Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Les strass brille sur les tombes
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 

 Semaine du 30 Août au 5 Septembre, numéro 625

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Idées

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Loisirs

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Nulle part ailleurs

Métier. Aux alentours des cimetières d'Al-Imam Al-Chaféï, des femmes ont créé leur propre business : confectionner et perler des costumes de danse dans une région où morts et vivants se côtoient.

Les strass brille sur les tombes

Nous sommes dans la région d'Al-Kharta al-qadima, aux alentours des cimetières d'Al-Imam Al-Chaféï : le tableau est surprenant et inhabituel. Des femmes et des jeunes filles font le va-et-vient entre les tombes, exhibant dans leurs mains des tenues de danse multicolores et entièrement perlées. Leurs éclats de rire et l'écho de leurs voix viennent briser le silence de mort qui règne dans ce cimetière où vivants et morts partagent le même espace. Doha et Asmaa, deux jeunes filles, sont assises dans un coin de la cour en face de quelques tombes. Tenant des aiguilles à la main, elles décorent avec des paillettes une tenue de danse rouge … Oum Wafaa, 60 ans, appelle l'une d'elles et lui demande d'enfiler l'aiguille, car même avec ses lunettes, elle a du mal à passer le fil dans le chas. Tout près d'elle, Karima lui demande une paire de ciseaux pour découper le dessin d'un bustier, un tout nouveau modèle qu'elle pense broder de perles et de paillettes. « J'ai passé hier toute la soirée à reproduire ce croquis que j'ai eu l'occasion de voir sur une des chaînes satellites. Un spécimen qui fera sans doute fureur et me rapportera un peu plus d'argent », explique Sahar.

Très fières des « ouvrages » perlés qu'elles viennent de confectionner, certaines semblent pourtant se faire du souci quant à la manière de les écouler, car le marché est saturé. Et même si des femmes de la région d'Al-Sayeda Aïcha et d'Al-Imam Al-Chaféï travaillent depuis plus d'une vingtaine d'années dans la confection et la broderie des costumes de danse, ceci reste un business individuel. Pas d'ateliers collectifs ou même de coordination pour liquider les articles de chaque artiste en herbe. Car si chacune travaille à sa guise, la concurrence est souvent acharnée, puisque chaque jour on compte de nouvelles recrues. A présent, leur nombre s'est multiplié jusqu'à atteindre plusieurs centaines. Cette activité, dont les habitants ignorent l'origine, continue de se perpétuer dans chaque famille. Des plus âgées aux plus jeunes, toutes les femmes contribuent à la tâche. Pendant que Soad, la mère, taille le tissu, Sara, 12 ans, sa fille aînée, s'occupe de l'assemblage et de la couture. Car c'est seulement pendant les vacances scolaires qu'elle peut donner un coup de main à sa maman. Quant à la petite Chahd, 5 ans, elle est chargée de perler le costume de strass et de paillettes.

Chahd, tout comme beaucoup de petites filles de son âge, trouve cette tâche plutôt facile. Et elle ne cesse de répéter que cela ne lui prend que quelques heures.

Un passe-temps, mais aussi plus important encore, un gagne-pain dans cette région où la plupart des hommes travaillent en tant que journaliers dans des usines de marbre. Les femmes ont donc été obligées de suivre la philosophie du besoin qui est mère de toute invention. Analphabètes pour la majorité, elles ont commencé par accomplir des tâches très simples comme perler, pailleter ou calquer un dessin facile ; et de maison en maison, l'activité s'est répandue partout dans cette région.

Aujourd'hui, et sans formation spécifique, la plupart des femmes savent tailler, coudre, broder et perler les tenues de danse. Et si elles ont choisi ce créneau, c'est bien parce que le coût de fabrication est dans leurs moyens et que les bazars d'Al-Hussein et de Khan Al-Khalili en demandent toujours. « Avec 30 L.E. seulement, je peux travailler à mon propre compte. Il suffit d'avoir quelques bobines de fil, des aiguilles et environ 100 à 200 grammes de perles et paillettes de différentes couleurs », dit Hala qui, aujourd'hui, a sa propre clientèle pour qui elle réalise de nouveaux modèles. Et bien que son mari n'apprécie pas cette activité, car pour lui fabriquer une tenue de danse est illicite, il ne peut le lui interdire. « Elle faisait cela bien avant de nous marier et les tenues qu'elle crée ne sont pas vendues à des danseuses, mais à des touristes ou de nouvelles mariées dont la tendance est d'avoir un costume de danse dans son trousseau », argumente Hassan tout en ne s'empêchant pas de vanter les talents de sa femme à l'esprit très créatif. Cependant, lui et beaucoup d'autres maris n'ont jamais aidé leurs femmes à écouler leurs articles. Ce sont elles seules qui se chargent de le faire à Hussein ou au Khan.

