Conférences, signature de conventions,
voyages à l’étranger, sessions parlementaires, l’agenda de son
excellence la ministre est surchargé. Difficile de prendre
rendez-vous avec elle. Une personne ordinaire aurait déjà craqué.
Mais pour Faïza Aboul-Naga, la ténacité, la constance et la
détermination sont les traits de caractère qu’elle n’a cessé de
développer au cours de sa carrière et qui ont forgé sa
personnalité. C’est la rigueur du sexe fort avec le charme et la
gentillesse des femmes. C’est une ministre, certes, mais elle
est avant tout une femme, et une vraie. Rien n’empêche de
concilier poste-clé et sensibilité, ni diplomatie et mariage.
Ses débuts ? Port-Saïd, cette ville côtière
qui a illuminé son enfance et dont elle garde toujours les
souvenirs les plus enchantés. Pour elle, c’est une ville ouverte,
accueillante, dotée d’un attrait particulier. Sa jeunesse passée
à Port-Saïd, elle la revendique avec fierté d’autant plus que
cette ville occupe la première place en développement humain
parmi les gouvernorats de l’Egypte. En effet, toutes les
qualités qui se sont épanouies plus tard dans sa vie, elle les
doit à cette ville et notamment à l’école où elle a fait ses
études.
« Le lycée de Port-Saïd a sans doute eu un
impact important sur ma vie. Au niveau national, il était l’un
des meilleurs établissements scolaires dans lesquels on pouvait
suivre le cursus scolaire français. Je me rappelle toujours mes
professeurs ainsi que mes camarades de classe et je garde de
beaux souvenirs de mes années d’étude au lycée. C’est là que
toutes les valeurs de discipline, de persévérance, de tolérance
et d’ouverture d’esprit que j’ai apprises en famille ont été
approfondies ».
Le bac en poche, la jeune Port-Saïdie se
lance dans une nouvelle aventure, à savoir la vie universitaire.
Mais quelle orientation choisir ? « Une fois mon cursus scolaire
terminé, je me trouvais de plus en plus orientée vers les études
ou les activités où l’on se sent plus proche de l’homme
ordinaire, de ses problèmes et de ses soucis quotidiens. L’un de
nos problèmes majeurs étant celui de la gestion de nos
ressources — humaines ou matérielles — j’ai trouvé que les
études d’administration des affaires et de management
répondaient le plus à ce besoin ».
1969 est une date charnière. C’est lors de
cette année que tout a changé, la ville sous l’effet de
l’évacuation de ses habitants à la suite de la défaite militaire
de 1967, et la vie de la jeune Faïza sous l’effet du déplacement.
La première année universitaire était
transitoire, elle l’a passée à Alexandrie. Sa sœur y était déjà
inscrite à la faculté de droit. « Durant cette année, je me suis
installée dans la résidence pour étudiantes. C’était la première
fois que je m’éloignais de ma famille. C’était une expérience
assez riche qui m’a appris à me débrouiller seule. J’ai bien
compris le sens de la liberté responsable à laquelle ma mère
m’avait habituée ». L’année d’après, elle a rejoint la faculté
de commerce de l’Université du Caire. Sa vie a chamboulé. Tout
était très différent. Alors que Port-Saïd était une ville calme,
intime où ses habitants se connaissaient, Le Caire est tout
autre chose. C’est la capitale, une ville étendue, peuplée et
agitée. « Mais c’est aussi une ville extraordinaire. Quand Frank
Sinatra chante pour New York La ville qui ne dort jamais, j’ai
toujours l’impression que cette chanson colle bien au Caire ».
Les études terminées, la vie de Faïza
Aboul-Naga prend un nouveau tournant. Le ministère des Affaires
étrangères annonce qu’une sélection aura lieu pour une nouvelle
promotion de diplomates. C’est sous la pression de sa mère qui
l’a encouragée à y postuler et qui n’affichait aucune objection
contre des voyages en permanence et des missions à l’étranger
que Faïza finit par se présenter. « Elle était certaine de ma
réussite dans un tel domaine et elle voyait que le voyage ne me
poserait aucun problème. Et, évidemment, c’est ce qui a eu lieu.
