Nous sommes dans la région d'Al-Kharta al-qadima,
aux alentours des cimetières d'Al-Imam Al-Chaféï : le tableau
est surprenant et inhabituel. Des femmes et des jeunes filles
font le va-et-vient entre les tombes, exhibant dans leurs mains
des tenues de danse multicolores et entièrement perlées. Leurs
éclats de rire et l'écho de leurs voix viennent briser le
silence de mort qui règne dans ce cimetière où vivants et morts
partagent le même espace. Doha et Asmaa, deux jeunes filles,
sont assises dans un coin de la cour en face de quelques tombes.
Tenant des aiguilles à la main, elles décorent avec des
paillettes une tenue de danse rouge … Oum Wafaa, 60 ans, appelle
l'une d'elles et lui demande d'enfiler l'aiguille, car même avec
ses lunettes, elle a du mal à passer le fil dans le chas. Tout
près d'elle, Karima lui demande une paire de ciseaux pour
découper le dessin d'un bustier, un tout nouveau modèle qu'elle
pense broder de perles et de paillettes. « J'ai passé hier toute
la soirée à reproduire ce croquis que j'ai eu l'occasion de voir
sur une des chaînes satellites. Un spécimen qui fera sans doute
fureur et me rapportera un peu plus d'argent », explique Sahar.
Très fières des « ouvrages » perlés qu'elles
viennent de confectionner, certaines semblent pourtant se faire
du souci quant à la manière de les écouler, car le marché est
saturé. Et même si des femmes de la région d'Al-Sayeda Aïcha et
d'Al-Imam Al-Chaféï travaillent depuis plus d'une vingtaine
d'années dans la confection et la broderie des costumes de danse,
ceci reste un business individuel. Pas d'ateliers collectifs ou
même de coordination pour liquider les articles de chaque
artiste en herbe. Car si chacune travaille à sa guise, la
concurrence est souvent acharnée, puisque chaque jour on compte
de nouvelles recrues. A présent, leur nombre s'est multiplié
jusqu'à atteindre plusieurs centaines. Cette activité, dont les
habitants ignorent l'origine, continue de se perpétuer dans
chaque famille. Des plus âgées aux plus jeunes, toutes les
femmes contribuent à la tâche. Pendant que Soad, la mère, taille
le tissu, Sara, 12 ans, sa fille aînée, s'occupe de l'assemblage
et de la couture. Car c'est seulement pendant les vacances
scolaires qu'elle peut donner un coup de main à sa maman. Quant
à la petite Chahd, 5 ans, elle est chargée de perler le costume
de strass et de paillettes.
Chahd, tout comme beaucoup de petites filles
de son âge, trouve cette tâche plutôt facile. Et elle ne cesse
de répéter que cela ne lui prend que quelques heures.
Un passe-temps, mais aussi plus important
encore, un gagne-pain dans cette région où la plupart des hommes
travaillent en tant que journaliers dans des usines de marbre.
Les femmes ont donc été obligées de suivre la philosophie du
besoin qui est mère de toute invention. Analphabètes pour la
majorité, elles ont commencé par accomplir des tâches très
simples comme perler, pailleter ou calquer un dessin facile ; et
de maison en maison, l'activité s'est répandue partout dans
cette région.
Aujourd'hui, et sans formation spécifique, la
plupart des femmes savent tailler, coudre, broder et perler les
tenues de danse. Et si elles ont choisi ce créneau, c'est bien
parce que le coût de fabrication est dans leurs moyens et que
les bazars d'Al-Hussein et de Khan Al-Khalili en demandent
toujours. « Avec 30 L.E. seulement, je peux travailler à mon
propre compte. Il suffit d'avoir quelques bobines de fil, des
aiguilles et environ 100 à 200 grammes de perles et paillettes
de différentes couleurs », dit Hala qui, aujourd'hui, a sa
propre clientèle pour qui elle réalise de nouveaux modèles. Et
bien que son mari n'apprécie pas cette activité, car pour lui
fabriquer une tenue de danse est illicite, il ne peut le lui
interdire. « Elle faisait cela bien avant de nous marier et les
tenues qu'elle crée ne sont pas vendues à des danseuses, mais à
des touristes ou de nouvelles mariées dont la tendance est
d'avoir un costume de danse dans son trousseau », argumente
Hassan tout en ne s'empêchant pas de vanter les talents de sa
femme à l'esprit très créatif. Cependant, lui et beaucoup
d'autres maris n'ont jamais aidé leurs femmes à écouler leurs
articles. Ce sont elles seules qui se chargent de le faire à
Hussein ou au Khan.
« Je suis parfois obligée de faire baisser le
prix en me contentant d'un bénéfice de 5 L.E. car si je refuse,
une autre le ferait à ma place », dit Atta, une parmi les
centaines de femmes à exercer cette activité.