« Je suis parfois obligée de faire baisser le prix en me contentant d'un bénéfice de 5 L.E. car si je refuse, une autre le ferait à ma place », dit Atta, une parmi les centaines de femmes à exercer cette activité.

Aujourd'hui, le marché est quelque peu saturé et le costume qui était vendu à 80 L.E. à Al-Hussein est bradé à 40 ou 50 L.E. Et si la femme d'Al-Imam Al-Chaféï passe deux ou trois jours les yeux fixés sur son ouvrage, elle confie que les 5 ou 10 L.E. qu'elle gagne sont un plus sur les 10 L.E. que lui remet son mari quotidiennement, « cela équilibre le budget », dit Atta.

Eclats et business

Ces femmes, vivant côte à côte avec les morts, semblent avoir acquis beaucoup de patience, un contentement de soi et de la persévérance. Elles acceptent de garnir de paillettes des vêtements ordinaires et même des abayas (robe longue couvrant tout le corps), des robes de soirée, des sacs et des babouches. « C'est un peuple qui aime tout ce qui scintille et qui fait de l'éclat mais pour nous, le plus important est d'ajouter quelques sous au budget de nos familles », explique Hala. Et comme une experte, elle essaye de connaître la nature du marché et le mouvement de l'offre et la demande. Elle poursuit que leurs articles sont très demandés durant les congés scolaires et les occasions de mariage et de fiançailles mais l'été, c'est la saison fructueuse car c'est le moment où touristes et Arabes des pays du Golfe viennent passer leurs vacances en Egypte. « Nouvel An, Noël et fêtes coptes sont les saisons les plus prospères, nos tenues de danse peuvent être exposées dans les deux stations balnéaires de Charm Al-Cheikh et d'Hurghada, et les touristes les achètent à des centaines de L.E. ». Un autre marché dont certaines d'entre elles ont découvert les secrets, comme Hagga Loza, âgée d'une cinquantaine d'années, qui a changé de créneau depuis environ trois ans pour faire face justement à la demande du marché. Couturière depuis une vingtaine d'années, le prêt-à-porter n'a fait que briser son gagne-pain et elle a dû suivre la tendance de la région en fabriquant et brodant de perles les tenues de danse. Aujourd'hui, sa modeste demeure entourée de tombes s'est transformée en petit atelier où elle a installé une machine à coudre. Sur une table sont disposées plusieurs assiettes remplies de perles ainsi que divers sachets de plastique contenant des strass et paillettes de toutes les couleurs. Toute la famille contribue à la tâche, y compris ses voisines tout en restant chacune chez elle. « C'est moi qui m'occupe du design et de la coupe et je laisse aux autres le soin de mettre les perles en forme de riz, de poires ainsi que les paillettes. Je fais travailler les femmes et même les jeunes filles du quartier durant leurs congés scolaires contre 20 L.E. par costume », explique Loza qui, grâce à son expérience et son goût, parvient à confectionner des tenues de danse de meilleure qualité en utilisant des accessoires un peu plus coûteux. Hagga Loza, dont l'une des commandes comprend entre 12 et 20 costumes, arrive à écouler tous ses articles sans aucune difficulté dans des nouveaux marchés à Charm et Hurghada. En fait, elle est considérée comme l'une des plus chanceuses de la région. Son fils Choukri, qui a travaillé un certain temps à Charm, a tissé des relations avec des propriétaires de bazars qui vendent ce genre d'articles aux touristes. Et c’est sa fille qui fait le trajet Le Caire-Charm Al-Cheikh pour livrer les commandes de sa mère. Différence de qualité et de marché, le costume de Loza peut être vendu à 200 L.E. ou plus, selon le degré de finition. Un prix qui est multiplié par trois dans les bazars des villes touristiques. Ce qui fait que Loza devenue l'une des clientes les plus importantes d'Al-Sawwah, une boutique réputée pour la vente de perles, paillettes et strass dans le quartier d'Al-Hussein et de Moski et qui vient d'ouvrir une antenne à Al-Imam Al-Chaféï. Une preuve que ce genre de business marche dans cette région, Loza explique que cette boutique lui fait crédit jusqu'à 2 000 L.E. de garnitures, qu'elle rembourse après avoir écoulé tous ses costumes. Un privilège qui n'est pas à la portée de toutes les femmes de ce quartier. Et si Loza est parvenue à rentabiliser cette activité, beaucoup d'autres se contentent d'une petite marge bénéficiaire. Un business individuel, qui permet d'arrondir des fins de mois difficiles, restera toujours une lueur d'espoir pour de nombreuses familles qui vivent dans des conditions difficiles dans cette cité des morts.

Chahinaz Gheith
Doaa Khalifa

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistants techniques: Karim Farouk - Dalia Gabr
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.