Ma réussite dans la carrière, je la dois tout d’abord à cette
femme extraordinaire : ma mère ».
Plus elle avançait dans sa vie, plus elle
multipliait les repères qui consolidaient son indépendance et
son esprit ouvert. La diplomatie l’a beaucoup aidée sur ce plan.
Elle a contribué à imprégner sa personnalité à la fois d’une
certaine fermeté, flexibilité ainsi que d’un sérieux qui lui ont
appris à défendre sans relâche les intérêts nationaux.
« Une personne qui s’enrôle dans le corps
diplomatique est introduite dans un milieu connu par sa vaste
diversité culturelle. Elle apprend au fur et à mesure à avoir un
esprit ouvert, tolérant, capable de cerner et de comprendre les
différences de points de vue et de positions. Finalement, la
patience, la clairvoyance et la persévérance sont les acquis de
la carrière diplomatique ».
Mais, ce que Faïza Aboul-Naga apprécie le
plus dans son passé de diplomate, ce sont les relations humaines
qu’elle a pu nouer avec d’éminentes personnalités arabes et
étrangères illustres. Parmi celles-là, le Dr Ismat Abdel-Méguid,
ex-secrétaire général de la Ligue Arabe, et aussi le Dr Boutros
Boutros-Ghali avec qui elle a travaillé pendant plus de 17 ans
dont cinq en tant que conseillère lorsqu’il occupait le poste de
secrétaire général des Nations-Unies.
« Il y a aussi l’inoubliable secrétaire
général de la Ligue arabe, Amr Moussa. J’ai eu la chance de
collaborer avec lui lorsqu’il était chef de la diplomatie
égyptienne. Je cite également l’ambassadeur Nabil Al-Arabi, le
juge d’Egypte à la Cour internationale de justice, ainsi que
notre grand défunt, Dr Ibrahim Chéhata, vice-président et
conseiller juridique de la Banque mondiale ». Elle ne veut
omettre personne.
Après une carrière réussie en tant que
diplomate, Faïza Aboul-Naga est nommée ministre. D’abord
ministre d’Etat aux Affaires étrangères, ensuite ministre de la
Coopération internationale. Un coup de chance ? Histoire de
contacts et de relations publiques ? Les mauvaises langues ne
l’épargnent guère. D’aucuns vont même jusqu’à mettre en question
l’importance du ministère de la Coopération, avançant qu’à
l’heure actuelle l’Egypte n’en a pas besoin. « On n’a ni aides
ni dettes étrangères comme auparavant. Les accords qu’elle
décroche sont limités », dit-on, comme pour lui lancer des
quolibets. Mais Faïza Aboul-Naga continue à œuvrer pour
promouvoir la coopération technique et économique entre l’Egypte
et les pays étrangers de manière à servir les intérêts de cette
phase transitoire de l’économie égyptienne.
Son ministère s’occupe également de la
gestion des aides étrangères et veille à ce qu’elles nourrissent
les projets de développement ainsi que les projets
d’infrastructure en Egypte. Et à nouveau, les bruits remontent à
la surface, essayant de relativiser l’une des idées qu’elle a
adoptées, visant à inviter les pays créanciers à investir en
Egypte, afin de se faire rembourser. « C’est une idée applicable
à de très faible échelle. Ces pays en question ne sont par
exemple pas toujours prêts à acheter une usine en Egypte »,
dit-elle.
Ceci dit, à chaque nouveau poste, ses défis.
Et Madame la ministre ne prête pas grande attention aux cancans.
