Ce que vit Gaza aujourd’hui est un événement
sans précédent. Mais il ne représente pas pour autant un nouveau
volet dans le conflit palestino-israélien. Il s’inscrit plus
comme une tentative pour changer les règles du jeu de ce conflit.
Le Hamas, et notamment les rigoristes qui dominent son aile
militaire, tente d’astreindre le gouvernement d’Olmert
d’accepter le principe de l’échange de l’otage israélien contre
des détenus palestiniens, abstraction faite de leur nombre. Par
ailleurs, le gouvernement Olmert tente d’avorter ces tentatives.
C’est ce qui crée de nouvelles conjonctures.
La dimension de la crise semble plus
importante que le sort du soldat israélien, des agressions
israéliennes ou de la tension qui sévit depuis la victoire du
Hamas aux élections législatives et la formation du gouvernement.
Ceci rend le règlement du problème du soldat
israélien détenu extrêmement compliqué. La tentative de changer
les règles du jeu crée une équation nulle car il est difficile
de trouver un compromis : soit le Hamas réussit à imposer ce
changement, soit le gouvernement israélien réussit à le faire
avorter. Pour la médiation égyptienne, la situation semblait
sans issue. Les efforts déployés au cours des deux dernières
semaines n’ont mené à rien. Ceux commencés au Caire, avec une
coopération limitée de la part de Washington, étaient affaiblis
par un différend autour de l’estimation de la gravité de la
situation. Le sommet égypto-saoudien qui s’est tenu le lundi 3
juillet à Riyad était l’un des aspects les plus évidents du
soutien arabe pour la médiation égyptienne. Quant à la
coordination égypto-syrienne, elle était l’un des aspects non
déclarés les plus importants. Damas s’était montré favorable aux
efforts égyptiens à la lumière des résultats positifs de la
visite effectuée par Al-Assad au Caire, trois jours seulement
avant la détention du soldat israélien. Ce soldat était devenu
otage de l’aile militaire du mouvement Hamas et de deux autres
factions qui lui sont étroitement liées.
Les circonstances de cette crise rendent sa
résolution quasi impossible sachant que le gouvernement
israélien devra sauver la face dans le premier grand défi qui
l’oppose au Hamas. Ce mouvement avance des revendications
impossibles comme la libération de 1 000 détenus palestiniens,
outre les femmes et les enfants détenus. Sans oublier que les
leaders du mouvement à l’étranger avaient menacé de recourir à
l’enlèvement d’autres soldats israéliens pour les échanger
contre des détenus palestiniens. Des revendications qui placent
leur crédibilité sur la sellette à un moment difficile où les
différends non déclarés ne cessent de s’accroître entre eux et
les leaders modérés de l’intérieur. Le fossé entre les
rigoristes et les modérés du Hamas avait mis encore plus de
bâtons dans les roues de la -médiation. L’obstacle le plus
important réside dans la difficulté de parvenir à une formule à
travers laquelle Olmert ou Méchaal peuvent se prétendre
vainqueurs ou du moins non perdants.
Pour le gouvernement israélien, il est
difficile de se soumettre à la tentative du Hamas de changer les
règles du jeu et de créer une nouvelle arme, plus létale que les
missiles artisanaux que les Palestiniens ont développés.
Accepter d’échanger le soldat israélien contre des détenus
palestiniens et parvenir à un accord déterminé encourageront les
diverses factions à kidnapper davantage de soldats israéliens.
C’est le scénario le plus grave pour Israël. Par ailleurs, pour
Hamas et notamment pour ses leaders rigoristes, il est difficile
de libérer le soldat détenu sans contrepartie. Renoncer à
l’échange affaiblit la situation du mouvement en général sur la
scène palestinienne et le présente comme incapable de gérer la
crise. Il affaiblit aussi la position de ses leaders rigoristes.
Ils craignent, en effet, que leur accession au pouvoir ne mène à
un changement progressif de la doctrine du mouvement renforçant
le pouvoir des modérés et l’écartant de ses constantes.
