Où est la France dans la crise du Liban ?, se
demandent de nombreux Libanais et Arabes. Ils s’attendaient à ce
que l’Hexagone joue un rôle plus grand face à l’agression
israélienne. De nombreux Américains et Européens se sont
également posé la question et ont critiqué ce qu’ils ont
considéré comme une hésitation de la part de la France à
réaliser la stabilité au Sud-Liban.
Dans les moments de crise, les Arabes se
tournent souvent vers Paris pour trouver un soutien. Parmi les
grandes forces du monde d’aujourd’hui, la France représente le
seul soutien international à même de réduire l’hégémonie
politique des Etats-Unis. En effet, les différends au sein de
l’Union Européenne (UE) ne permettent pas aux Arabes d’aspirer à
un rôle quelconque de sa part. De plus, les comptes de la Russie
fédérale et les équilibres qui régissent ses positions ne
permettent pas toujours de parier sur sa position. Quant à la
Chine, dont le pouvoir politique international prend de plus en
plus d’ampleur, elle penche pour le retardement de tout
affrontement politique avec les Etats-Unis. C’est ainsi que la
France est devenue le seul refuge face aux Etats-Unis. S’il en
est ainsi de manière générale pour les Arabes, ça l’est encore
plus pour les Libanais, que ce soit pour des raisons historiques,
de culture ou d’intérêts communs qui lient les deux pays. Les
Libanais s’attendaient donc à ce que la France joue un certain
rôle. Mais le rôle français n’a pas répondu à leurs aspirations.
En effet, Paris a longuement hésité avant de présenter un
véritable soutien au renforcement des Forces des Nations-Unies,
la Finul.
Cela signifie-t-il que la France a abandonné
le Liban dans sa crise, malgré tous les liens qui les attachent
? Il existe en effet un sentiment accru au niveau libanais et
arabe de déficience du rôle français. Les Libanais et les Arabes
ont, en effet, développé de grands espoirs quand Paris a essayé
au début de la crise de faire promulguer une résolution au
Conseil de sécurité en faveur du Liban. On aspirait à ce que
Paris parvienne à influencer les discussions du Conseil de
sécurité pour les diriger dans la direction opposée à celle
prise par Washington. Mais la situation était beaucoup plus
compliquée.
Cependant, la France a joué un rôle
indéniable dans la limitation des ambitions américaines. En
effet, dès que les régimes arabes officiels ont retrouvé leur
cohérence et ont commencé leurs mouvements organisés effectués
par les ministres émirati et qatari des Affaires étrangères et
par le secrétaire général de la Ligue arabe, le rôle français
est devenu plus influent. Paris a présenté un fort soutien au
mouvement arabe au Conseil de sécurité. Un soutien qui a abouti
à un changement palpable dans les clauses les plus importantes
du projet de la première résolution sur laquelle elle
travaillait avec les Etats-Unis. Dans ce contexte, nous ne
pouvons oublier la déclaration du président Chirac selon
laquelle le refus d’un cessez-le-feu immédiat était un choix
immoral.
Il est vrai que la résolution 1 701 reste
défectueuse, mais elle est bien meilleure que le projet de
résolution ultérieur, car l’action arabe organisée sur une
position conjointe a donné à Paris une base sur laquelle elle
pouvait travailler. Sans cette base, c’est-à-dire avant la
réunion des ministres arabes des Affaires étrangères à Beyrouth,
il était difficile pour Paris de faire plus qu’elle n’a fait.
Par contre, nombreux sont ceux qui se sont
hâtés d’attaquer la position française concernant le
renforcement des forces internationales au Sud-Liban quand la
France a hésité à envoyer un plus grand nombre de soldats et
d’officiers. Nous avons oublié le grand rôle joué par la France
pour préserver ces forces durant la guerre. Ce, au moment où
Israël exerçait d’énormes pressions sur elle pour qu’elle
permette la formation de nouvelles forces complètement
différentes dans le cadre du chapitre 7 de la Charte de l’Onu.
