Le docteur Youssef Boutros-Ghali a été choisi
en 2003 pour le poste de ministre des Finances pour tenter une
guérison miracle d’un déficit budgétaire de 62,4 milliards de
L.E. (sur un budget total de 217 milliards de L.E.). L’histoire
de ce déficit est longue. Depuis des années, les recettes du
pétrole, du Canal de Suez et l’aide étrangère, ressources
essentielles du budget, sont en chute libre. Avec une caisse se
vidant, l’Etat n’a plus de remède que de se tourner vers les
impôts. Les recettes des impôts sur les salariés n’ont pas la
capacité de combler le déficit. Les salariés sont
majoritairement pauvres ; pas question donc de tenter de pomper
quelques sous à droite et à gauche. Il faut cibler les vraies
fortunes. Le régime s’est tourné vers les hommes d’affaires.
Mais comment leur soutirer de l’argent ? Les riches versent déjà
directement à la bureaucratie sous forme de pots-de-vin ou
autres. Comment donc demander aux hommes d’affaires de payer en
plus 40 % de leurs profits comme le stipulait la défunte loi sur
les impôts ? La nouvelle loi mise en application l’année
dernière a donc revu les exigences étatiques à la baisse. «
Seulement 20 %, de plus on va vous traiter comme des humains :
vous épargner l’humiliation rencontrée par le peuple dans les
administrations ; vous créer un monde à part, un Etat dans
l’Etat, avec des bureaux climatisés et des fonctionnaires qui
savent sourire ... ». Le Dr Nazif, premier ministre, avait déjà
imposé aux fonctionnaires de sourire. Le Docteur Ghali a créé un
service des impôts consacré aux hommes d’affaires. Les cadeaux
ne s’arrêtent pas là. On a nommé un ministre des Finances proche
des hommes d’affaires, à savoir le Dr Ghali. Fils de l’ancienne
aristocratie et docteur en économie de chez les Américains, il
est brillant et il impose le respect chez ses homologues du Nord.
Mais il faut absolument payer ... La situation est intolérable.
Le problème n’est pas seulement social. Pour faciliter la
croissance du capitalisme, il faut absolument réformer certains
services d’Etat, notamment le système d’éducation. Les hommes
d’affaires se plaignent de la force de travail égyptienne, bon
marché c’est vrai, mais de faible productivité. La réforme de
l’éducation est une question de survie pour les hommes
d’affaires exposés à la concurrence du fait de la libéralisation
du commerce extérieur.
En annonçant la nouvelle loi sur les impôts,
Ghali avait dit qu’il se lançait dans un pari fou. La logique
est simple. Diminuer le taux d’imposition réduit les envies de
fraude et incite à se plier à la loi. Est-ce vrai ? Les chiffres
proposés par le nouveau budget ne le montrent pas. Les recettes
des impôts en pourcentage du total des recettes publiques n’ont
pas connu d’amélioration. En 2004/5 elles étaient de 68,3 %, en
2005/6 de 62 % et en 2006/7 elles devraient être de 64,4 %. Une
bonne partie des recettes des impôts provient des impôts sur
l’Autorité du pétrole et du Canal de Suez. Cette partie est
passée de 14,9 % à 30,6 % puis à 33,7 % dans la même période. En
réalité, si le taux du déficit en pourcentage du PIB n’a pas
augmenté durant les dernières années, c’est parce que les prix
du pétrole et du gaz ont atteint un niveau sans précédent dans
l’histoire ; et c’est grâce à l’invasion américaine de l’Iraq.
Les caisses de l’Etat égyptien doivent aussi leur survie aux
aides de l’équipe américaine au pouvoir. C’est ainsi que les
recettes publiques en pourcentage du PIB ont augmenté de 20,7 %
en 2004/5 à 25,6 % en 2005/6, l’année des élections
présidentielles et parlementaires. Ainsi, les Américains qui
disaient vouloir s’introduire dans la région pour déstabiliser
les régimes autoritaires ont finalement eu un effet de
stabilisation. Conclusion, les caisses de l’Etat égyptien
doivent leur salut au pétrole, et le Dr Ghali a échoué jusqu’à
présent à mobiliser plus d’impôts chez ses amis hommes
d’affaires.
Aux grands maux les grands moyens
Les dépenses publiques vont donc mal, et aux
grands maux les grands moyens ... Dans le budget de l’année
2006/07, les acquis sociaux en font les frais. Ainsi, les
subventions alimentaires pour les plus démunis ont vu leur part
chuter de 4,6 % des dépenses en 2005/6 à 2,7 % en 2006/7. Quant
aux subventions pour la classe moyenne, dont quelques gouttes
seulement arrivent aux plus pauvres (puisqu’elles concernent
notamment l’essence), elles sont à la hauteur de 40 milliards de
L.E.
La santé, elle aussi, continue sa chute pour
atteindre 4,3 % des dépenses, contre 4,4 % l’an dernier et 5,4 %
en 2002/3. La grande surprise du budget 2006/7 est la chute de
la part de l’éducation à 12,6 % des dépenses, contre 13,1 % des
dépenses de l’Etat l’année précédente et 16,1 % en 2003/4. On
est surpris non seulement parce que le discours gouvernemental
sur l’importance de l’éducation dans le développement des
nations a pris un nouveau tour ces dernières années, mais parce
que celui-ci est une question de survie pour un capitalisme qui
cherche à augmenter la productivité du travail face à la rude
concurrence asiatique.
Le nouveau budget 2006/7 révèle donc au grand
jour les limites des « réformes » que peut introduire l’équipe
économique choisie et orchestrée par Gamal Moubarak, le fils du
président. Abondances de mots et pénurie de réalisations. Pire.
Le Docteur en économie a trahi sa discipline jusqu’au point de
falsifier les chiffres pour cacher des tendances. Il suffit de
réviser ses propres calculs dans le budget pour le voir. Ainsi,
par exemple, le budget dit que le taux des recettes des impôts
va passer de 15 % l’année dernière à 16 % cette année. Mais il
suffit de s’équiper d’une calculette pour découvrir que le taux
est passé de 15,9 % à 15,9 % !!! Le Dr n’a tout simplement pas
augmenté les recettes. Autre exemple, les salaires en
pourcentage du PIB sont restés stables à 8 % selon la calculette
du Dr, tandis que notre calculette affirme qu’ils ont chuté de 8
% en 2002/3 à 7,7 cette année.
Pour cacher les maladies de son patient, le
Docteur falsifie le rapport qui ne donne pas la vraie mesure de
la température et la tension du malade. Ainsi, on nous a dit que
la température du malade est de 38 degrés, mais en réalité, elle
est de 40.
Samer Soliman