Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamed Salmawy
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 Semaine du 12 à 18 juillet 2006, numéro 618

 

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Opinion

 « J’ai habitué la muse à me visiter à des moments précis ! »

Mohamed Salmawy

Ecrivains et artistes disent que d’habitude ils ne savent pas quand est-ce qu’ils ont l’inspiration. S’ils n’écrivent rien de nouveau, c’est parce qu’ils n’ont pas eu d’inspiration. Pour notre éminent écrivain Naguib Mahfouz, les choses se passent différemment. Il dit qu’il attend la muse assis sur son bureau à des moments déterminés dans la journée, et que si elle venait à d’autres moments, il ne serait pas disposé à la recevoir !!

Je suis arrivé à la demeure de notre éminent homme de lettres Naguib Mahfouz à 18h, l’heure de notre rendez-vous hebdomadaire, pour discuter du contenu de l’entretien qu’il m’accorde et que je publie dans Al-Ahram toutes les semaines.

Quand j’ai sonné à la porte, le maître a ouvert en personne et m’a accueilli chaleureusement comme il le fait d’habitude chaque semaine, comme s’il ne m’avait pas vu depuis longtemps. On s’est dirigés ensemble vers la salle de séjour où nous avons pris l’habitude de nous asseoir. J’ai été étonné qu’il ait entendu la sonnerie alors qu’il souffre de problèmes d’ouïe et qu’il écoutait à peine avec un appareil auditif à l’oreille gauche.

Je me rappelle qu’il m’avait parlé d’un appareil de fabrication américaine que des amis étaient censés lui apporter car, selon eux, il était plus efficace que celui qu’il utilisait. Je lui ai alors demandé : Avez-vous changé votre appareil auditif Monsieur Naguib ? Il me répondit : « Non. Pourquoi demandes-tu ? ».

— Parce que vous avez entendu la sonnerie de la porte et vous avez ouvert par vous-même, alors que d’habitude vous m’attendiez dans le salon et c’était toujours votre épouse qui m’accueillait.

— Je n’ai pas entendu la sonnerie, mais j’ai pris l’habitude de votre ponctualité. Une fois que l’horloge a sonné 6 heures, je me suis levé pour vous ouvrir et je vous ai vu devant moi, comme je l’ai prévu.

En réalité, la ponctualité a toujours été une caractéristique distinctive de Naguib Mahfouz. Il avait pris l’habitude de s’asseoir tous les matins sur son bureau, stylo à la main, et devant lui les papiers, indépendamment du fait s’il avait quelque chose à écrire ou non. Il s’assoit sur son bureau pendant trois heures, ensuite il commence sa marche au bord du Nil, en empruntant le pont Galaa jusqu’à Guézira, qu’il traverse jusqu’à la place Tahrir, où se trouve le café Ali Baba. Il s’y installe au second étage et déguste son café avant de se rendre à son travail, que ce soit au gouvernement ou, plus tard, à Al-Ahram. Tous les jours, il faisait ce périple à pied. Monsieur Naguib n’a jamais possédé une voiture, c’est un grand marcheur. Il a sillonné Le Caire, a connu toutes les rues et toutes les ruelles. Lorsque l’ex-gouverneur de Guiza et actuel ministre de la Justice, Mahmoud Aboul-Leil, a décidé de répondre à un appel que j’avais formulé dans l’un de mes articles, où j’ai demandé d’installer une statue de Mahfouz de son vivant à l’occasion de son 90e anniversaire, le sculpteur Mohamad Sélim Abdou a décidé de présenter le grand écrivain dans une pause de marche. Et c’est ainsi que sa célèbre statue installée à la place Sphinx, au début de la rue Gameat Al-Dowal Al-Arabiya, montre Mahfouz.

Le maître Mahfouz effectuait ce périple tous les jours, sauf les vendredis, qu’il considère comme son congé hebdomadaire. Pendant l’été, lorsqu’il partait à Alexandrie, il arrêtait totalement l’écriture pour la reprendre dès sa rentrée au Caire.

Je me rappelle lui avoir demandé une fois : — Comment se fait-il que vous n’avez pas changé votre système ? Trouviez-vous quelque chose à écrire tous les jours pendant ces trois heures ?

— Parfois j’accomplissais un travail que j’avais déjà commencé et souvent je rédigeais une nouvelle, et parfois je n’écrivais rien. Mais la plupart du temps, je ne me levais pas du bureau. L’écrivain est comme le fonctionnaire qui doit travailler un nombre d’heures. Si la loi du travail stipule huit heures de travail au quotidien, je ne consacre que trois heures pour l’écriture. Cela est-il trop pour quelqu’un qui est écrivain de profession ?

— Bien sûr que non. Mais si l’inspiration ne vous vient pas, pourquoi restez-vous sur le bureau, stylo à la main ?

— Si le fonctionnaire n’a pas de travail un jour, a-t-il le droit de tout laisser tomber et de se balader dans les rues ? Je me suis rendu compte que l’on peut habituer l’inspiration à venir à des moments spécifiques. Je m’assois à mon bureau, le stylo à la main, jusqu’à ce que la muse arrive. Et si elle arrive à n’importe quel autre moment, je ne serais pas prêt à l’accueillir.

— La muse répondait-elle à l’appel au moment que vous avez prévu et non pas à n’importe quelle autre heure ?

— La plupart du temps, la muse me soufflait ce que je devais écrire à ces heures matinales qui, en général, sont des moments de limpidité. Au cours de ces heures, je peux écrire le double de ce que j’ai écrit tout au long de la journée. Cependant, parfois la muse me chuchotait juste quelques idées. Je les inscrivais sur un petit bout de papier quand je me trouvais au café avec des amis. Le lendemain, assis à mon bureau, je reviens sur ces idées pour les achever en leur donnant leurs réelles dimensions.

— Parfois le froid de l’hiver est insupportable. Cela vous empêchait-il de descendre de chez vous, tôt le matin, pour vous rendre à pied au café Ali Baba, à la place Tahrir ?

— Non, la marche me donne plus de dynamisme et me réchauffe. Je ne ressentais guère le froid. J’ai beaucoup modifié mon parcours après avoir obtenu le prix Nobel, mais pas à cause du froid. Après mon café, je passais à l’Université américaine qui se trouve près de Ali Baba. La maison d’édition de l’Université avait un dossier de presse quotidiennement mis à jour qui réunissait les commentaires et les articles de presse parus dans les journaux étrangers. Après avoir parcouru ces articles, je poursuivais mon trajet vers Al-Ahram.

Dans l’après-midi, le maître avait l’habitude de faire la sieste après le déjeuner. Il se réveillait à 17 heures pour marcher dans le salon en écoutant les chansons d’Oum Kalsoum pendant une heure, au cours de laquelle il s’habillait et se préparait à descendre pour rencontrer ses amis. Et jusqu’aujourd’hui, Mahfouz a maintenu cette habitude de rencontrer ses amis à la même heure, tous les jours, sauf celui où il me rencontre, une fois par semaine.

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