Pourquoi fêter Ramsès II
Mohamed Salmawy
Le périple de la statue de Ramsès II de l’ancienne place de la gare centrale, où il se tenait debout avec fierté durant plus d’un demi-siècle, pour son nouveau siège au début de la route désertique a montré un intérêt populaire sans précédent. Un phénomène qui nécessite qu’on y réfléchisse en essayant de l’analyser pour le comprendre. D’autant qu’il existe de nombreux indices cachés auxquels il faudrait être attentifs pour ne pas être pris au dépourvu face à des réactions qui semblent étranges et dont les conséquences peuvent nous surprendre.
On se demande quelle est la raison de ce grand intérêt populaire qui a gardé les gens éveillés toute la nuit afin d’assister au passage du cortège du grand pharaon. Pourquoi les drapeaux étaient-ils hissés acclamant ce grand roi au cours de son passage ? Pourquoi les gens scandaient-ils l’hymne national et les chansons patriotiques tout au long de son parcours ? La raison en était-elle simplement le volume de cette statue colossale dont le poids atteint 100 tonnes ? Etait-ce uniquement pour accompagner le parcours de la statue énorme d’un lieu à un autre ? Ou encore le fait de suivre un cortège officiel qui démantèle le trafic un moment, comme il nous arrive de manière quotidienne et qui n’est plus pour attirer les curieux ?
Ramsès II était l’un des grands rois d’Egypte au long de son histoire qui s’est étendue sur de nombreuses années. Il a fini par incarner, avec son âge d’or, ses conquêtes, son énorme statue et ses temples gigantesques, la gloire de l’Egypte à travers les âges. Probablement est-ce cela qui caractérise le plus l’époque de Ramsès II et qui lui a valu cette gloire légendaire. Ce pharaon a bien compris que sa gloire, sa prospérité, sa sécurité et la prospérité de son pays commence en dehors de ses territoires et ne peut guère se cantonner à l’intérieur de ses uniques frontières, car l’Egypte a un rôle régional qu’il lui incombe de jouer. Rôle qui a été assumé par Ramsès et plus tard par Mohamad Ali et Nasser. Il a bien compris que ce rôle était le fondement même de la gloire et de la prospérité et le promoteur non seulement du développement, du progrès mais également de la renaissance et de l’abondance. Ramsès est arrivé jusqu’aux pays des Phéniciens au Liban, en Anatolie en Turquie, chez les Assyriens en Iraq et dans les pays de Kouch au Soudan. Ses conquêtes n’étaient pas de simples aventures militaires ayant pour objectifs de bâtir un Empire, à l’instar de toutes les anciennes civilisations. La civilisation égyptienne n’a pas établi un Empire en annexant les autres pays. Ce qui fait sa spécificité, c’est qu’elle a maintenu sa civilisation à l’intérieur de ses frontières tout en étant parfaitement consciente que son espace vital s’élargit pour dépasser ses frontières. Elle a su également que son emplacement géographique et sa glorieuse civilisation lui imposent un rôle régional à travers lequel elle devient de plus en plus prospère. Choix qui pose également les piliers de sa stabilité.
Et c’est la raison pour laquelle il résultait des conquêtes de Ramsès des accords et des traités sans annexion de territoires comme il y en a eu lieu avec les Empires gréco-romains. Les frontières de l’Egypte ne se sont pas modifiées et ne se sont pas élargies au fil de l’Histoire. Nos frontières sont celles qu’ont connu nos ancêtres depuis le roi Ménés qui a unifié la Basse et la Haute-Egypte 3 000 ans av. J.-C.
Ce qui confirme que l’objectif de Ramsès II et de ses conquêtes était uniquement d’ordre politique. D’ailleurs, lorsqu’il ne parvenait pas à conclure un accord politique à travers la guerre, il recourait aux liens de mariage comme pour les rois d’Europe à l’époque moderne. Ceci a eu lieu avec les Hittites avec lesquels Ramsès a signé un traité de réconciliation qui a été couronné par son mariage avec la fille aînée de leur gouverneur et, 11 ans plus tard, avec sa fille cadette. Et ceci après la bataille de Kadesh qui a mis un terme à l’avancée de l’Empire hittite et a garanti la protection des intérêts égyptiens au pays du Levant.
