La
scène se déroule au sein de la direction de circulation
d’Héliopolis. Ali, un habitant du quartier, est exténué. C’est
en fait la troisième fois qu’il se présente pour obtenir une
carte grise pour sa nouvelle voiture. « J’espère aujourd’hui
repartir avec cette carte grise », dit Ali en remettant ses
papiers à l’employé. En fait, ce citoyen s’est présenté à deux
reprises au service des permis pour régulariser les papiers de
sa nouvelle voiture mais on lui a fait savoir qu’il y a un
manque de plaques d’immatriculation. Lorsque Ali est passé pour
la première fois, il pensait liquider ce problème en une ou deux
heures, d’autant plus qu’il était parmi les premiers et que tous
ses papiers étaient en règle. Aujourd’hui encore, il est surpris
d’avoir la même réponse. « A chaque fois j’attends pendant des
heures et je rentre bredouille. Ma voiture est garée en bas de
la maison parce que je ne peux pas la conduire sans numéro
d’immatriculation », lance Ali. En fait, ce n’est pas uniquement
à la direction d’Héliopolis que ce problème se pose mais dans
toutes les autres directions du Caire et de Guiza. Ces derniers
temps, les plaques d’immatriculation font défaut et aucun
responsable ne daigne donner d’explications. « Comme s’il n’y
avait pas assez de tracas pour obtenir la carte grise ! En voilà
un de plus », dit Samia qui est venue pour la septième fois et
commence à perdre patience. Quant aux responsables, indifférents
aux déboires des citoyens, ils ont trouvé enfin un prétexte pour
se justifier. Selon le général Fawzi Hassan, directeur de la
circulation de la capitale, les dernières statistiques affirment
que chaque mois il y a environ 5 850 cartes grises à délivrer à
Guiza et 2 620 au Caire. Ces chiffres ont augmenté, ce qui
explique le manque de plaques d’immatriculation. D’après le
général Hassan, ceci est dû au grand nombre de nouvelles
voitures qui nécessitent des cartes en plus des vieilles
voitures qui existent déjà et qui ont besoin de changer de
plaques d’immatriculation, usées par le temps. Mais Hassan
assure que l’usine qui fabrique les plaques d’immatriculation a
multiplié son rendement pour pallier ce manque. Même si les uns
considèrent que cette réponse reste insuffisante, au moins les
responsables reconnaissent qu’il y a un problème. « Le marché
automobile a témoigné dernièrement d’une grande hausse dans la
vente de voitures. Les agences ont facilité les procédures
d’achat. Elles demandent un minimum d’avance, moins de garanties
et un payement à crédit à long terme », dit un responsable à la
direction de la circulation.
Si le manque de plaques d’immatriculation a
irrité les gens, le fait de sortir une carte grise reste
toujours un véritable casse-tête. « Mon calvaire est de devoir
passer par là. Alors autant venir le moins possible ici. J’ai
choisi de refaire ma carte grise tous les trois ans, quitte à
payer un peu plus », dit Kamal, médecin.
Au
premier coup d’œil, le visiteur remarque certains changements.
Un cadre qui donne l’impression que la direction tente de faire
de son mieux pour que les clients soient à l’aise. Un
climatiseur, des bancs au milieu de la salle, une chaise pour
que le client s’assoit en face de l’employé qui lui prépare ses
papiers et un écran télé suspendu d’où sont diffusées des
chansons des chaînes satellites. Quel bonheur de voir ces
facteurs de civilisation, mais en quelques minutes, on finit par
être déçu. On réalise que le tout n’est qu’une question
d’apparence car le système et les mentalités n’ont pas changé.
Tout d’abord, ces bancs vont servir dans peu de temps à des gens
indignés car pour rassembler les papiers nécessaires, acheter
des timbres et photocopier sa carte d’identité, il faut passer
par les trois étages, monter et descendre plusieurs fois de
vieux escaliers sales, attendre que son tour arrive en face de
chaque guichet derrière lequel se tient le plus souvent un
employé au visage taciturne. Et pendant ce temps, les citoyens
continuent d’affluer et l’on finit par ne plus trouver de place
pour s’asseoir. « C’est impossible de laisser mon père ou ma
mère âgés venir ici pour faire leurs papiers, ils ne pourront
pas supporter, surtout que rien n’a été conçu pour le service
des gens âgés ou handicapés », dit Hoda, venue renouveler les
permis de ses parents. En plus du manque d’air et de l’odeur de
la transpiration, il y a la fumée de cigarettes qui indispose
malgré les pancartes qui interdisent de fumer. Un officier
responsable du bureau sort de temps à autre pour sommer les gens
de parler moins fort. Et au cours de ces longues heures
d’attente, on remarque quelques privilégiés qui passent outre le
système instauré.
Les supers et les normaux
En effet, les pistonnés ne passent pas par la
salle d’accueil mais rentrent directement dans le bureau du
responsable. Le temps d’échanger quelques nouvelles, ils
ressortent avec la carte grise en main, alors que d’autres
attendent leur tour depuis des heures et leur lancent un regard
envieux. « Une situation aberrante et avilissante quand le
piston doit diviser les gens en deux catégories : supers et
normaux », dit Fouad. Mais les gens normaux aussi ont fini par
trouver des ficelles. En glissant quelques livres dans les mains
des agents qui ramènent les papiers et rentrent dans tous les
bureaux, cela facilite bien les choses. A la fin d’une journée
éprouvante, le visiteur peut sortir avec sa carte, sauf s’il y a
un cas de force majeure comme ces jours-ci à cause du manque de
plaques d’immatriculation. En attendant, tout ce monde doit
prendre son mal en patience jusqu’à ce que l’un d’eux trouve un
piston et à défaut attendre son tour pour être honoré d’une
plaque d’immatriculation. Et après tous ces déboires, cette
carte grise chèrement payée restera toujours une source de
soucis pour son propriétaire qui doit la renouveler chaque année
ou tous les trois ans, l’obligeant ainsi à revivre à chaque fois
le même calvaire, sans compter les contraventions. «
Personnellement, je ne peux oublier le jour où l’on m’a collé
une amende de 450 L.E. sous prétexte que je tenais mon
cellulaire en conduisant, alors que je n’en possédais pas un à
ce moment-là », lance Galal en ajoutant qu’il a été obligé de
payer pour pouvoir renouveler sa carte grise.
En fait, ce n’est pas seulement la carte
grise qui cause beaucoup de tracas aux citoyens, mais aussi le
permis de conduire. L’examen de conduite a lieu dans de vieux
véhicules et c’est souvent le piston qui décide du résultat.
Hanaa Al-Mekkawi