Je suis arrivé à la demeure de notre éminent
homme de lettres Naguib Mahfouz à 18h, l’heure de notre
rendez-vous hebdomadaire, pour discuter du contenu de
l’entretien qu’il m’accorde et que je publie dans Al-Ahram
toutes les semaines.
Quand j’ai sonné à la porte, le maître a
ouvert en personne et m’a accueilli chaleureusement comme il le
fait d’habitude chaque semaine, comme s’il ne m’avait pas vu
depuis longtemps. On s’est dirigés ensemble vers la salle de
séjour où nous avons pris l’habitude de nous asseoir. J’ai été
étonné qu’il ait entendu la sonnerie alors qu’il souffre de
problèmes d’ouïe et qu’il écoutait à peine avec un appareil
auditif à l’oreille gauche.
Je me rappelle qu’il m’avait parlé d’un
appareil de fabrication américaine que des amis étaient censés
lui apporter car, selon eux, il était plus efficace que celui
qu’il utilisait. Je lui ai alors demandé : Avez-vous changé
votre appareil auditif Monsieur Naguib ? Il me répondit : « Non.
Pourquoi demandes-tu ? ».
— Parce que vous avez entendu la sonnerie de
la porte et vous avez ouvert par vous-même, alors que d’habitude
vous m’attendiez dans le salon et c’était toujours votre épouse
qui m’accueillait.
— Je n’ai pas entendu la sonnerie, mais j’ai
pris l’habitude de votre ponctualité. Une fois que l’horloge a
sonné 6 heures, je me suis levé pour vous ouvrir et je vous ai
vu devant moi, comme je l’ai prévu.
En réalité, la ponctualité a toujours été une
caractéristique distinctive de Naguib Mahfouz. Il avait pris
l’habitude de s’asseoir tous les matins sur son bureau, stylo à
la main, et devant lui les papiers, indépendamment du fait s’il
avait quelque chose à écrire ou non. Il s’assoit sur son bureau
pendant trois heures, ensuite il commence sa marche au bord du
Nil, en empruntant le pont Galaa jusqu’à Guézira, qu’il traverse
jusqu’à la place Tahrir, où se trouve le café Ali Baba. Il s’y
installe au second étage et déguste son café avant de se rendre
à son travail, que ce soit au gouvernement ou, plus tard, à
Al-Ahram. Tous les jours, il faisait ce périple à pied. Monsieur
Naguib n’a jamais possédé une voiture, c’est un grand marcheur.
Il a sillonné Le Caire, a connu toutes les rues et toutes les
ruelles. Lorsque l’ex-gouverneur de Guiza et actuel ministre de
la Justice, Mahmoud Aboul-Leil, a décidé de répondre à un appel
que j’avais formulé dans l’un de mes articles, où j’ai demandé
d’installer une statue de Mahfouz de son vivant à l’occasion de
son 90e anniversaire, le sculpteur Mohamad Sélim Abdou a décidé
de présenter le grand écrivain dans une pause de marche. Et
c’est ainsi que sa célèbre statue installée à la place Sphinx,
au début de la rue Gameat Al-Dowal Al-Arabiya, montre Mahfouz.
Le maître Mahfouz effectuait ce périple tous
les jours, sauf les vendredis, qu’il considère comme son congé
hebdomadaire. Pendant l’été, lorsqu’il partait à Alexandrie, il
arrêtait totalement l’écriture pour la reprendre dès sa rentrée
au Caire.
Je me rappelle lui avoir demandé une fois : —
Comment se fait-il que vous n’avez pas changé votre système ?
Trouviez-vous quelque chose à écrire tous les jours pendant ces
trois heures ?
— Parfois j’accomplissais un travail que
j’avais déjà commencé et souvent je rédigeais une nouvelle, et
parfois je n’écrivais rien. Mais la plupart du temps, je ne me
levais pas du bureau. L’écrivain est comme le fonctionnaire qui
doit travailler un nombre d’heures. Si la loi du travail stipule
huit heures de travail au quotidien, je ne consacre que trois
heures pour l’écriture. Cela est-il trop pour quelqu’un qui est
écrivain de profession ?
— Bien sûr que non. Mais si l’inspiration ne
vous vient pas, pourquoi restez-vous sur le bureau, stylo à la
main ?
— Si le fonctionnaire n’a pas de travail un
jour, a-t-il le droit de tout laisser tomber et de se balader
dans les rues ? Je me suis rendu compte que l’on peut habituer
l’inspiration à venir à des moments spécifiques. Je m’assois à
mon bureau, le stylo à la main, jusqu’à ce que la muse arrive.
Et si elle arrive à n’importe quel autre moment, je ne serais
pas prêt à l’accueillir.
— La muse répondait-elle à l’appel au moment
que vous avez prévu et non pas à n’importe quelle autre heure ?
— La plupart du temps, la muse me soufflait
ce que je devais écrire à ces heures matinales qui, en général,
sont des moments de limpidité. Au cours de ces heures, je peux
écrire le double de ce que j’ai écrit tout au long de la journée.
Cependant, parfois la muse me chuchotait juste quelques idées.
Je les inscrivais sur un petit bout de papier quand je me
trouvais au café avec des amis. Le lendemain, assis à mon
bureau, je reviens sur ces idées pour les achever en leur
donnant leurs réelles dimensions.
— Parfois le froid de l’hiver est
insupportable. Cela vous empêchait-il de descendre de chez vous,
tôt le matin, pour vous rendre à pied au café Ali Baba, à la
place Tahrir ?
— Non, la marche me donne plus de dynamisme
et me réchauffe. Je ne ressentais guère le froid. J’ai beaucoup
modifié mon parcours après avoir obtenu le prix Nobel, mais pas
à cause du froid. Après mon café, je passais à l’Université
américaine qui se trouve près de Ali Baba. La maison d’édition
de l’Université avait un dossier de presse quotidiennement mis à
jour qui réunissait les commentaires et les articles de presse
parus dans les journaux étrangers. Après avoir parcouru ces
articles, je poursuivais mon trajet vers Al-Ahram.
Dans l’après-midi, le maître avait l’habitude
de faire la sieste après le déjeuner. Il se réveillait à 17
heures pour marcher dans le salon en écoutant les chansons d’Oum
Kalsoum pendant une heure, au cours de laquelle il s’habillait
et se préparait à descendre pour rencontrer ses amis. Et
jusqu’aujourd’hui, Mahfouz a maintenu cette habitude de
rencontrer ses amis à la même heure, tous les jours, sauf celui
où il me rencontre, une fois par semaine.