Al-Ahram Hebdo, Littérature | Catherine
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 Semaine du 30 Août au 5 Septembre, numéro 625

 

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Littérature

Wahet al-ghoroub (L’Oasis du crépuscule), le dernier roman de l’Egyptien Bahaa Taher, est actuellement publié par épisodes dans l’hebdomadaire Al-Moussawar. L’écrivain y plonge dans un univers nouveau pour lui, celui du désert, avec ses mystères et ses silences.

Catherine

Mahmoud plonge à l’intérieur de lui-même. Je le vois plonger de plus en plus. Il est maintenant à dos de chameau, la tête courbée, ne percevant rien de ce qui l’entoure. Je pensais que ce désert allait le faire sortir un tant soit peu de sa coquille, qu’il allait se rendre compte de la différence qui existe entre ce désert et les autres endroits d’Egypte que nous avions visités ensemble. Mais, il me demanda, surpris : Qu’est-ce qui te plaît tellement en ce désert ? Comment était-il incapable de voir ? J’avais lu, avant ce périple, tout ce qui avait trait au désert et à Siwa, les livres de voyageurs et de chroniqueurs que j’avais rapportés d’Irlande ainsi que ceux que j’avais trouvés dans les librairies du Caire. Je pensais que je ne découvrirais rien de nouveau et que rien ne pouvait plus m’étonner. J’avais étudié tout ce qui concernait les routes, les puits, les dunes et les orages. Cependant, les livres ne m’avaient rien appris sur le désert réel. Ils ne m’avaient pas permis de comprendre comment, au fil des heures, les couleurs changeaient au-dessus des mers de sable. Je n’y avais pas trouvé un seul mot sur la manière qu’avait l’ombre de se déplacer en créant un plafond mince et grisâtre au-dessus d’une dune jaune ou en ouvrant un grand portail foncé en son milieu. Ils ne m’avaient pas enseigné comment les petits nuages dans les hauteurs se reflétaient au-dessus des dunes comme autant de volées rapides d’oiseaux de couleur grise. Ils ne m’avaient pas parlé non plus, de l’aube, surtout de cette aube qui se métamorphosait et passait d’un petit fil blanc et fragile à l’horizon à une couleur rouge qui ferait disparaître lentement l’obscurité pour enflammer, avec les premiers rayons de soleil, le désert telle une mer de sable dorée. Et alors, mes narines se remplissaient d’une odeur que je n’avais jamais connue, qui n’était autre que le mélange de la rosée de l’aube avec le soleil et les sables. Une odeur sensuelle qui ne transperçait pas uniquement mes narines, mais qui s’immisçait dans tout mon corps et m’incitait, si ce n’était la honte et les voix des hommes de la caravane qui s’étaient réveillés et qui étaient sortis de la tente, à prendre la main de Mahmoud et à lui dire : Viens vite, au-dessus de ce sable humide ! Je me demande avec étonnement comment il ne ressentait pas ce que je ressentais ? Pourquoi ne me prenait-il pas dans ses bras et ne m’embrassait-il pas ?

A tout instant, ce désert m’apportait du nouveau. Mais c’est Mahmoud qui, lui, m’étonnait. Il répétait que le désert se prolongeait à l’intérieur de lui-même. Puisse cela être vrai ! Combien riche est ce désert ! Je n’avais pourtant jamais remarqué son intérêt pour la nature. Il ne s’était jamais arrêté devant un arbre ou des fleurs. Il n’avait jamais montré son admiration pour une mer ou un fleuve. L’ennui le gagnait souvent devant les monuments historiques. Il ne méditait jamais devant un monument ou une fresque.

Je ne veux pas dire que je suis plus intelligente que lui ou que je vois ce qu’il est incapable de voir. Peut-être étais-je incapable de comprendre ce qui l’intéressait. Et pourtant, j’avais essayé. J’essaye encore. Cet homme est l’être que j’adore. Je l’avais encouragé à accepter la mission en espérant que cette longue randonnée allait le changer et que le danger aller faire renaître son âme sans vie. Mais suis-je vraiment sincère en disant cela ? Moi aussi, je parcours le désert pour réaliser une mission ! Mais remettons cela à plus tard ! Ce n’est pas le moment de penser à cela. Tu es ma mission, Mahmoud, actuellement. C’est toi mon affaire maintenant. Qu’est-ce qui te séduit à ce point dans l’idée de la mort avec la tempête au lieu de t’inciter à t’accrocher à la vie comme Ibrahim et comme tout le monde ? As-tu changé d’avis pour me plaire ou est-ce que cela fait partie de tes changements d’humeur que j’ai peine à comprendre ? Au milieu de ces changements d’humeur, comment rencontrer le vrai Mahmoud ? Je vais te découvrir, quel que soit le temps qu’il faudra ! Peut-être aussi à tes côtés découvrirais-je la vraie Catherine que j’ignore. Qui sait ?

