Mahmoud plonge à l’intérieur de lui-même. Je
le vois plonger de plus en plus. Il est maintenant à dos de
chameau, la tête courbée, ne percevant rien de ce qui l’entoure.
Je pensais que ce désert allait le faire sortir un tant soit peu
de sa coquille, qu’il allait se rendre compte de la différence
qui existe entre ce désert et les autres endroits d’Egypte que
nous avions visités ensemble. Mais, il me demanda, surpris :
Qu’est-ce qui te plaît tellement en ce désert ? Comment était-il
incapable de voir ? J’avais lu, avant ce périple, tout ce qui
avait trait au désert et à Siwa, les livres de voyageurs et de
chroniqueurs que j’avais rapportés d’Irlande ainsi que ceux que
j’avais trouvés dans les librairies du Caire. Je pensais que je
ne découvrirais rien de nouveau et que rien ne pouvait plus
m’étonner. J’avais étudié tout ce qui concernait les routes, les
puits, les dunes et les orages. Cependant, les livres ne
m’avaient rien appris sur le désert réel. Ils ne m’avaient pas
permis de comprendre comment, au fil des heures, les couleurs
changeaient au-dessus des mers de sable. Je n’y avais pas trouvé
un seul mot sur la manière qu’avait l’ombre de se déplacer en
créant un plafond mince et grisâtre au-dessus d’une dune jaune
ou en ouvrant un grand portail foncé en son milieu. Ils ne
m’avaient pas enseigné comment les petits nuages dans les
hauteurs se reflétaient au-dessus des dunes comme autant de
volées rapides d’oiseaux de couleur grise. Ils ne m’avaient pas
parlé non plus, de l’aube, surtout de cette aube qui se
métamorphosait et passait d’un petit fil blanc et fragile à
l’horizon à une couleur rouge qui ferait disparaître lentement
l’obscurité pour enflammer, avec les premiers rayons de soleil,
le désert telle une mer de sable dorée. Et alors, mes narines se
remplissaient d’une odeur que je n’avais jamais connue, qui
n’était autre que le mélange de la rosée de l’aube avec le
soleil et les sables. Une odeur sensuelle qui ne transperçait
pas uniquement mes narines, mais qui s’immisçait dans tout mon
corps et m’incitait, si ce n’était la honte et les voix des
hommes de la caravane qui s’étaient réveillés et qui étaient
sortis de la tente, à prendre la main de Mahmoud et à lui dire :
Viens vite, au-dessus de ce sable humide ! Je me demande avec
étonnement comment il ne ressentait pas ce que je ressentais ?
Pourquoi ne me prenait-il pas dans ses bras et ne
m’embrassait-il pas ?
A tout instant, ce désert m’apportait du
nouveau. Mais c’est Mahmoud qui, lui, m’étonnait. Il répétait
que le désert se prolongeait à l’intérieur de lui-même. Puisse
cela être vrai ! Combien riche est ce désert ! Je n’avais
pourtant jamais remarqué son intérêt pour la nature. Il ne
s’était jamais arrêté devant un arbre ou des fleurs. Il n’avait
jamais montré son admiration pour une mer ou un fleuve. L’ennui
le gagnait souvent devant les monuments historiques. Il ne
méditait jamais devant un monument ou une fresque.
Je ne veux pas dire que je suis plus
intelligente que lui ou que je vois ce qu’il est incapable de
voir. Peut-être étais-je incapable de comprendre ce qui
l’intéressait. Et pourtant, j’avais essayé. J’essaye encore. Cet
homme est l’être que j’adore. Je l’avais encouragé à accepter la
mission en espérant que cette longue randonnée allait le changer
et que le danger aller faire renaître son âme sans vie. Mais
suis-je vraiment sincère en disant cela ? Moi aussi, je parcours
le désert pour réaliser une mission ! Mais remettons cela à plus
tard ! Ce n’est pas le moment de penser à cela. Tu es ma
mission, Mahmoud, actuellement. C’est toi mon affaire maintenant.