Il était donc tout à fait naturel que la
médiation égyptienne soit dans l’impasse. Le gouvernement Olmert
n’a pas accepté de réduire au minimum le nombre de Palestiniens
qui peuvent être échangés contre le soldat israélien. Il a
refusé de réduire de moitié le nombre requis par le Hamas. Il
n’a pas accepté non plus des exigences moins embarrassantes pour
lui comme de libérer des détenus emprisonnés depuis plus de 20
ans ou de libérer les femmes dont le nombre atteint près de 120.
Pour le gouvernement Olmert, le problème réside dans le principe
de l’échange et non dans le nombre et le statut des Palestiniens
qui peuvent être échangés.
D’autre part, les rigoristes du Hamas n’ont
accepté aucun accord sur le principe de l’échange car sa
consécration est l’essentiel pour eux. Ce qui signifie une
redistribution des cartes. Cette dernière ne peut aboutir qu’à
travers un accord d’échange déclaré et exécuté face au monde
entier. C’est pourquoi les rigoristes ont refusé une formule que
le gouvernement Olmert pouvait accepter sous l’effet de
l’insistance égyptienne et de pressions américaines limitées.
Cette formule se base sur la libération du soldat israélien en
contrepartie du retrait des forces israéliennes du secteur puis
la libération d’un nombre indéterminé de détenus palestiniens.
Cependant, cette formule ne répond pas au besoin des rigoristes
du Hamas de consacrer le principe de l’échange bien qu’elle mène
à la libération de détenus palestiniens. Chose garantie par
l’Egypte.
Le principe de l’échange est plus important
pour eux que la libération des détenus. Le problème, pour eux,
n’était pas de s’assurer qu’Israël respecte cette formule. Le
problème résidait dans l’ajournement de la libération et dans
l’indétermination de la date de la libération ni les
caractéristiques des détenus qui seront libérés. C’est pourquoi
bien que cette formule garantisse la libération de détenus
palestiniens, elle ne mène pas à la consécration du principe de
l’échange des détenus.
Si le gouvernement Olmert persiste à vouloir
avorter cette tentative de changer les règles du jeu, ce qui est
le plus probable, les deux parties entreront dans une guerre
d’usure indéterminée. Les kidnappeurs du soldat israélien
tenteront d’épuiser moralement les Israéliens alors que le
gouvernement d’Olmert tentera d’épuiser les Palestiniens
moralement et matériellement.
Le prochain échiquier palestinien dépendra
des interactions à l’intérieur du mouvement du Hamas et de la
capacité de ses leaders modérés, dont le chef du gouvernement
actuel Ismaïl Haniyeh, de sauver le mouvement et la cause
palestinienne, en réorganisant les conjonctures à l’intérieur
même du mouvement. La position des rigoristes s’affaiblira
certainement et leur relation avec Damas ne sera plus comme
avant, après qu’ils eurent refusé les conseils syriens de
répondre aux médiations égyptiennes. Le fait qui a exposé Damas
à des accusations américaines et françaises et à des
provocations de l’aviation israélienne qui a survolé au-dessus
du palais présidentiel syrien. Damas craint de se trouver seul
si Téhéran vient à conclure un accord avec l’Occident. Damas
cherche dans ce cas un couvert arabe. Ceci était évident dans la
visite d’Al-Assad pour Le Caire le 22 juin dernier.
De plus, l’échec des rigoristes du Hamas
d’échanger le détenu israélien rend leur position interne une
sorte d’aventure dont de nombreux Palestiniens payent le prix.
Le fait qui affaiblit leur position. Si ceci se réalise, les
leaders modérés de l’intérieur pourront prendre des mesures
efficaces pour activer le document de concorde nationale. Ils
pourront ainsi créer une nouvelle situation où la partie
palestinienne sera dans une position plus forte sur le plan
régional et international.
Ce sont les interactions internes du Hamas
qui ont formé la scène palestinienne actuelle. Ce sont aussi les
évolutions de ses interactions qui détermineront la scène
suivante et notamment l’équilibre de forces entre les rigoristes
et les modérés.