La
rue Al-Saha, à Abdine, au Caire, est connue depuis 1936 par son
commerce de prothèses de tous genres. L’artère est constituée de
plusieurs échoppes collées l’une à côté de l’autre, d’allure
plutôt modeste, elles exposent des appareils destinés à la
classe moyenne. Des prothèses conçues pour les membres
inférieurs ou supérieurs amputés, d’autres pour remplacer des
organes gravement atteints ou détruits : les prix varient entre
850 et 3 500 L.E., des prothèses de jambes à 300 ou 550 L.E., de
pieds à 200 L.E., de bras, des béquilles entre 40 et 150 L.E.,
des cannes, des chaises roulantes dont le prix varie entre 400
et 1 600 L.E. « La prix de chaque article est fixé selon le coût
de fabrication et notre marge bénéficiaire est dérisoire. Nous
ne pouvons pas nous permettre d’augmenter les prix pour attirer
la clientèle. Je n’ai pas besoin de faire de la publicité pour
liquider ma marchandise car tout le monde me connaît », explique
l’ingénieur Khaled Al-Masri, le propriétaire. L’établissement
Al-Masri, qui date de 1936, est le premier à avoir ouvert dans
la rue Al-Saha. Et comme Khaled a la confiance de ses clients,
il est sûr de la qualité de ses prothèses et n’apprécie pas que
l’on marchande. A midi, une demi-heure après l’ouverture, un
homme de 45 ans se présente pour acheter une paire de béquilles
pour sa mère. « 55 L.E., c’est trop cher pour une béquille, 40
L.E. c’est plutôt raisonnable comme prix », tente de marchander
le client. Mais Hag Al-Masri est ferme, il lui explique qu’il ne
trouvera pas ailleurs une meilleure qualité. Le client fait demi-tour
et se présente ailleurs. « Je suis sûr qu’il va revenir. Je
connais la qualité de mes articles », commente Al-Masri. A peine
a-t-il terminé ces paroles que ce même client se pointe de
nouveau pour prendre la paire de béquilles, mais un autre client
l’avait déjà achetée. Dans la famille Al-Masri, ce métier se
perpétue de père en fils. « Je suis dans ce métier depuis 50
ans. Mon grand-père a commencé durant la seconde guerre mondiale.
Il vendait les appareils qu’il fabriquait lui-même. Cette longue
expérience nous a apporté une certaine notoriété et nous a
attiré une bonne clientèle », poursuit Alaa, un autre membre de
la famille Al-Masri. Mais ce qui est étonnant dans cette rue,
c’est qu’il n’existe pas de concurrence entre les différents
commerces. Chacun veille à déployer des efforts pour fabriquer
une meilleure qualité. Dans la rue Al-Saha, non seulement on
vend toutes sortes de prothèses, mais on les fabrique aussi
conformément à la taille de chaque handicapé …
Une question de qualité
Il arrive que l’appareil ne soit pas
parfaitement adapté. Dans ce cas, l’handicapé contacte par
téléphone Al-Hag Al-Matarawi pour lui demander de porter les
modifications nécessaires. « Je porte depuis trois ans cet
appareil que j’ai acheté à Al-Saha. J’en suis parfaitement
satisfait mais je dois en acheter un neuf tous les trois ou
quatre ans, alors que les prothèses importées durent entre 10 et
15 ans », précise un client venu commander une nouvelle prothèse.
En fait, les propriétaires des magasins à Al-Saha n’offrent pas
d’autre choix que des articles fabriqués en Egypte. « Je ne nie
pas que les prothèses européennes sont plus performantes mais ce
que nous fabriquons, c’est ce qu’il y a de meilleur en Egypte »,
reprend Al-Matarawi en donnant quelques exemples sur la qualité
des chaises roulantes : « La chaise importée qui pèse à peine 14
kilos peut porter une personne de 120 kilos, alors que la chaise
égyptienne de 21 kilos ne résisterait pas à un poids de 100
kilos. Ce qui revient à dire qu’une chaise fabriquée avec des
matériaux légers peut se transporter facilement et son matériel
est plus résistant. Mais je ne peux pas fabriquer ce genre de
chaise ici car les matériaux ne sont pas disponibles sur le
marché égyptien ».
