Le
vent très en vogue de la libéralisation soufflerait-il dans les
universités publiques ? L’initiative du ministère de
l’Enseignement supérieur va dans ce sens en tout cas. En effet,
il envisage dès cette rentrée un nouveau système d’Unités de
Valeur (UV) en intégrant d’autres cursus payants dont
bénéficieraient les étudiants qui en ont les moyens, comme c’est
déjà le cas aujourd’hui pour certaines filières, notamment le
droit français. A cet effet, le Haut Conseil des universités a
défini 31 nouveaux programmes à enseigner dans 12 universités
publiques dès la rentrée prochaine. Les frais de ce nouveau
système varieront entre 8 et 12 000 L.E. par an selon la
spécialisation et la qualité des programmes offerts dont
certains se feront en coopération avec des établissements
internationaux.
Le ministre de l’Enseignement supérieur, le
Dr Hani Hilal, a indiqué que ces cursus ont été choisis parmi
une centaine présentés par des universités internationales. Le
choix a été fait selon les moyens financiers, la capacité
d’accueil des universités et les besoins du marché du travail.
Le nombre d’étudiants pour chaque cursus ne dépassera pas les
200 pour garantir une meilleure formation, qui reposera sur des
moyens modernes et sophistiqués.
Selon le ministre, il s’agit d’une première
dans le domaine de l’enseignement supérieur public qui vise
l’amélioration des études universitaires à travers l’application
de nouveaux systèmes d’enseignement internationaux. Toutefois,
le ministre a souligné que l’enseignement public ne sera pas
affecté par ce nouveau système « de luxe » et que l’Etat tient
toujours à la gratuité de l’enseignement.
Le nouveau système payant introduit de
nouvelles spécialisations comme la robotique, la programmation
informatique, la pétrochimie, le gaz naturel et la chirurgie
dentaire. L’admission à ces filières se fera à travers le bureau
de recrutement selon le même pourcentage minimum actuel
d’admission. Pour obtenir le diplôme, il est nécessaire d’avoir
accompli entre 125 et 180 heures d’études.
Selon le ministre, le but essentiel de ce
projet est d’augmenter les revenus des universités qui
permettront de fournir le budget nécessaire pour subventionner
la gratuité de l’enseignement. « L’Etat ne pourra plus dans
l’avenir assumer tout seul ce lourd fardeau, surtout avec
l’augmentation du nombre d’étudiants. L’enseignement supérieur
public accueille actuellement 1,6 million d’étudiants alors que
le nombre des étudiants dans les universités privées ne dépasse
pas les 39 000. Le budget nécessaire pour pouvoir présenter ces
services s’élève à 3 milliards de L.E. alors que le budget
annuel des universités est de 1,5 milliard de L.E. Voilà
pourquoi il faut chercher à restructurer l’enseignement
supérieur pour pouvoir continuer à subventionner la gratuité de
l’enseignement », explique le Dr Hani Hilal.
Point de vue soutenu par le Dr Abdallah
Barakat, secrétaire général du Haut Conseil des universités, qui
rappelle que la Révolution nassérienne a accordé une grande
importance à l’aspect social, en aidant les catégories les plus
démunies et la classe moyenne à accéder aux universités.
Conséquence : une augmentation exagérée du nombre d’étudiants au
détriment de la qualité. Avant la Révolution de 1952, le nombre
d’étudiants ne dépassait pas 10 000. Durant les années 1970 et
80, ce nombre a été multiplié par 15. En 1998, le nombre
d’étudiants dans l’enseignement supérieur a atteint 1,6 million.
« Outre l’accroissement du nombre d’étudiants, le départ des
professeurs vers l’étranger a contribué à la détérioration de la
qualité de l’enseignement. C’est pour cela que j’approuve un tel
système qui aidera à améliorer le niveau de l’enseignement
supérieur. Cela sans toucher au droit des étudiants ayant des
difficultés à payer les frais. De toute façon, l’étudiant riche
se dirige vers les universités privées ou étrangères, pourquoi
donc ne pas lui fournir ce service dans les universités
publiques et faire d’une pierre deux coups ? », estime Barakat.
Rationalisation de la gratuité
Mohamad Saïd Abdel-Gawad, vice-président de
l’Université d’Alexandrie, voit dans cette initiative une sorte
de rationalisation de la gratuité de l’enseignement. « L’Etat a
le droit de demander aux étudiants riches de payer les frais de
leur enseignement. Le revenu assurera des ressources aux
universités afin qu’elles puissent renouveler leurs laboratoires,
réformer les programmes et améliorer les salaires des
professeurs qui s’orientent vers les universités privées ou les
pays du Golfe. Par ailleurs, la concurrence entre les
universités publiques et privées, qui sont actuellement la seule
issue pour ceux qui demandent ce genre d’enseignement, obligera
ces dernières à réduire leurs frais. Bref, il s’agit d’une
planche de salut pour l’enseignement supérieur qui souffre de
maladies chroniques », indique Abdel-Gawad.
Dans l’autre camp, il y a ceux qui pensent
qu’il s’agira d’un recul progressif de la gratuité de
l’enseignement, garantie par la Constitution. « Il n’y a pas
d’étudiants ordinaires et d’autres VIP. Cette initiative
constitue un premier pas sur la voie de la privatisation de
l’enseignement et de l’enracinement de la distinction sociale
entre les étudiants », s’insurge Mohamad Aboul-Ghar, professeur
à la faculté de médecine de l’Université du Caire. Selon lui, il
s’agit de prétendre tenir à la gratuité de l’enseignement et de
présenter en même temps un enseignement 5 étoiles pour les
riches en contradiction avec la Constitution qui stipule
l’égalité entre les citoyens en droits et en obligations.
Hani Al-Husseini, professeur à la faculté des
sciences de l’Université du Caire, exprime le même refus de
distinction selon la classe sociale. Cette distinction, à son
avis, ne se fera pas seulement sur le plan de l’enseignement
mais s’étendra aussi au marché du travail.
« Avec l’augmentation du nombre de diplômés
de ces universités, ceux des universités publiques auront des
difficultés à se faire embaucher. Le marché du travail absorbera
les premiers car ils posséderont plus de compétences que leurs
confrères qui n’ont pas eu le luxe de joindre ce type
d’enseignement privilégié. D’ailleurs, c’est déjà le cas
aujourd’hui. Bref, les rangs de chômeurs augmenteront et les
pauvres seront les victimes de la politique de libéralisation
économique qui ne cesse de faire des victimes », conclut-il.
May Al-Maghrabi