Tout a commencé par un cours de religion, au
club sportif de Sakakini (au Caire), à l'âge de 12 ans. « Plus
tard, dans les années 1940, j'ai assisté aux leçons et
rencontres données par le cheikh Hassan Al-Banna. Grâce à lui,
j'ai connu des écrivains comme Al Aqqad, Mahmoud Chaker et
Mohebeddine Al-Khatib ».
Une bonne éducation reçue dans sa famille
assez conservatrice ne laissait guère présager à elle seule que
Mahdi Akef serait un jour le guide suprême du mouvement interdit
mais toléré des Frères Musulmans. Depuis deux ans environ, Akef
assume ses charges contre vents et marées. Sa désignation, après
la mort de son prédécesseur Moustapha Machhour, était loin de
faire l'unanimité. Mais le septuagénaire a su quand même
s'imposer, rejetant d'emblée l'idée d'avoir des dissidents au
sein de son mouvement qu'il veut uni et intègre. « On n'a ni
conflit de générations ni dissidence au sein de notre groupe
géré suivant le principe démocratique de la choura
(consultation). Tous les frères musulmans entre 18 et 90 ans
adhèrent aux mêmes idées. On n'est pas un parti politique et on
ne cherche pas à l'être, mais on est une mouvance islamique
œuvrant pour le bien de l'humanité », dit Akef, pour faire taire
ceux qui n'arrêtent pas d'invoquer le conflit au sein de la
mouvance. Il élève une voix retentissante. La voix du chef qui
sert de guide et de père spirituel. Car c'est ainsi qu'il
définit sa responsabilité. « Je suis les traces et la conduite
du prophète Mohamad, notre maître à tous ».
En 1948, la police arrête Akef pour la
première fois, lors d'une manifestation contre les occupants
anglais et il a dû passer un an dans la prison de Gabal Al-Tor (dans
le Sinaï), avec 400 autres étudiants. « Durant cette période
d'incarcération, j'ai été réellement introduit aux principes des
Frères musulmans ». Une phase de transition, « pas une prison,
mais un camp éducatif ». Dès lors, il prête ses efforts au
combat des Frères contre l'occupation britannique. Il cultive
aussi une lecture assidue des œuvres d'Al-Mazni, de Mohebeddine
Al-Khatib, d'Al-Ghazali, et de Sayed Qotb qui deviennent plus
tard ses amis les plus sollicités. Les œuvres littéraires n'ont
jamais été ses livres de chevet, par contre le socialisme
politique, le communisme et l'islam nourrissaient sa pensée.
Deux ans plus tard, c'est-à-dire en 1950, il
travaille comme professeur de gymnastique dans un lycée à Tanta
(dans le Delta). En même temps, il participe au projet
d'alphabétisation dépendant de l'Unesco, à Sirs Al-Layyane (dans
le gouvernorat de Ménoufiya).
Ses ambitions politiques le poussent plus
loin. Akef ne pouvait aucunement se contenter de son poste au
lycée, alors il se joint à la faculté de droit (à l'Université
de Aïn-Chams, dite à l'époque Université d'Ibrahim bey). Son
charisme, son côté militant ainsi que son sens de l'organisation
acquis grâce aux Frères, lui ont permis d'être élu par l'Union
des étudiants chef d'équipe des fedayins (résistants contre les
Britanniques, œuvrant dans le canal de Suez).
Il évoque avec une pointe de nostalgie les
heures de grande liberté. A la période du bac et des études
universitaires, régnait une atmosphère de tolérance et de
liberté où les gens de quelques strates sociales que ce soit ne
faisaient l'objet d'aucune discrimination. C'est là où il puise
sa maturité et l'épanouissement de sa personnalité.
Cependant, les frictions avec Gamal Abdel-Nasser
commencent dès son arrivée au pouvoir en 1953. Il décrète la
dissolution de la confrérie des Frères Musulmans, la taxant de
mouvement interdit et incarcère bon nombre de ses fidèles, Akef
y compris. Ce dernier qui écope d'abord d'une condamnation à
mort, s'en tire avec une peine de prison (entre 1954 et 1974).
Ils étaient accusés de semer le trouble et de
vouloir renverser le régime. Ce fut une période de rupture avec
le monde extérieur qu'il a investie pour méditer sur le sens de
l'islam, et le recueil spirituel. Il se remémore ses chefs
d'accusation avec un zeste de regret. « J'ai été un ami proche
de Nasser, et je n'avais nullement l'intention de l'assassiner.
Pourtant, j'ai endossé cette inculpation. De même, j'ai été
accusé de conspiration contre le régime et de tentative de faire
évader l'officier Abdel-Moneim Abdel-Raouf, alors condamné par
Nasser, à l'étranger. Des faits qui ne relèvent pas de la vérité,
mais qui ont alourdi ma peine ».
Après cette longue période de prison, Mahdi
Akef s'en va travailler dans le gouvernorat d'Ismaïliya pendant
trois ans environ. Puis, il connaît un vrai tournant en se
rendant en Arabie Saoudite où il occupe le poste de conseiller
de la formation mondiale des jeunes musulmans à Riyad et Djeddah.