C’est pourquoi Israël a attaqué intentionnellement l’une des
unités de ces forces pour créer un état de peur. Israël a aussi
imposé un blocage étouffant à ces forces au point que leurs
approvisionnements et leurs mouvements logistiques allaient
s’épuiser. Ceci se passait au moment où l’on parlait du
déploiement de nouvelles forces internationales dans les régions
investies par l’Onu ainsi qu’à l’extérieur.
Cependant, la France a réussi à faire avorter
ce plan israélien en assurant des moyens d’approvisionnement à
ces forces et par conséquent à alléger l’ampleur du blocus qui
leur était imposé. Si la France n’avait pas joué ce rôle, la
Finul n’aurait probablement pas pu préserver sa présence, ni la
délégation arabe au Conseil de sécurité n’aurait pu insister à
sa consolidation au lieu de former une nouvelle force.
La France, qui a protégé autant que possible
la Finul pendant la guerre, a hésité à renforcer cette force
selon la résolution 1 701 à cause d’un différend dans les
institutions de prise de décision. Certaines ont mis en garde
contre le mystère qui entoure le rôle que doivent jouer
désormais ces forces. Le compromis présent dans la résolution 1
701 est venu aux dépens de la clarification de la mission de ces
forces. Certains Français ont alors estimé que la situation ne
permettait pas d’assurer les garanties suffisantes à la sécurité
des membres de cette force internationale. De plus, l’atmosphère
entourant la mise à exécution de la résolution 1 701 ne porte
pas à l’optimisme, surtout qu’Israël l’a violée à plus d’une
reprise. La diplomatie française craint alors que ces forces
internationales ne deviennent une partie du problème et non un
moyen de le résoudre. Cependant, le président Chirac a pris à sa
charge l’envoi de 2 000 éléments malgré l’opposition du
commandement de l’armée française et surtout du commandement de
l’Infanterie.
En effet, le commandement militaire français
craint la répétition de deux expériences pénibles. La première
au Liban, en octobre 1983, lorsque 58 officiers et soldats
français sont morts dans un attentat suicide contre les forces
multinationales, et la seconde en Bosnie quand la France a
déploré la mort de 80 militaires.
Cependant, le président Chirac n’a pas voulu
décevoir ceux qui croyaient à la grandeur du rôle français. Il
est vrai que nombreux sont ceux qui attendaient une plus grande
contribution française dans le renforcement de la Finul,
s’élevant à 4 000 éléments. Mais envoyer 1 800 nouveaux éléments
(il y en avait déjà 200) suffit à confirmer l’engagement de
Paris en prenant en considération le différend interne autour
des limites de cet engagement, outre la problématique de la
sécurité des officiers et des soldats français. Sans oublier la
volonté de Paris d’éviter de s’engager dans un conflit entre
deux parties : Washington, qui mène une guerre contre le
terrorisme sur laquelle les Français ont de nombreuses réserves,
et le radicalisme religieux national représenté par le
Hezbollah.
En évaluant le rôle de la France, on ne peut
oublier que le Liban a beaucoup changé. Le rôle français n’est
plus toujours si bien accueilli par les différentes parties
libanaises. De plus, le modèle présenté par le Hezbollah diffère
entièrement de l’image que se font les Français du Liban. Les
années 1980 ont fait une grande différence. En effet,
l’évacuation de la Résidence des pins en mars 1986, qui est un
palais culturel où habitait le représentant de la France, a
marqué une nouvelle étape de la relation entre Paris et Beyrouth.
Nous ne pouvons demander des comptes à la
France parce qu’elle ne joue pas un plus grand rôle au Liban
tout simplement parce que son rôle dans ce pays est limité
depuis déjà plus de deux décennies. Nous devons chercher les
raisons de cette limitation si nous tenons vraiment au rôle
français.