On se demande quelle est la raison de ce
grand intérêt populaire qui a gardé les gens éveillés toute la
nuit afin d’assister au passage du cortège du grand pharaon.
Pourquoi les drapeaux étaient-ils hissés acclamant ce grand roi
au cours de son passage ? Pourquoi les gens scandaient-ils
l’hymne national et les chansons patriotiques tout au long de
son parcours ? La raison en était-elle simplement le volume de
cette statue colossale dont le poids atteint 100 tonnes ?
Etait-ce uniquement pour accompagner le parcours de la statue
énorme d’un lieu à un autre ? Ou encore le fait de suivre un
cortège officiel qui démantèle le trafic un moment, comme il
nous arrive de manière quotidienne et qui n’est plus pour
attirer les curieux ?
Ramsès II était l’un des grands rois d’Egypte
au long de son histoire qui s’est étendue sur de nombreuses
années. Il a fini par incarner, avec son âge d’or, ses conquêtes,
son énorme statue et ses temples gigantesques, la gloire de
l’Egypte à travers les âges. Probablement est-ce cela qui
caractérise le plus l’époque de Ramsès II et qui lui a valu
cette gloire légendaire. Ce pharaon a bien compris que sa gloire,
sa prospérité, sa sécurité et la prospérité de son pays commence
en dehors de ses territoires et ne peut guère se cantonner à
l’intérieur de ses uniques frontières, car l’Egypte a un rôle
régional qu’il lui incombe de jouer. Rôle qui a été assumé par
Ramsès et plus tard par Mohamad Ali et Nasser. Il a bien compris
que ce rôle était le fondement même de la gloire et de la
prospérité et le promoteur non seulement du développement, du
progrès mais également de la renaissance et de l’abondance.
Ramsès est arrivé jusqu’aux pays des Phéniciens au Liban, en
Anatolie en Turquie, chez les Assyriens en Iraq et dans les pays
de Kouch au Soudan. Ses conquêtes n’étaient pas de simples
aventures militaires ayant pour objectifs de bâtir un Empire, à
l’instar de toutes les anciennes civilisations. La civilisation
égyptienne n’a pas établi un Empire en annexant les autres pays.
Ce qui fait sa spécificité, c’est qu’elle a maintenu sa
civilisation à l’intérieur de ses frontières tout en étant
parfaitement consciente que son espace vital s’élargit pour
dépasser ses frontières. Elle a su également que son emplacement
géographique et sa glorieuse civilisation lui imposent un rôle
régional à travers lequel elle devient de plus en plus prospère.
Choix qui pose également les piliers de sa stabilité.
Et
c’est la raison pour laquelle il résultait des conquêtes de
Ramsès des accords et des traités sans annexion de territoires
comme il y en a eu lieu avec les Empires gréco-romains. Les
frontières de l’Egypte ne se sont pas modifiées et ne se sont
pas élargies au fil de l’Histoire. Nos frontières sont celles
qu’ont connu nos ancêtres depuis le roi Ménés qui a unifié la
Basse et la Haute-Egypte 3 000 ans av. J.-C.
Ce qui confirme que l’objectif de Ramsès II
et de ses conquêtes était uniquement d’ordre politique.
D’ailleurs, lorsqu’il ne parvenait pas à conclure un accord
politique à travers la guerre, il recourait aux liens de mariage
comme pour les rois d’Europe à l’époque moderne. Ceci a eu lieu
avec les Hittites avec lesquels Ramsès a signé un traité de
réconciliation qui a été couronné par son mariage avec la fille
aînée de leur gouverneur et, 11 ans plus tard, avec sa fille
cadette. Et ceci après la bataille de Kadesh qui a mis un terme
à l’avancée de l’Empire hittite et a garanti la protection des
intérêts égyptiens au pays du Levant.
Le rôle égyptien n’a jamais été un rôle
colonialiste, même si le militaire était l’un de ses outils. Et
là, c’est un concept stratégique très avancé de la réalité de
cette époque au cours de laquelle chaque civilisation œuvrait à
créer un large empire, annexant des territoires et mettant à
leur profit tous ses biens et sa prospérité. Ceci n’était pas le
cas uniquement avec les Romains et les Grecs uniquement, mais
également avec les Français, les Britanniques et les Espagnols
et d’autres à l’époque moderne.