Si on lui demande d'évaluer le régime
islamique dans ce pays de la péninsule arabique, le guide
suprême des Frères devient plus réticent. Il dit ne pas aimer
critiquer les régimes étrangers et préfère lancer ses quolibets
contre les autorités locales. D’ailleurs ces derniers temps, il
s’est attiré les foudres suite à une série de déclarations
incendiaires. Il y a eu d’abord ce « Toz fi Masr ! » ou merde à
l’Egypte ! Et ensuite, une autre phrase a soulevé un tollé : «
Celui qui s’oppose à nous recevra un coup de pied ».
« Au moins le régime d'Arabie cherche à
élever la voix de l'islam », s’est-il contenté de dire à propos
du régime saoudien, avec un accent qui reste paysan, malgré les
années passées loin de son village natal d'Aga (Daqahliya).
« Quand on s'attaque à la réalité, il ne faut
pas se voiler la face ou lésiner sur les moyens. Car la vie est
truffée de problèmes. Je n'ai pas la vocation d'homme de lettres
ou de médias pour embellir mes propos afin de travestir la
réalité ». Et d'ajouter : « Auparavant, je n'ai jamais eu de
problèmes, alors que j'avais affaire à des présidents et des
chefs d'Etat. Ce, avant d'être interdit de voyage, ces derniers
temps ».
En 1984, Akef devient le directeur général du
Centre islamique à Munich (Allemagne). Et en 1987, il décide de
se lancer dans l'aventure des élections législatives, suivant
les directives du bureau d'orientation. Il représente les Frères
musulmans dans la circonscription d'Héliopolis et devient ainsi
député à l'Assemblée du peuple (parlement égyptien). Ce, sans
compter son adhésion comme membre du bureau d'orientation. «
C'était un temps fort. A l'époque, Maamoune Al-Hodeibi et Essam
Al-Eriane avaient également remporté les élections. L'année 2005
n'était pas une première ». Et de poursuivre : « Si le régime ne
s'immisçait pas dans la représentation au Parlement, les Frères
musulmans auraient occupé plusieurs sièges. 150 de ses membres
ont proposé uniquement leur candidature aux dernières
législatives, pour persuader le régime de l'envergure de la
force politique du mouvement ».
En 1996, Akef a droit à un autre séjour en
prison. Il en a l'habitude et en parle avec la plus grande
simplicité. N'étant plus député et par conséquent n'ayant plus
d'immunité parlementaire, il passe trois belles années de
détention pour faire appel à l'application de la charia (loi
islamique). « Durant toutes ces années, je n'ai jamais pensé
être un jour guide suprême des Frères musulmans. Je ne me
sentais pas à la hauteur, je me considérais toujours comme un
simple membre d'un tout ».
Akef considère, en effet, que l'impact
politique et religieux des frères est bien enraciné au sein de
la population, contrairement à ce que prétend le régime. La
preuve, la réussite solennelle de la mouvance aux dernières
élections législatives. « La présence de la confrérie est très
accentuée dans les syndicats professionnels. On y bénéficie
d'une grande popularité ». Toutefois, les échos de leur montée
en puissance ne tardent pas à inquiéter plusieurs dont les
coptes qui voient d'un mauvais œil l'application générale de la
charia et craignent de ce fait la marginalisation de leur statut.
« Le pape Chénouda a apaisé les esprits contestataires en
affirmant que l'application de la charia est une aubaine pour
toutes les confess».
A écouter les appréhensions chrétiennes,
notamment celles qui concernent le paiement d'une guézia (somme
d'argent versée autrefois par les non musulmans), Akef rit aux
éclats. « Il n'en est pas question. C'est ridicule », lance-t-il.
Accumuler franchise et droiture est un fait
d'armes pour ce militant invétéré en ces temps amers et obscurs.
Cela lui vaut la hargne de ses adversaires et concurrents, mais
aussi l'adhésion de ses pairs et le respect de milliers
d'adeptes. Un fait qui n'est pas sans rehausser sa tâche de
guide général de la confrérie. D'ailleurs, il entreprend les
démarches nécessaires aux moments décisifs comme une lame de
fond ou une fusée d'espoir dans la nuit.
Bien qu'il consacre le plus clair de son
temps à son travail de guide spirituel de la confrérie, Akef
n'omet pas de consolider les liens avec sa famille et veille à
ses intérêts. Il consacre du temps à s'occuper d'une petite
ferme, aux alentours du Caire, où il s'adonne à un repos mérité
du guerrier. « Je suis père de deux garçons et de deux filles,
j'essaye de leur apprendre les principes de l'islam. Ils ont été
élevés sous les auspices de la confrérie sans jamais intégrer
ses rangs. J'ai toujours respecté leur indépendance et leurs
choix ». Et d'ajouter : « Je n'ai même pas cherché à leur faire
obtenir des emplois prestigieux. En revanche, j'ai tenu à
arranger de bons mariages de convention pour mes filles ». Le
guide suprême parle sur un ton détendu, entouré d'une ruche
d'abeilles. Car dans son bureau de Manial, les employés et les
fidèles ont tous l'air très affairé. Tout le personnel se
promène pieds nus, laissant les chaussures bien rangées à
l'entrée .
Ola Hamdi