezoune, venue d’Oman. Un autre aspect de la guerre.

Matrood, dans son texte, évoque l’absurdité du conflit, à travers les lamentations d’une mère ayant perdu son mari et son enfant. C’est une âme souffrante, dont le corps s’apprête à joindre ses martyrs de guerre. Le texte rappelle l’endurance du peuple iraqien au fil des ans. Une œuvre qui dépasse le contexte temporel, mais qui tombe à pic avec les événements d’actualité en Iraq, au Liban et en Palestine. Ayant eu recours à des éléments très simples, le metteur en scène a créé un tombeau à l’aide de sable et de papier journal … N’est-ce pas ce qui reste de la guerre ? Une silhouette, celle d’un martyr, revêt la forme de tissus déchirés. Un éclairage clair et une dense fumée blanche emplissent la salle, mettant en scène la destruction et une séance d’enterrement. C’est la perte sous toutes ses formes.

Encore une fois avec l’Iraqien Jawad Al-Assadi, auteur et metteur en scène de la pièce Hammam baghdadi (bain de Bagdad), donnée par la troupe syrienne du théâtre expérimental, la crise iraqienne est de mise. Le rapport avec la guerre, l’occupation et les relations avec les militaires américains marquent l’œuvre. Ce, à travers l’histoire de deux frères iraqiens dans un hammam traditionnel. L’humour noir caractérise le dialogue des deux protagonistes. Eclairage, fumée et poussière incarnent les bombardements, de temps à autre. La toile de fond, signée Gabr Elwane, montre uniquement des silhouettes.

Du même auteur, Jawad Al-Assadi, le spectacle Nissaa fi harb (femmes en guerre) a été donné, monté par Kazim Jihad, avec la troupe nationale iraqienne. Sur les planches, l’Iraq a été fortement présenté, lors de cette édition.

En dehors du monde arabe, on retrouve presque le même thème chez la troupe sénégalaise Dhacaby qui a donné Volte-face. Cette pièce a voulu regrouper les conflits du monde entier et plus particulièrement ceux de l’Afrique noire à l’ombre des régimes autoritaires. Elle a lancé un appel direct à la paix, à travers une mise en scène sobre, deux comédiens et un percussionniste. Entre les deux, il y avait toujours un petit globe terrestre qui les sépare. Le dialogue relate, en quelque sorte, l’Histoire de l’Afrique. Et les deux protagonistes chargent leurs discours de slogans politiques faisant allusion à la classe gouvernante. De longs discours rappellent les massacres, les guerres, les conflits, etc. dans une ambiance de danse et de tamtam africain. Les acteurs en face à face se disputent, se plaignent …

De Pologne, la troupe du théâtre dramatique a présenté Le piège 22/l’événement. La pièce puise dans les événements de la deuxième guerre mondiale pour donner une vision critique des conflits militaires. Elle lance un appel à la paix en focalisant sur l’absurdité de la guerre et de l’autoritarisme militaire. Il s’agit d’un hôpital des Marines américains, situé sur une île italienne. Le metteur en scène a choisi d’impliquer le public dans le spectacle. Ainsi, les sièges des spectateurs ont-ils été installés sur les planches. Le mouvement machinal des comédiens correspond à l’aspect mécanique de la guerre, sans merci. Les comédiens se déplacent parmi les spectateurs, ils bougent dans un décor mobile fait de lits qui servent de table, de bureau et de lieu de repos. Une édition donc marquée par l’actualité faite de guerre.

May Sélim

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« Pour moi, ce qui compte dans le théâtre, c’est l’aspect de fête »

Le festival a rendu hommage à Antoine Multaqa, acteur et metteur en scène libanais, qui nous raconte son expérience.

Al-Ahram Hebdo : Comment situez-vous l’expérimentation théâtrale au Liban ?

Antoine Multaqa : Je crois que le mouvement moderne du théâtre arabe a commencé dans les années 1960. Comme si tous les hommes du théâtre arabe s’étaient mis d’accord entre eux pour lancer un nouveau mouvement. Un mouvement révolutionnaire qui rejette tous les traits classiques du passé. En 1965, à Tunis, la conférence tenue sur le théâtre arabe moderne a élaboré leurs idées. A l époque, on ne parlait pas d’expérimentation, car le concept était encore mal défini, mais sans doute, ses origines remontent à cette date. Plus tard, entre les années 1980 et 1990, l’expérimentation est devenue un mouvement consacré.