« Le grand défi qui se pose à nous est de réussir à transformer
l’économie égyptienne en une économie reposant largement sur un
commerce actif et des investissements productifs. Cela nous
aidera certainement à substituer le commerce et les
investissements aux aides étrangères ».
Autres préoccupations majeures d’Aboul-Naga :
contribuer à la création de nouveaux emplois pour la jeunesse
égyptienne, veiller à ce que la main-d’œuvre égyptienne soit
bien formée et exploitée de manière adéquate et élever le niveau
de vie de l’Egyptien moyen.
Propulsée par son désir de tirer profit de
ressources humaines égyptiennes, la ministre accorde une
importance particulière au dossier des mines en Egypte. Il
suffit de mentionner le terme « mine » pour que la ministre
énumère non sans enthousiasme les motifs de son engagement dans
un tel dossier. « Sur le plan , et depuis 1982, on a recensé 9
000 victimes dont 696 ont trouvé la mort à cause de la présence
des mines. Ces chiffres ne représentent que le nombre de
victimes enregistrées. En vérité, la réalité est plus amère.
Tout cela signifie une perte en ressources humaines qui,
elles-mêmes, représentent la richesse primordiale de toute
société en développement », explique-t-elle.
Outre cet aspect humain, le dossier des mines
est un dossier économique par excellence. La côte nord-ouest
égyptienne avec son étendue désertique forme une zone qui,
malgré son potentiel économique important, reste inexploitée.
Bien que sa superficie couvre 22 % du territoire égyptien, elle
ne représente que moins de 0,5 % du PIB de l’Egypte. « Lorsque
nous évoquons la côte nord-ouest en matière d’agriculture, nous
parlons de 3 millions de feddans jusque-là non défrichables. Il
suffit de dire que cette région fut appelée le grenier à blé de
l’Empire romain pour se rendre compte de sa valeur. Nous parlons
d’un réservoir d’eau de source jusque-là négligé. Au niveau
touristique nous évoquons une zone qui pourrait dans l’avenir
devenir une destination importante pour le tourisme culturel,
désertique, thérapeutique, écologique, astrologique, etc ».
Selon Faïza Aboul-Naga, il ne faut pas
oublier la richesse pétrolière et minérale de cette région qui
contient seule des réserves estimées à 4,8 billions de barils de
pétrole et 13,4 trillions de pieds cubes de gaz naturel. Nous
parlons également de 350 millions de mètres cubes de minéraux.
Bref, comment peut-on après cela fermer les yeux sur ce sujet
important de développement économique et social de l’Egypte ?
Elle y met donc toute son âme.
Mais, ni le travail ni les voyages n’ont
empêché la douceur féminine de Faïza Aboul-Naga de se manifester
et de réclamer son droit au mariage et à la maternité. Et c’est
peut-être ce désir assouvi qui la rend capable de donner de son
mieux. C’est lors d’une visite au cabinet du Dr Boutros
Boutros-Ghali qui, à l’époque, était ministre d’Etat Aux
affaires étrangères, qu’elle a rencontré son âme sœur Hicham Al-Zimaiti.
« En 1984, je venais de terminer mon premier poste à New York en
tant que membre de la mission permanente de l’Egypte aux
Nations-Unies et Hicham venait de terminer son premier poste à
Dakar (Sénégal) ». Et de poursuivre : « On partageait le même
bureau au cabinet du ministre et on s’est mariés en 1986 après
une année de fiançailles. Puis Hicham fut désigné membre de la
mission permanente de l’Egypte à Genève. J’ai pris un congé sans
solde pendant quatre ans pour l’accompagner. C’est durant cette
période que nous avons eu notre joie, Chérif, mon fils qui suit
aujourd’hui ses études en sciences politiques à l’Université
américaine du Caire ». Ce sont les deux hommes de sa vie. Ils se
taillent une place à part parmi d’autres personnalités qui l’ont
marquée : Arafat, Bouteflika, Chirac, Clinton, Mandela, Castro
... La liste est longue.
Rania Adel