La caravane se dirigeait vers le nord dans le désert et se rapprochait de plus en plus de l’oasis. Je brûlais d’y arriver. Tout ce qui s’y trouve tient de la légende ; le lieu, les gens, l’histoire et la géographie. A l’origine, elle était une partie de la mer et encore aujourd’hui il existe des coquillages dans ses sables et ses dunes. Ses habitants s’identifient au nord bien plus qu’à l’est, à la tribu de Zénana, tribu berbère du Maghreb. Ils parlent également un dialecte berbère. Aux temps anciens, elle faisait partie intrinsèque de l’Egypte pharaonique et était un centre d’adoration du grand dieu Amon. La légende des quarante raconte que 40 personnes avaient émigré du village Agroumi rempli de vestiges anciens, avaient construit au nord, au milieu du désert, leur ville et l’avaient protégée par des remparts. Comme j’aimerais voir cela et le comprendre. Je suis sûre que l’oasis a le désir de me rencontrer ! Il n’y a jamais eu encore une personne comme moi sur les lieux ! Ceux qui sont venus se sont contentés de décrire les vestiges du dehors. Certains même en ont fait des dessins. Mais combien parmi eux avaient connaissance de l’ancien égyptien ou de la langue des Grecs ? Ceux qui ont copié les fresques de sur les temples ont commis de graves erreurs, en considérant la langue hiéroglyphique comme une série de petits dessins. Un simple coup d’œil m’a permis de comprendre l’énormité de l’erreur. Oasis, je suis la seule à pouvoir sonder tes mystères.

Un peu de modestie Catherine !

Mais n’est-ce pas la vérité ? Il me faut garder le silence pour ne pas être gagnée par la présomption, mal que les Grecs considèrent comme le plus grand des maux et simplement ouvrir les yeux sur la majesté de ce désert.

Les monts et les dunes avaient disparu et nous circulions à longueur de vue au milieu de sables fins. Rien n’y apparaissait si ce n’était l’éclat des mirages bleus. Pourtant, nous fûmes surpris alors que nous traversions ces étendues de sables jaunes, d’admirer de vastes mares de sables blancs, des petits monticules tels de petits seins au creux du désert. Je remarquais que le mouvement des chameaux devenait plus rapide au-dessus de ces sables fins et que la terre s’aplanissait sous leurs pieds, les laissant avancer avec légèreté et énergie comme s’ils glissaient sur les sables. Leurs cœurs battaient-il aussi fort que le mien à la cadence de la descente ? Je compris que nous étions arrivés enfin à la grande descente qui menait à l’oasis et qui, il y a des siècles et des siècles, faisait partie de la grande mer bleue. Cela faisait trois jours que nous n’avions rencontré aucune herbe sur notre route. Pas même ces petits cactus qui défient la sécheresse et qui se nourrissent des gouttes de rosée. Aucune trace de vie. Le guide nous avait conseillés, à notre passage par le dernier puits, de nous assurer que nos réserves d’eau étaient suffisantes, car il n’y aurait plus de source d’eau avant l’oasis.

Au matin attendu, j’entendis dans la caravane des cris de joie et des acclamations sans préavis de la part des bédouins et des commerçants. De loin, de très loin, les sables se fendaient, laissant entrevoir des têtes de palmiers. Tout le monde avec enthousiasme saluait de la main. Moi aussi, je saluais la vie qui venait de naître subitement de la mort. Les chameaux exténués couraient également pour participer à la fête, conscients qu’ils étaient arrivés enfin à destination.

Traduction de Soheir Fahmi

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Bahaa Taher

Il est né en 1935. Ecrivain des années 1960, il a publié son premier recueil de nouvelles Al-Khotouba (Les fiançailles) en 1972.

Il a travaillé (1957-1975) au programme culturel de la radio égyptienne publique. Au début des années de l’ouverture économique (l’Infitah), il part à Genève, en exil volontaire.

En 1995, de retour de Suisse, il publie son roman à grand succès Al-Hob fil manfa (L’amour en exil), éd. Al-Hilal où, à travers une histoire d’amour, il jette un regard nouveau, avec plus de recul, sur les croyances des années 1960 et relate les massacres israéliens dans le Sud libanais.

En 1999, il publie Zahabtou ila challal (Je suis allé vers une chute), éd. Organisme général des palais de culture, où il recourt à des mondes très variés (poétique, fantastique, ou même mythique actualisés au rythme de nos jours). Il a reçu le prix de l’Estime de l’Etat en 1998. Son roman Khalti Safiya wal deir (1991) a été traduit vers le français sous le titre Tante Safiya et le monastère (Ed. Autrement, 1996).

Bahaa Taher participe aussi- activement aux débats qui animent l’espace public, où il est connu pour ses positions nationalistes arabes, proches du nassérisme.

 

 




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