Dr Achraf Maréï, paralysé depuis qu’il a subi
un accident de voiture en 1981, est déçu par la mauvaise qualité
des chaises roulantes. « Parfois une des roues se rouille,
l’autre ne tourne plus convenablement à cause des trous et des
chaussées mal asphaltées, si ce n’est pas le siège qui craque et
cède », rapporte cet ex-champion de natation et président de
l’Association Nas, qui a pour vocation l’intégration des
handicapés dans la société. Mais puisque ce dernier appartient à
l’élite de la société égyptienne, il a donc fait venir une
chaise roulante automatique d’Allemagne qui lui a coûté 2 300
euros. « J’utilise cette merveille depuis 2002, la chaise est
très confortable, légère et résistante. Mais jusqu’à présent, je
n’arrive pas à me débarrasser de l’ancienne aussi résistante et
que j’ai utilisée durant 11 ans », dit-il. Et comme ces
prothèses étrangères anglaises, allemandes ou françaises sont
introuvables en Egypte, ceux qui veulent s’en procurer doivent
faire le voyage ou demander à quelqu’un de le faire à leur
place. Néanmoins, il existe un autre genre de prothèses
importées et qui est venu concurrencer ce marché. Ce sont bien
entendu les articles Made in China. C’est un concurrent de
taille qui s’est infiltré depuis quelques années. La production
chinoise a inondé le marché et a attiré une large clientèle. «
Les prix sont plus abordables, les formes et surtout l’emballage
m’ont beaucoup séduit mais le matériel et la fabrication sont de
qualité médiocre. Deux ou trois semaines plus tard, l’appareil
n’est plus fonctionnel », note Nancy, paralysée depuis son
accident de voiture. Mais pour la plupart des commerçants, la
présence d’articles étrangers sur leur marché pose un problème
majeur et représente une menace pour les produits locaux.
Par ailleurs, il existe des handicapés qui
n’ont pas les moyens d’acheter des prothèses dans la rue Al-Saha
ou de les importer comme le font les gens aisés. Les personnes
qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ont recours à
l’assurance médicale. Sanaa s’est adressée à l’hôpital Yom Al-Mostachfayat,
spécialisé pour les handicapés. « J’ai porté pendant 15 ans
cette prothèse, je viens de découvrir récemment que les
dimensions n’étaient pas appropriées et que ma prothèse de jambe
est plus courte par rapport à mon pied sain, ce qui a eu des
répercussions sur ma colonne vertébrale », se lamente Sanaa,
atteinte de polio depuis l’âge de trois ans. Cette dernière est
révoltée car de telles complications l’ont empêchée de mener une
vie presque normale. « L’Etat dépense énormément d’argent pour
mettre à la disposition des plus démunis tous genres de
prothèses, seulement beaucoup d’autres handicapés qui ont les
moyens en profitent et recourent à l’assurance médicale pour ne
pas débourser un seul sou. Ainsi, l’Etat est obligé de doubler,
tripler ou quadrupler le budget consacré à ce domaine », informe
Nasser Al-Sayed, un handicapé.
Cette mauvaise qualité des prothèses pousse
parfois les gens, surtout les enfants, à s’en passer. Nadine,
une petite fille de huit ans, arrive de loin, s’appuyant sur
deux béquilles. Elle refuse de porter sa prothèse sans les
chaussures orthopédiques introuvables sur le marché. « Sans
cette paire de chaussures, je sens que je ne suis pas une fille
comme les autres. Je sens que tous les regards sont braqués sur
moi. Et comme je veux montrer que je suis capable de tout faire
par moi-même, j’utilise les béquilles pour me rendre à l’école
ou jouer avec les autres enfants », dit fièrement la jeune fille.
Autre avis : Mona Arafat, employée, avoue qu’à l’âge de 15 ans,
elle préférait s’appuyer sur des béquilles. Pour elle, « la
prothèse est liée à la paire de chaussures orthopédique laide et
lourde et toujours de la même couleur. Une couleur noire qui
n’allait pas avec celle de mes robes, mes jupes ou même mes
pantalons », relate-t-elle. Nasser Al-Sayed partage ces propos :
« Je n’avais pas le droit de porter une autre paire de
chaussures que celle-là en me rendant à l’école, au club, ou
pour jouer. Même à la maison, je ne pouvais pas me permettre
d’enfiler une paire de pantoufles comme les autres. Et en allant
le vendreà la mosquée pour faire la prière, il fallait enfiler
mon pied dans un sac pour pouvoir rentrer, car je ne pouvais pas
me déchausser comme les autres étant donné que la chaussure
restait bien attachée à la prothèse de jambe ». Mais tout cela a
changé, l’appareil est aujourd’hui plus moderne.
« Maintenant, je peux me le permettre et même
porter des Addidas comme je le souhaitais lorsque j’étais petit,
seulement la qualité de l’appareil reste encore médiocre »,
ajoute un autre qui profite d’une assurance médicale.
En effet, la mauvaise qualité des prothèses
incommode les handicapés qui désirent mener une vie normale
comme les autres.
Manar Attiya