— Au Liban, le théâtre a fait ses premiers pas avec les œuvres de Maroun Al-Naqqach (1817-1855). Comment peut-on lier cette période et l’évolution des années 1960 ?

— Dans les années soixante, le théâtre au Liban n’avait pas encore un vrai public au sens propre du terme. Un grand écart sépare le premier mouvement théâtral lancé par Al-Naqqach au début du XIXe siècle et le nôtre. Celui-ci, plus moderne, trouvait des lieux de représentation dans le Festival de Baalbeck. Ensuite, j’ai fondé la compagnie de Halaqet al-masrah al-libnani (Cercle du théâtre libanais). C’était une compagnie qui visait à instaurer un mouvement théâtral au Liban. C’était presque une école que j’avais créée dans le bâtiment où je vivais. Ma femme Latifa et moi-même avons interpellé les jeunes en organisant des stages pour comédiens. A Beyrouth, il n’y avait pas de salles de théâtre. Nous avons commencé alors à donner nos spectacles dans un théâtre en plein air à Rachana, dans le cadre d’un festival d’été.

En 1965, j’ai pensé qu’il fallait construire des salles de spectacle, à Beyrouth, pour que le public s’habitue à se rendre au théâtre. J’ai donc créé le théâtre d’Al-Achrafiya. C’était une salle de cinéma que j’ai transformée en lieu de performance. Et pour favoriser le contact avec le public, on a donné jour à un théâtre ambulant. Plus tard, notre théâtre a été détruit par les pluies torrentielles.

Après une période de déception, ma femme m’a poussé à travailler et à louer, en 1967, une petite maison libanaise qui devait faire office de théâtre-laboratoire où j’ai commencé l’expérimentation.

— Votre expérimentation est basée sur l’espace et le lieu de représentation. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

— J’ai pensé qu’au théâtre, on imitait l’Occident. On a emprunté la forme du théâtre italien, en forme de boîte. J’ai alors voulu trouver une forme théâtrale originale qui soit propre à notre culture arabe et orientale. Pour moi, ce qui compte dans le théâtre, c’est l’aspect de fête. Or, la boîte italienne ne favorise pas cet aspect. J’ai donc pensé à des philosophes qui soient représentatifs de la culture occidentale et orientale, tels Descartes et Al-Ghazali. Descartes, à travers le doute, est parvenu à la force de la raison. Al-Ghazali a plutôt évoqué l’intuition. C’est toute la différence entre l’Occident et l’Orient.

Il fallait donc trouver un lieu de fête qui réponde aux besoins de l’Arabe oriental. Ce fut alors ce que j’ai appelé le théâtre bilatéral, basé sur la participation du public.

En outre, le théâtre mobile entourant le public peut facilement se transformer en un théâtre italien, un théâtre élisabéthain, un théâtre bilatéral et un théâtre circulaire. L’expérimentation au niveau de l’espace m’a poussé à élaborer d’autres formes d’expression au niveau du jeu et de la scénographie. Il fallait habituer le comédien à s’exprimer avec tout son corps et créer une scénographie simple qui permet d’établir une relation entre les personnages et le public.

— Comment les guerres vous ont-elles influencé ?

— A cause des guerres multiples, les activités du théâtre ont été suspendues. Les combattants vers la fin des années 1970 se sont emparés de la maison libanaise, mon théâtre s’est transformé en un champ de bataille. Tout a été brûlé.

En 1980, je me suis chargé de construire un nouveau théâtre pour les jeunes étudiants de l’Ecole d’Al-Hekma, mon école primaire. C’était un théâtre en hommage au pionnier Maroun Al-Naqqach, qui portait son nom.

A l’époque, j’ai voulu créer un théâtre panoramique où le public se place au centre, entouré par la scène sur laquelle jouent les acteurs. Mais encore la guerre m’a empêché de poursuivre mon dessein. Aujourd’hui, après tant de déceptions, je vis avec ma femme tranquillement, loin du théâtre.

 




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