Le
réseau ferroviaire sera enfin rénové. Décision annoncée par le
premier ministre, Ahmad Nazif, après la catastrophe ferroviaire
de Qalyoub, survenue le 21 août lorsque deux trains circulant
sur la même voie se sont télescopés à 20 km au nord du Caire.
Cette collision a fait une soixantaine de morts et 140 blessés,
la plupart issus de la classe défavorisée.
D’importantes mesures ont été prises aussitôt
par le premier ministre dans le but d’absorber la colère de
l’opinion publique et d’embellir l’image du gouvernement. Le PDG
du réseau ferroviaire a été immédiatement limogé et une
commission d’enquête formée afin de déterminer les causes de
l’accident. Cette commission qui ne comprend aucun membre du
ministère des Transports, est formée de professeurs de la
faculté de polytechniques et de spécialistes des chemins de fer.
Elle doit assumer sa mission indépendamment de la commission
d’enquête constituée par le procureur général.
Mais le plus important encore c’est qu’une
somme de 8,5 milliards de L.E. a été débloquée par le
gouvernement pour rénover le réseau ferroviaire négligé depuis
des décennies : 5 milliards de L.E. viendront de la vente de la
troisième licence de téléphonie portable évaluée à 16,7
milliards de L.E. Le reste sera financé par des emprunts aux
Fonds de développement saoudien et koweïtien ainsi qu’à la
Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Cette
somme contribuera à la rénovation de l’infrastructure
ferroviaire, les passages à niveau, les gares, les locomotives,
la sécurité dans les trains, et les wagons de deuxième et
troisième classes. L’amélioration des moyens de communications
des chemins de fer et la mise en place d’un réseau informatique
sont inclues également dans le projet de modernisation. Le
premier ministre a effectué une visite aux ateliers de
maintenance de Sabtiya pour rencontrer les ouvriers, les
employés et les conducteurs des chemins de fer et discuter de
leurs problèmes. Nazif a promis l’amélioration de leur niveau,
l’augmentation des salaires et la formation du personnel et des
conducteurs. Ces derniers, qui s’attendaient à une telle visite,
ont profité de l’occasion pour exprimer leur souffrance. « 97
000 ouvriers et conducteurs travaillent dans de sévères
conditions et pour un salaire médiocre. Nous n’avons pas de
moyens modernes. L’état des trains est tellement détérioré que
les chauffeurs ne cessent de se plaindre aux responsables en les
prévenant de la possibilité d’un accident pareil. Ces derniers
faisaient toujours la sourde oreille », révèle Tareq Fahmi,
vice-président de la Ligue des conducteurs des chemins de fer
lesquels ont manifesté leur colère devant le bureau du PDG,
quelques jours après l’accident. Selon les déclarations du PDG
limogé, Hanafi Abdel-Qawi, durant les six dernières années,
l’Egypte a connu 59 accidents ferroviaires faisant plus de 6 000
morts et 21 000 blessés.
Le plan de rénovation des chemins de fer sera
élaboré avec la participation d’experts étrangers. Il doit être
lancé en octobre prochain et achevé dans deux ans. C’est ce qu’a
déclaré le ministre des Transports, Mohamad Mansour, devant la
commission des transports à l’Assemblée du peuple. Mansour a
annoncé qu’il présenterait sa démission si cette rénovation
n’était pas accomplie à temps. Le ministre a reconnu que l’état
du réseau ferroviaire était menaçant. « 25 % des locomotives
sont en service depuis plus de 30 ans. Les chemins de fer
souffrent d’une vraie négligence et ont besoin d’être modernisés
et munis de mesures de sûreté de haut niveau pour pouvoir rendre
à nouveau la confiance des usagers en ce secteur vital », a-t-il
indiqué, tout en signalant que chaque jour environ 1,5 million
de personnes empruntent le réseau ferroviaire.
Condamnation unanime
Malgré les vacances parlementaires, la
commission des transports a convoqué les ministres des
Transports, des Finances, de la Planification, de la Santé et
des Assurances sociales à une réunion urgente pour répondre aux
questions des députés et les prévenir de toutes les mesures
adoptées. « Cet accident n’est pas le premier et ne sera pas le
dernier tant que le gouvernement ne répond pas à nos demandes.
Le manque de financement, la détérioration des chemins de fer et
l’absence de punition sont à la base de ces accidents », a
déclaré Hamdi Al-Tahhane, président de la commission. Lors d’une
séance houleuse qui a duré 6 heures, les députés de l’opposition
et de la majorité ont soumis au gouvernement 45 interpellations
sur la négligence dans le secteur des chemins de fer. Et même le
député du PND et ancien ministre des Affaires parlementaires,
Kamal Al-Chazli, a critiqué le gouvernement. Sur les 58 morts,
30 étaient d’Al-Bagour, au gouvernorat de Ménoufiya d’où est
originaire Al-Chazli. « Quelle est la faute commise par ces
pauvres passagers pour assumer la négligence des responsables ?
Ces passagers sont pour la plupart des fonctionnaires d’origine
modeste qui se rendaient à leur lieu de travail au Caire en
empruntant le train qui est pour eux le seul moyen de transport
à prix abordable », affirme Al-Chazli, connu pour ses positions
pro-gouvernementales. Al-Chazli n’est pas le seul de la majorité
à parler sur ce ton critique. « Après chaque accident meurtrier,
le gouvernement nous promettait de remédier aux erreurs, de
lutter contre la corruption et la mauvaise gestion, et de
rénover les chemins de fer. Ce sont toujours des promesses en
l’air qui n’ont jamais vu la lumière. La seule chose qu’on fait,
c’est de déférer le conducteur ou les petits fonctionnaires à la
justice et de limoger un des responsables », lâche Gamal Zahrane,
député de Qalyoub. Zahrane, qui doute de la mise en œuvre du
projet de rénovation, propose la création d’un organisme
indépendant chargé de contrôler la performance dans les chemins
de fer.
Le député indépendant Moustapha Bakri demande
que le contrôle de cet organisme « s’étende également au
financement et aux dépenses du secteur afin de mettre fin à la
corruption qui y règne », dans une allusion au salaire mensuel
de l’ancien PDG de l’organisme, lequel s’élève à 230 000 L.E.
Ceci, alors que le déficit de l’organisme s’élève à 1,7 milliard
de L.E.
Les députés attendent la publication des
résultats de l’enquête. Selon les premiers éléments de celle-ci,
le conducteur du train de Mansoura n’avait pas respecté le
signal d’arrêt du sémaphore à proximité de la gare de Qalyoub,
percutant violemment l’arrière du train en provenance de Benha.
Ces députés refusent que le gouvernement se contente de
présenter, comme d’habitude, un ou des boucs émissaires. « Tout
responsable de cet accident doit être sanctionné quel que soit
son poste ! D’ici là, nous réclamons de retirer la confiance du
gouvernement », conclut Sayed Askar, indépendant de tendance
islamiste .
Héba Nasreddine