Durant
les derniers mois, la scène théâtrale fut bombardée de festivals
: Festival des femmes metteuses en scène (toutes indépendantes),
Festival national du théâtre auquel a participé un bon nombre de
troupes indépendantes, neuvième édition du Festival du théâtre
indépendant, avec en parallèle la quatrième édition du Festival
théâtral au Centre Al-Saqia. Autant de manifestations consacrées
exclusivement ou en partie aux troupes indépendantes dont
plusieurs se sont forgé une petite histoire tandis que d’autres
apparaissent pour la première fois. Ceci pour dire que depuis
qu’elles se sont manifestées en l’an 1990, leur nombre s’accroît
et la reconnaissance de l’Etat s’avoue plus précise.
C’est-à-dire qu’aujourd’hui, leurs assises se confirment pour
déclarer une force qui leur permettra bientôt peut-être
d’acquérir un statut légal. Mais seront-elles alors plus
professionnelles, dans le sens artistique du terme ?
Il y a seize ans, le ministre de la Culture,
à cause de l’invasion iraqienne du Koweït, a annulé le Festival
international du théâtre expérimental mais a répondu à
l’invitation adressée par les troupes (appelées « libres » à
cette époque) qui avaient organisé leur premier festival en
guise de réponse politique : la guerre ne pouvait en aucun cas
faire taire toute expression artistique. Plus tard, il promet
une somme décente pour aider à l’élan de quelques troupes
confirmées. Promesse pleine de bonnes intentions et qui pouvait
emprunter le modèle français (avant l’apparition du problème des
intermittents du spectacle !) mais qui fut contrecarrée par les
lois du ministère des Finances. Ensuite, Hani Motawie, directeur
de l’Organisme du théâtre à l’époque, leur achète leurs
spectacles à raison de deux représentations pour chacune des
troupes. Aujourd’hui, Achraf Zaki, son successeur, leur offre
des lieux de répétition et l’emprunt du matériel d’éclairage
ainsi que des costumes dans les dépôts des théâtres nationaux.
Il certifie de même, étant aussi à la tête du Syndicat des
professions théâtrales, que leur situation syndicale fait
l’objet de discussion à l’intérieur du bureau administratif.
Mais il n’est pas question dans son propos d’intervenir d’aucune
manière au niveau de la production, « c’est l’affaire du Fonds
culturel affilié directement au ministère », nous dit-il. Ainsi,
il s’avère d’une certaine manière (que l’on souhaiterait
réversible) que l’Etat continue de restreindre son appui. Et,
tant que l’Etat n’aura pas pris ses responsabilités matérielles
et financières envers les troupes indépendantes, il aura manqué
historiquement à son devoir. Car ces troupes ne sont pas
marginales ou opposées au système, politiquement, elles sont
indépendantes et comme tout citoyen qui a droit à la sécurité
sociale, elles ont droit à la sécurité artistique. Nous savons
également que la conjoncture actuelle ne permet pas — même
difficilement — de trouver des subventions à l’intérieur de
l’Egypte auprès des grandes sociétés ou des individus (hommes
d’affaires). L’Etat doit donc — en tant que devoir politique et
moral — régir une loi qui fournirait un minimum de sécurité
vitale et matérielle à ces « pauvres troupes ». A ce sujet, on
pense obligatoirement à l’éducation scolaire gratuite car le
théâtre, lui aussi, n’est autre qu’un apprentissage de la vie,
comme l’école exactement. Mais on pourrait reprocher néanmoins
aux troupes indépendantes leur paresse à exiger leurs droits
auprès de l’Etat et à poursuivre un combat de longue haleine.
Les troupes ont pu pourtant, comme il y a seize ans, alors que
le ministre de la Culture suspendait à nouveau les activités
culturelles durant une semaine comme signe d’appui ( ?!) à la
courageuse résistance libanaise, organiser leur festival annuel,
car pour elles, l’art est une arme aussi forte que les missiles,
sinon plus puisqu’elle éveille les consciences et incite à une
participation active face à la barbarie d’Israël.
Ce festival, qui se termine le 4 septembre, a
quelque chose de morose, que ce soit au niveau des spectacles ou
du public. Les moyens de production étant ce qu’ils sont, les
troupes ne pouvaient donc compter que sur les comédiens pour «
transmettre leur message ». Lesdits acteurs n’étant pas formés
ou malformés ou déformés nous ont souvent ennuyés. La pauvreté
des décors, costumes et éclairage ont rendu les spectacles fort
peu attrayants. Seuls ceux qui ont travaillé des textes
d’auteurs confirmés — comme par exemple Une chanson dans le col
de la montagne de Ali Salem — ont pu faire leurs preuves ; mais
aussi ceux qui ont présenté des situations d’une grande
ponctualité, tels Papa du groupe Moments et Jeune vierge de la
troupe Les Gitans. Mohamad Abdel-Khaleq, à la tête de la troupe
L’Atelier, vient de nous annoncer la naissance prochaine d’un
espace — Rawabet — qui sera consacré aux spectacles des troupes
indépendantes. Loué par la galerie Townhouse, la direction sera
gérée par les troupes indépendantes qui pourront enfin avoir une
billetterie puisque quatre d’entre elles viennent de constituer
une société. Comme le lieu doit être rentable, ils envisagent de
proposer des stages de formation et des spectacles en matinée
pour les enfants. Nous leur conseillons d’initier les jeunes aux
fondements essentiels du théâtre. C’est-à-dire par exemple, de
savoir respirer et placer leur voix avant de chanter (en
apprenant à lire le Coran), de savoir rendre souple leur corps
avant de danser (en apprenant tout simplement la gymnastique).
Bonne chance ! .
Menha el Batraoui