Le rôle égyptien n’a jamais été un rôle colonialiste, même si le militaire était l’un de ses outils. Et là, c’est un concept stratégique très avancé de la réalité de cette époque au cours de laquelle chaque civilisation œuvrait à créer un large empire, annexant des territoires et mettant à leur profit tous ses biens et sa prospérité. Ceci n’était pas le cas uniquement avec les Romains et les Grecs uniquement, mais également avec les Français, les Britanniques et les Espagnols et d’autres à l’époque moderne.
Ramsès II était le fils du grand pharaon Sethi Ier et de sa femme la reine Toya. Sethi a donné à son fils Ramsès II le nom de son père Ramsès I, qui n’a gouverné que durant deux années en tant que successeur à Hour Moheb qui a succédé à l’époque d’Akhenaton. Ramsès a fondé la XIXe dynastie dont il devint le plus célèbre roi. Son père, Sethi Ier, a tenu à former son fils à l’art de gouverner et de mener les armées depuis l’âge de 16 ans. Ainsi avait-il un savoir-faire politique et militaire indéniable et il a profondément compris la réalité de son pays. C’est la raison pour laquelle il est devenu un pharaon sans égal dans sa grandeur et sa force. Sa gloire découle directement du rôle de l’Egypte et sa faculté de transformer ses données géopolititiques en atouts à partir d’une bonne compréhension de son pays.
Toutefois, l’ironie du sort a fait que la statue de ce grand roi, qui s’était érigée en toute fierté tout au long de l’époque de l’Egypte moderne, quitte les lieux à un moment où ses petit-fils ont grand besoin de ce qu’il a rêvé pour l’Egypte. D’ailleurs, la récente crise du Liban a placé sur le devant de la scène cette réalité. Ce roi a compris que l’Egypte a un rôle à accomplir qui dépasse de loin la conquête militaire. Il a également compris que l’armée égyptienne, qui est une armée de défense et non pas de conquête, n’a pas pour unique mission de protéger les frontières du pays, mais de défendre la sécurité nationale qui s’étend en dehors de ses frontières. Mohamad Ali l’a bien compris, lui, lorsqu’il a envoyé son fils, le brillant commandant militaire Ibrahim pacha, pour des conquêtes dans le Hidjaz. Il n’avait pas pour but de soumettre ces territoires à l’autorité égyptienne ni de les annexer sous n’importe quelle forme, mais il était question de protéger la sécurité nationale égyptienne contre le danger des Wahhabites. Et ce n’est pas une coïncidence que les Wahabites ne sont revenus pour nous conquérir que dans les années 1970 du siècle dernier, à une époque où l’Egypte a renoncé de son plein gré à son rôle arabe, en raison de prétextes selon lesquels de nouvelles conceptions l’éloignent de son environnement régional pour l’intégrer dans un nouveau système politique regroupant les Etats-Unis et Israël.
Il est certain que ce n’est pas par hasard que le départ de Ramsès II de son ancien emplacement en face de l’ancienne gare arrive quelques jours après la catastrophe survenue à ses pauvres petits-fils, tel un résultat inévitable d’une conjoncture intérieure en détérioration. A cause même du fait que l’Egypte a renoncé à la politique de ce dirigeant historique et qu’elle s’est repliée sur elle-même en pensant qu’elle avait ainsi opté pour la quiétude. Depuis, les catastrophes pourchassent ses fils sur terre et sur mer, des naufrages des ferries aux accidents de trains en mauvais état. Comme il est grand l’écart qui sépare l’Egypte d’aujourd’hui de celle de Ramsès II ?
Le spectacle des petits-fils de Ramsès II debout en signe de respect à son cortège est riche en significations qui ne doivent pas passer inaperçues. Les petits-fils de Ramsès se sont pas rendus en masse pour admirer ou tout simplement assister avec respect à ce grand événement. Si cela n’était pas vrai, auraient-ils hissé les drapeaux et scandé l’hymne national, ce qui confirme l’aspiration du peuple égyptien à un leadership solide à même de faire revivre le rôle historique et géographique de l’Egypte qui lui assurerait la gloire et la prospérité. Rôle dont l’un des symboles est Ramsès II .