Qu’est-ce qui te séduit à ce point dans l’idée de la mort avec
la tempête au lieu de t’inciter à t’accrocher à la vie comme
Ibrahim et comme tout le monde ? As-tu changé d’avis pour me
plaire ou est-ce que cela fait partie de tes changements
d’humeur que j’ai peine à comprendre ? Au milieu de ces
changements d’humeur, comment rencontrer le vrai Mahmoud ? Je
vais te découvrir, quel que soit le temps qu’il faudra !
Peut-être aussi à tes côtés découvrirais-je la vraie Catherine
que j’ignore. Qui sait ?
La caravane se dirigeait vers le nord dans le
désert et se rapprochait de plus en plus de l’oasis. Je brûlais
d’y arriver. Tout ce qui s’y trouve tient de la légende ; le
lieu, les gens, l’histoire et la géographie. A l’origine, elle
était une partie de la mer et encore aujourd’hui il existe des
coquillages dans ses sables et ses dunes. Ses habitants
s’identifient au nord bien plus qu’à l’est, à la tribu de Zénana,
tribu berbère du Maghreb. Ils parlent également un dialecte
berbère. Aux temps anciens, elle faisait partie intrinsèque de
l’Egypte pharaonique et était un centre d’adoration du grand
dieu Amon. La légende des quarante raconte que 40 personnes
avaient émigré du village Agroumi rempli de vestiges anciens,
avaient construit au nord, au milieu du désert, leur ville et
l’avaient protégée par des remparts. Comme j’aimerais voir cela
et le comprendre. Je suis sûre que l’oasis a le désir de me
rencontrer ! Il n’y a jamais eu encore une personne comme moi
sur les lieux ! Ceux qui sont venus se sont contentés de décrire
les vestiges du dehors. Certains même en ont fait des dessins.
Mais combien parmi eux avaient connaissance de l’ancien égyptien
ou de la langue des Grecs ? Ceux qui ont copié les fresques de
sur les temples ont commis de graves erreurs, en considérant la
langue hiéroglyphique comme une série de petits dessins. Un
simple coup d’œil m’a permis de comprendre l’énormité de
l’erreur. Oasis, je suis la seule à pouvoir sonder tes mystères.
Un peu de modestie Catherine !
Mais n’est-ce pas la vérité ? Il me faut
garder le silence pour ne pas être gagnée par la présomption,
mal que les Grecs considèrent comme le plus grand des maux et
simplement ouvrir les yeux sur la majesté de ce désert.
Les monts et les dunes avaient disparu et
nous circulions à longueur de vue au milieu de sables fins. Rien
n’y apparaissait si ce n’était l’éclat des mirages bleus.
Pourtant, nous fûmes surpris alors que nous traversions ces
étendues de sables jaunes, d’admirer de vastes mares de sables
blancs, des petits monticules tels de petits seins au creux du
désert. Je remarquais que le mouvement des chameaux devenait
plus rapide au-dessus de ces sables fins et que la terre
s’aplanissait sous leurs pieds, les laissant avancer avec
légèreté et énergie comme s’ils glissaient sur les sables. Leurs
cœurs battaient-il aussi fort que le mien à la cadence de la
descente ? Je compris que nous étions arrivés enfin à la grande
descente qui menait à l’oasis et qui, il y a des siècles et des
siècles, faisait partie de la grande mer bleue. Cela faisait
trois jours que nous n’avions rencontré aucune herbe sur notre
route. Pas même ces petits cactus qui défient la sécheresse et
qui se nourrissent des gouttes de rosée. Aucune trace de vie. Le
guide nous avait conseillés, à notre passage par le dernier
puits, de nous assurer que nos réserves d’eau étaient
suffisantes, car il n’y aurait plus de source d’eau avant
l’oasis.
Au matin attendu, j’entendis dans la caravane
des cris de joie et des acclamations sans préavis de la part des
bédouins et des commerçants. De loin, de très loin, les sables
se fendaient, laissant entrevoir des têtes de palmiers. Tout le
monde avec enthousiasme saluait de la main. Moi aussi, je
saluais la vie qui venait de naître subitement de la mort. Les
chameaux exténués couraient également pour participer à la fête,
conscients qu’ils étaient arrivés enfin à destination.
Traduction de Soheir Fahmi