Ramsès II était le fils du grand pharaon
Sethi Ier et de sa femme la reine Toya. Sethi a donné à son fils
Ramsès II le nom de son père Ramsès I, qui n’a gouverné que
durant deux années en tant que successeur à Hour Moheb qui a
succédé à l’époque d’Akhenaton. Ramsès a fondé la XIXe dynastie
dont il devint le plus célèbre roi. Son père, Sethi Ier, a tenu
à former son fils à l’art de gouverner et de mener les armées
depuis l’âge de 16 ans. Ainsi avait-il un savoir-faire politique
et militaire indéniable et il a profondément compris la réalité
de son pays. C’est la raison pour laquelle il est devenu un
pharaon sans égal dans sa grandeur et sa force. Sa gloire
découle directement du rôle de l’Egypte et sa faculté de
transformer ses données géopolititiques en atouts à partir d’une
bonne compréhension de son pays.
Toutefois, l’ironie du sort a fait que la
statue de ce grand roi, qui s’était érigée en toute fierté tout
au long de l’époque de l’Egypte moderne, quitte les lieux à un
moment où ses petit-fils ont grand besoin de ce qu’il a rêvé
pour l’Egypte. D’ailleurs, la récente crise du Liban a placé sur
le devant de la scène cette réalité. Ce roi a compris que
l’Egypte a un rôle à accomplir qui dépasse de loin la conquête
militaire. Il a également compris que l’armée égyptienne, qui
est une armée de défense et non pas de conquête, n’a pas pour
unique mission de protéger les frontières du pays, mais de
défendre la sécurité nationale qui s’étend en dehors de ses
frontières. Mohamad Ali l’a bien compris, lui, lorsqu’il a
envoyé son fils, le brillant commandant militaire Ibrahim pacha,
pour des conquêtes dans le Hidjaz. Il n’avait pas pour but de
soumettre ces territoires à l’autorité égyptienne ni de les
annexer sous n’importe quelle forme, mais il était question de
protéger la sécurité nationale égyptienne contre le danger des
Wahhabites. Et ce n’est pas une coïncidence que les Wahabites ne
sont revenus pour nous conquérir que dans les années 1970 du
siècle dernier, à une époque où l’Egypte a renoncé de son plein
gré à son rôle arabe, en raison de prétextes selon lesquels de
nouvelles conceptions l’éloignent de son environnement régional
pour l’intégrer dans un nouveau système politique regroupant les
Etats-Unis et Israël.
Il est certain que ce n’est pas par hasard
que le départ de Ramsès II de son ancien emplacement en face de
l’ancienne gare arrive quelques jours après la catastrophe
survenue à ses pauvres petits-fils, tel un résultat inévitable
d’une conjoncture intérieure en détérioration. A cause même du
fait que l’Egypte a renoncé à la politique de ce dirigeant
historique et qu’elle s’est repliée sur elle-même en pensant
qu’elle avait ainsi opté pour la quiétude. Depuis, les
catastrophes pourchassent ses fils sur terre et sur mer, des
naufrages des ferries aux accidents de trains en mauvais état.
Comme il est grand l’écart qui sépare l’Egypte d’aujourd’hui de
celle de Ramsès II ?
Le spectacle des petits-fils de Ramsès II
debout en signe de respect à son cortège est riche en
significations qui ne doivent pas passer inaperçues. Les
petits-fils de Ramsès se sont pas rendus en masse pour admirer
ou tout simplement assister avec respect à ce grand événement.
Si cela n’était pas vrai, auraient-ils hissé les drapeaux et
scandé l’hymne national, ce qui confirme l’aspiration du peuple
égyptien à un leadership solide à même de faire revivre le rôle
historique et géographique de l’Egypte qui lui assurerait la
gloire et la prospérité. Rôle dont l’un des symboles est Ramsès
II .