Le
liban est le dénominateur commun des deux expositions, l'une à
la galerie Portrait et l'autre à Ibdaa. Leur perspective demeure
toutefois différente. Car l’exposition collective organisée à la
galerie Portrait s’inspire vraiment du thème de la guerre au
Liban, alors que celle d’Ibdaa vise à faire une collecte au
profit des Libanais, en vendant les œuvres d’artistes de renom.
« Les artistes participant à cette dernière exposition ont
offert leurs œuvres en donation en faveur du Liban. Le revenu
sera directement versé à l’ambassade du Liban. Nous aspirons à
ce que toutes les œuvres soient vendues. Et donc nous avions
intérêt à ce que les pièces exposées ne fassent pas allusion
directe à la guerre. Car qui achètera une œuvre contenant une
scène de mort ou de souffrance pour l’accrocher chez lui ou au
bureau ? », explique Mohamad Talaat, directeur de la galerie
Ibdaa. Il affirme par ailleurs que l’initiative est, à l’origine,
celle du peintre Hassan Soliman, qui a choisi lui-même les
artistes participants. L’événement est organisé aussi en
collaboration avec le centre de l’image CIC, qui a également
lancé une campagne de solidarité avec le Liban. Pour vous y
joindre, consultez le site www.li-beirut.com.
Il ne faut pas s’étonner alors en apercevant
une scène folklorique d’Evelyne Achamallah, une peinture d’Esmat
Dawestachi intitulée Le Voyage mythique, qui dégage un
surréalisme populaire ou encore une nature morte de Hassan
Soliman, déjà exposée à la galerie Hanaguer. Celle-ci est la
plus chère de toute sa dernière collection, elle coûte 25 000
L.E. Et l’artiste a décidé d’en faire don. « Je n’ai pas pu
retenir mes larmes en voyant une petite fille de Beyrouth qui
s’insurge, crie, pleure, foulant des pieds les drapeaux d’Israël
et des Etats-Unis (...) Il faut briser notre silence, prendre
conscience. Sinon, vaut mieux creuser nos tombeaux de nos mains.
Prenons une position ferme contre la répression, la
déliquescence et le silence ». C’est par ces mots que Soliman a
exprimé sa désolation dans la brochure de l’exposition.
Sa disciple Nihal Wahby, quant à elle, expose
pour la première fois. Elle y a trouvé une belle occasion pour
se lancer dans le monde professionnel. Wahby a alors choisi
d’exposer une fleur jaune dans un vase gris. Encore une nature
morte de style Hassan Soliman.
D’autres œuvres d’artistes disparues font
partie de l’exposition, provenant de la collection privée de la
galerie même. Ainsi trouve-t-on un Seif Wanly ou un Samir Rafeï
exposés.
« Derrière un vrai artiste, il y a toute une
idéologie et non une simple idée. Il faut qu’on soit tous
préoccupés par des justes causes. Un artiste qui élabore une
œuvre pour une occasion précise ressemble à ceux qui chantent
sur commande durant les fêtes patriotiques. Le lendemain, on
oublie leurs chansons », lance Abdel-Hadi Al-Wéchahi, qui
participe à l’exposition avec une sculpture symbolique réalisée
sous l’effet de l’occupation américaine de Bagdad : un corps mi-homme,
mi-oiseau cherche à s’envoler, à se libérer.
Thèmes récurrents
La
guerre, la souffrance, la misère ... sont, en revanche, les
thèmes récurrents à la galerie Portrait. « Il faut être sur une
même longueur d’onde avec les événements en cours. Nous avons
voulu pousser un cri de protestation, à notre manière, contre
les crimes perpétrés par Israël contre le Liban. L’exposition
est un cri de révolte contre l’injustice, sans discrimination
ethnique ou confessionnelle. Collecter de l’argent pour le Liban
est important, mais il est aussi important d’exprimer notre
soutien de manière artistique », fait remarquer Réda
Abdel-Rahmane, propriétaire de la galerie Portrait, ajoutant que
le revenu de l’exposition sera équitablement partagé entre
l’ambassade du Liban et les artistes eux-mêmes. En d’autres
termes, la galerie ne touchera pas de commission.