Aujourd'hui, le marché est quelque peu saturé
et le costume qui était vendu à 80 L.E. à Al-Hussein est bradé à
40 ou 50 L.E. Et si la femme d'Al-Imam Al-Chaféï passe deux ou
trois jours les yeux fixés sur son ouvrage, elle confie que les
5 ou 10 L.E. qu'elle gagne sont un plus sur les 10 L.E. que lui
remet son mari quotidiennement, « cela équilibre le budget »,
dit Atta.
Eclats et business
Ces femmes, vivant côte à côte avec les morts,
semblent avoir acquis beaucoup de patience, un contentement de
soi et de la persévérance. Elles acceptent de garnir de
paillettes des vêtements ordinaires et même des abayas (robe
longue couvrant tout le corps), des robes de soirée, des sacs et
des babouches. « C'est un peuple qui aime tout ce qui scintille
et qui fait de l'éclat mais pour nous, le plus important est
d'ajouter quelques sous au budget de nos familles », explique
Hala. Et comme une experte, elle essaye de connaître la nature
du marché et le mouvement de l'offre et la demande. Elle
poursuit que leurs articles sont très demandés durant les congés
scolaires et les occasions de mariage et de fiançailles mais
l'été, c'est la saison fructueuse car c'est le moment où
touristes et Arabes des pays du Golfe viennent passer leurs
vacances en Egypte. « Nouvel An, Noël et fêtes coptes sont les
saisons les plus prospères, nos tenues de danse peuvent être
exposées dans les deux stations balnéaires de Charm Al-Cheikh et
d'Hurghada, et les touristes les achètent à des centaines de L.E.
». Un autre marché dont certaines d'entre elles ont découvert
les secrets, comme Hagga Loza, âgée d'une cinquantaine d'années,
qui a changé de créneau depuis environ trois ans pour faire face
justement à la demande du marché. Couturière depuis une
vingtaine d'années, le prêt-à-porter n'a fait que briser son
gagne-pain et elle a dû suivre la tendance de la région en
fabriquant et brodant de perles les tenues de danse. Aujourd'hui,
sa modeste demeure entourée de tombes s'est transformée en petit
atelier où elle a installé une machine à coudre. Sur une table
sont disposées plusieurs assiettes remplies de perles ainsi que
divers sachets de plastique contenant des strass et paillettes
de toutes les couleurs. Toute la famille contribue à la tâche, y
compris ses voisines tout en restant chacune chez elle. « C'est
moi qui m'occupe du design et de la coupe et je laisse aux
autres le soin de mettre les perles en forme de riz, de poires
ainsi que les paillettes. Je fais travailler les femmes et même
les jeunes filles du quartier durant leurs congés scolaires
contre 20 L.E. par costume », explique Loza qui, grâce à son
expérience et son goût, parvient à confectionner des tenues de
danse de meilleure qualité en utilisant des accessoires un peu
plus coûteux. Hagga Loza, dont l'une des commandes comprend
entre 12 et 20 costumes, arrive à écouler tous ses articles sans
aucune difficulté dans des nouveaux marchés à Charm et Hurghada.
En fait, elle est considérée comme l'une des plus chanceuses de
la région. Son fils Choukri, qui a travaillé un certain temps à
Charm, a tissé des relations avec des propriétaires de bazars
qui vendent ce genre d'articles aux touristes. Et c’est sa fille
qui fait le trajet Le Caire-Charm Al-Cheikh pour livrer les
commandes de sa mère. Différence de qualité et de marché, le
costume de Loza peut être vendu à 200 L.E. ou plus, selon le
degré de finition. Un prix qui est multiplié par trois dans les
bazars des villes touristiques. Ce qui fait que Loza devenue
l'une des clientes les plus importantes d'Al-Sawwah, une
boutique réputée pour la vente de perles, paillettes et strass
dans le quartier d'Al-Hussein et de Moski et qui vient d'ouvrir
une antenne à Al-Imam Al-Chaféï. Une preuve que ce genre de
business marche dans cette région, Loza explique que cette
boutique lui fait crédit jusqu'à 2 000 L.E. de garnitures,
qu'elle rembourse après avoir écoulé tous ses costumes. Un
privilège qui n'est pas à la portée de toutes les femmes de ce
quartier. Et si Loza est parvenue à rentabiliser cette activité,
beaucoup d'autres se contentent d'une petite marge bénéficiaire.
Un business individuel, qui permet d'arrondir des fins de mois
difficiles, restera toujours une lueur d'espoir pour de
nombreuses familles qui vivent dans des conditions difficiles
dans cette cité des morts.
Chahinaz Gheith
Doaa Khalifa