«
Tous ces chemins sont valables et tous témoignent de l’actualité
du Quichotte, de sa capacité à faire appel à la sensibilité, à
l’intelligence, à l’imagination », écrit le critique Francisco
Rico à propos de l’œuvre Don Quichotte de Miguel de Cervantes,
dont le texte est le plus traduit de l’histoire de la
littérature et aussi le plus édité. Il était donc évident que ce
roman universel qui s’appuie sur le personnage de Quichotte «
avec ses forces et ses faiblesses » — qui « se veut chevalier
errant, redresseur de torts, cheminant avec son fidèle écuyer
Sancho Panza sur les plaines de Castille et qui provoque mille
aventures dont il sort souvent moulu, jamais abattu » — est
jusqu’à présent non seulement une source d’inspiration, mais
aussi de création pour tout artiste. Ainsi et en commémoration
du IVe Centenaire du Quichotte, 32 prestigieux artistes
espagnols contemporains ont su répondre à la commande de la
mairie de Stiges, en collaboration avec l’Institut Cervantes du
Caire, pour offrir à tout amateur d’art un regard contemporain
sur le Quichotte. Ces artistes renouent avec l’œuvre de Picasso,
Gonzalez et Saura, qui ont recréé les héros de Cervantes,mais
en ajoutant leur vision contemporaine.
Avec diverses techniques telles que le
collage, la peinture, la photo, la sculpture ou diverses
installations mixtes, chaque artiste nous fait visiter ou
revisiter ce héros à sa manière. Ainsi, l’œuvre de Juan Genoves,
un artiste espagnol contemporain qui s’est converti du réalisme
social à l’existentialisme, montre au moyen d’espaces
métaphysiques, de relations verticales et horizontales
géométriques, les interactions entre l’individu et la foule,
dans un mouvement de rejet ou de fusionnement. Défenseur de la
liberté et investigateur du comportement humain, Genoves
sympathise avec le personnage de Quichotte qui, après avoir
expérimenté les différentes facettes de l’existence, retrouve la
plus grande sagesse, avant de mourir entouré de l’affection et
de l’admiration de son entourage.
Quant à l’œuvre d’Eduardo Arroyo, peintre,
lithographe et décorateur de théâtre, elle recèle « une
véritable symphonie visuelle et onirique ». En traits blancs sur
fond noir, Arroyo peint le visage allongé de Quichotte, lui
conférant l’audace d’un combattant contre l’injustice.
D’autre part, l’œuvre de José Manuel Ciria,
en huile et graphite sur papier, est très flamboyante. Usant du
rouge, du blanc et du noir en jets appliqués sur le visage de
son protagoniste, Ciria forme « la gestuelle et la géométrie du
tableau », dans une certaine « abstraction synthétique épurée ».
Autre œuvre aussi très expressive, celle de
Josep Grau-Garriga, qui recourt à l’acrylique sur toile pour
peindre la tête de Don Quichotte. Ce dernier, dans sa quête
idéaliste, en combattant l’injustice, est victime
d’hallucinations. Raison pour laquelle sa tête dans l’œuvre de
Garriga, reconfigurée en rouge ondoyant, est entourée de
monstres squelettiques, d’yeux tourmentés, restituant l’ambiance
cauchemardesque de la guerre civile espagnole, qui a marqué
l’enfance de ce « Catalan ».
Quant à Eva Lootz, cette artiste femme, le
roman Don Quichotte lui inspire 8 dessins, dont 4 sont entourés
par un cadre, reprenant diverses sentences et citations de
l’ouvrage de Don Quichotte, qui lui ont inspiré signes et
nuances. Employant des synthèses constructives compliquées et
des symboles suggestifs, formant les particularités de son
iconographie (paume de la main, œil ou évocations humaines),
elle fait penser aux talismans.
Autre artiste femme de l’exposition, Carmen
Calvo, dont les œuvres sont porteuses de révolte et de rejet.
Par le biais de lignes simples, l’artiste dessine avec des
mesures de taille échelonnée le fidèle écuyer Sancho à côté de
son maître Don Quichotte. Elle met l’accent sur les rapports du
maître et de l’esclave. Don Quichotte a besoin d’un serviteur,
donc d’une distinction hiérarchique, afin d’accéder au titre de
chevalier errant.
« Toutes ces créations, très distinctes mais
renfermant des points de ressemblance, sont imprégnées d’une
capacité de suggestion qui nous transpose dans l’imaginaire
quichottesque », conclut César Antonio Molina, directeur de
l’Institut Cervantes au Caire. Le Don Quichotte de Cervantes,
qui a tant inspiré écrivains et artistes, continue donc à
insuffler inventivité et génie créatif à leurs successeurs.
Névine Lamei