Un tableau à l’encre de chine de Salwa Hamdi
traduit la terreur de la guerre, montrant une femme qui caresse
son fils assassiné. Elle est entourée d’un cadre qui regorge de
mots arabes : Cana, Deir Yassine, Bahr Al-Baqar, Sabra et
Chatila … Des sites de morts.
La peinture à l’huile d’Achraf Zamzami met en
scène la mort d’un homme ; il est entouré de sa femme et de son
enfant. La peinture de Yasser Mongui place un enfant au centre
du plan comme pour recevoir les dards. L’installation de
Mostapha Al-Razzaz est assez intéressante. Le corps d’un homme
se transforme en un grand carré noir avec un cœur blanc ; seule
sa tête révèle sa nationalité palestinienne. Haïssam Nawwar,
quant à lui, exprime les sentiments humains en jouant comme à
son habitude sur les postures. A travers ses deux gravures, il
souligne la honte, une fois avec un jeune homme à la tête
baissée et une autre, avec un homme recroquevillé. Réda
Abdel-Rahmane met l’accent sur la victoire, à travers le signe
de la victoire tapissé de photos de Nasrallah. L’ensemble des
œuvres incarnent bien l’intitulé de l’exposition : Drame de la
guerre et merveille de la victoire.
En dépit de la noblesse du but visé par les
deux galeries, d’aucuns n’ont pas tardé à exprimer leur
opposition. C’est le cas du peintre Abdel-Réhim Chahine, lequel
précise : « Organiser si vite de telles expositions ne
relève-t-il pas plutôt d’une fin commerciale ? Un artiste ne
peut pas faire part, en peinture, de ses sentiments du jour au
lendemain ... Moi, je refuse de participer à de tels événements.
J’ai besoin d’un peu plus de temps pour exprimer mon point de
vue ».
Les choses se présentent comme si les deux
expositions d’Ibdaa et de Portrait étaient tenues par deux camps
différents : un premier groupe exprimant sa solidarité en
collectant de l’argent et un deuxième qui a cherché à aborder la
guerre de manière directe. Seuls deux artistes ont réussi à
tenir le bâton en son milieu, à savoir Mohamad Abla et Fathi
Afifi.
Afifi a choisi pour la galerie Ibdaa l’un de
ses anciens tableaux à l’encre de chine, où un ouvrier conduit
son vélo. « J’ai respecté le concept de l’exposition à la
galerie Ibdaa. Pour la galerie Portrait, j’ai choisi d’exposer
l’une de mes récentes peintures à l’huile représentant des
portraits de Hassan Nasrallah », indique Afifi pour qui
Nasrallah est devenu un héros du quotidien.
Abla, quant à lui, expose à Ibdaa une œuvre
travaillée sur trois plans juxtaposés réunissant manchettes de
journaux, silhouettes d’hommes et de femmes … « Cette œuvre
était pour moi une sorte d’exercice. Je travaillais, à l’époque,
en écoutant la chaîne satellite d’informations Al-Jazeera, et je
me défoulais ... les gris, noirs et marrons convenaient à mon
état d’âme. Il y a des allusions politiques qui ne sont pas
choquantes, ce qui n’entravera pas la vente », dit Abla, qui a
été invité par le Hezbollah en 2002 parmi d’autres artistes au
camp d’Al-Khiam afin de le transformer en un camp culturel. «
J’ai choisi 6 photos que j’ai prises au Sud-Liban pour
l’exposition de la galerie Portrait. J’ai placé au centre une
pancarte que j’avais remportée du Sud-Liban, sur laquelle est
écrit en arabe, hébreu et anglais : Mines dangereuses ! ».
Jusque-là, les initiatives des deux galeries
s’avèrent réussies. Depuis le vernissage, 58 œuvres, sur les 66
exposées à la galerie Ibdaa, ont été vendues. Et plusieurs
hommes d’affaires et intellectuels ont exprimé leur souhait
d’acheter les 34 tableaux exposés à la galerie Portrait.
Lamiaa Al-Sadaty