C’était
prévu de projeter onze films de 8 pays européens, du 11 au 22
septembre au Caire et à Alexandrie, dans le cadre de la première
édition du Festival des films sur le dialogue interculturel.
Cependant, la normalisation avec Israël n’a pas manqué de faire
des vagues et de diviser spécialistes et cinéphiles. Car le film
de l’ouverture, 11’9’01, signé entre autres par l’Israélien Amos
Gitaï, a été interdit à la dernière minute par le ministère
égyptien de la Culture. Signé par 11 réalisateurs de par le
monde, ce court métrage représente 11 cultures différentes à
travers ses réalisateurs, dont l’Egyptien Youssef Chahine, le
Britannique Ken Loach, l’Américain Sean Penn et le Japonais
Shuyaho Immamura, décédé le 29 mai dernier et auquel cette
première édition est dédiée.
Samir Farid, critique et directeur du
festival, a souligné : « Le film a été projeté à Alexandrie,
toujours dans le cadre du festival, mais lorsque cela a provoqué
certains intellectuels, le ministère a opté pour l’interdiction.
J’ai alors proposé de le remplacer par un autre film, à savoir
Le Chemin pour Guantanamo de Winterbottom et Whitecross, ou de
donner 11’9’01 sans la partie controversée de Gitaï. La plupart
des cinéastes présents ont alors refusé cette deuxième option,
amputant une part de la création ».
L’idée du festival lancée à l’origine par la
société de production égyptienne Cadre, sous les auspices du
ministère de la Culture, a mué en une vraie polémique sur la
liberté cinématographique. Les limites de la censure exercée par
les responsables ont été au sein de la controverse, d’autant
plus que l’Organisme de la censure avait déjà donné son
approbation. Car cette manifestation a été en fait le fruit de
plusieurs mois de préparations. Elle visait, d’après Samir Farid,
à s’ouvrir sur les cinémas du monde et à présenter les films
occidentaux qui dévoilent le point de vue de leurs créateurs sur
les Arabes.
« Déployer toutes les possibilités pour
amener un public jeune à s’y intéresser et s’ouvrir sur un débat
large sur les potentialités et dynamiques des autres cultures,
en y engageant un dialogue, est une préoccupation fondamentale
que nous avons tenté de satisfaire durant le déroulement du
festival ». Cela n’empêche que ce but ultime a été loin de faire
l’unanimité.
Dans cette première édition, le rêve
d’inscrire singularités et originalités dans un territoire
appartenant à tous, celui de l’homme et de l’image, formulé par
les cinéastes et les cinéphiles de tous les horizons, a été
relativement comblé à travers les autres projections. « Les
films donnés représentent le meilleur de la production
cinématographique internationale, ils ont été honorés dans les
grands festivals pour leur qualité artistique, mais avant tout
pour leur idéologie qui aborde la relation entre nous et l’Autre,
entre l’Occident et l’Orient », explique le critique Walid Seif.
Inauguré le 11 septembre à la Bibliothèque
d’Alexandrie, le festival a coïncidé avec la commémoration du
cinquième souvenir des attentats qui ont secoué les Etats-Unis,
en 2001. « C’est une date qui a imposé une nouvelle réflexion et
de nouvelles idéologies concernant la relation entre l’Occident
et nous, les Arabes, ce qui a été retenu par le cinéma », dit
Farid qui avait choisi le film polémique de l’ouverture.
D’autre part, le festival prend fin le 21
septembre à Alexandrie à l’occasion de la Journée mondiale de la
paix, avec la projection du film français Bon Anniversaire,
considéré par les critiques internationaux comme l’un des grands
films exhortant à la paix entre les peuples.
Entre ces deux films d’ouverture et de
clôture, 9 autres longs métrages ont été projetés à l’auditorium
de la Bibliotheca Alexandrina et le Haut Conseil de la culture
au Caire, dans un ordre respectant leur quintessence.
Les cinq premiers films traduisent l’origine
de la mésentente entre Nord et Sud. On y détecte le film
britannique La Force des cauchemars, d’Adam Curtis, le film
indien La Guerre et la paix d’Anand Patwardham qui nous éclaire
sur les sources du conflit entre Indiens et Pakistanais, le film
chilien La Dernière lune de Miguel Littin qui s’attaque à la
crise palestinienne et le film russe 9e Brigade de Fyodor
Bondarshuck, qui décante le déclenchement de la guerre russe
contre les Afghans.
Par ailleurs, de grands moments ont marqué la
programmation du festival. La projection du film britannique Le
Chemin pour Guantanamo est arrivée à point pour discuter de la
philosophie américaine concernant la démocratie. Quant aux films
Les Frères de la Belge Susanne Bier et Jasmin de Kenny Glenaan,
ils révèlent la condescendance et la violence que recèle
l’attitude du Nord vis-à-vis de la culture et des coutumes
arabes. Les premiers films représentent l’état actuel du conflit
entre les différentes civilisations, alors que les derniers
proposent pour solution l’instauration d’un dialogue
interculturel et de la paix juste entre les peuples. C’est dans
cette perspective que le festival puise sa vocation. En marge du
festival, des discussions ont eu lieu au Haut Conseil de la
culture entre cinéastes et cinéphiles sur L’état actuel de la
production cinématographique et le rôle du cinéma dans
l’expression des conflits internationaux et le dialogue Nord-Sud.
Désormais, le festival se tiendra tous les
ans à la même date, faisant vivre par le public un moment
cinématographique particulier aux confluences de projections, de
dialogues entre cultures, de rencontres inédites. « La
spécialité de notre projet, conclut Samir Farid, est d’œuvrer à
établir l’interaction nécessaire entre nos créations et notre
culture et celles de l’Europe, mais notre ambition est de
contribuer effectivement au développement d’une coopération
cinématographique arabo-européenne et de voir le public prendre
part à ces festivités ». Objectifs dignes de respect, mais
souvent mis à l’épreuve par le politique.
Yasser Moheb