Dès que mon regard tomba sur elle, je ne
pouvais rien voir d’autre.
J’étais content parce que le métro était
presque vide. Quand j’étais monté, à Isaaf, j’ai tout de suite
pu m’asseoir à ma place préférée, à côté d’une fenêtre qu’on
peut ouvrir, installé dans le sens de la marche du train … et
pas l’inverse.
Ils sont montés à Tahrir. Elle s’installa sur
le siège en face de moi. Le garçon, lui, choisit la place à côté
de moi.
Le regard de reproche qu’elle lui lança me
mit tout de suite en garde.
La femme était au bord de la cinquantaine.
Lui, avait la vingtaine.
N’importe qui pouvait voir qu’elle n’était
pas sa mère.
De prime abord, elle n’attirait pas
l’attention. Elle faisait assez âgée. Mais un deuxième regard
suffisait pour découvrir qu’elle était belle … ou qu’elle
l’avait été jusqu’à récemment encore. Elle avait acheté une
cravate pour lui, un foulard pour elle et elle l’emmenait chez
elle. Visiblement ce n’était que difficilement qu’elle l’avait
convaincu de l’accompagner, en utilisant divers stratagèmes.
Elle continuait à essayer de le convaincre.
Son regard ne quittait pas le garçon.
Elle le mangeait presque du regard. Elle
s’était occupée … le jour même — probablement — de s’épiler.
Elle avait des boutons et sa peau semblait légèrement irritée
sous la poudre. Ses sourcils étaient dessinés avec le plus grand
soin.
Les lèvres … un miracle. Pulpeuses, jamais
réellement immobiles, même quand elle ne parlait pas. Sans
parler de l’expression des yeux.
L’impression qu’elle aurait pu être sa mère
semblait être son grand drame. Tous ses gestes tentaient de le
nier.
Lui ne parlait pas, ou presque, si ce n’est
pour répondre sèchement à ses questions, quand elle insistait.
Cela m’avait l’air d’être une attitude assez
sage. Car elle parlait sans discontinuer, de façon décousue,
surtout dans la formulation des questions :
— T’as vu … Le métro est complètement vide …
pour que tu arrêtes avec tes prétextes.
— …
— Alors comme ça « Tante Nabila veut que je
révise avec les enfants » … regarde moi ça ... Elle parlait de
réviser au mioche qu’est à la maternelle ou à la fille qu’est au
collège ? C’est elle qui t’a dit ça ou la fille ?
— …
— Amani … Elle était là-bas ?
— Oui.
— Oui toi-même. Dès que tu rentres à la
maison, la première chose que tu fais c’est de prendre le
téléphone. Jusqu’à trois heures à l’aube ça sonnait occupé. En
panne, que tu me dis. S’il était en panne, ça sonnerait.
— J’t jure qu’il était en panne. C’est
l’appareil lui-même qui était en panne.
— J’aimerais te croire … Arrête … Et alors
pourquoi tu ne m’as pas appelée toi-même ?
— C’est toujours toi qui appelles.
Elle était installée au milieu du siège. Elle
avait posé les sacs qu’elle avait avec elle sur la partie restée
vide pour que personne ne s’installe à côté d’elle. Elle me jeta
un regard explorateur qui instaura une certaine complicité.
Je rentrais de Ghouriya. J’étais content, mes
yeux étaient calmes. Peut-être qu’ils lui ont clairement exprimé
de la compréhension, de l’estime, du pardon, de l’intérêt.
En début de soirée, on avait fait un feu,
Sayed, Youssef et moi, dans la maison devenue une ruine sans
plafond où vivait Sayed Abdel-Aziz. On a écouté Souviens-toi de
moi d’Oum Kalsoum, enregistrement de La Voix de Damas. On l’a
écoutée une seconde fois, puis on a bu du thé, on a mangé, puis
on a bu un autre thé. Des gens sont passés, puis sont repartis …
On a allumé la lumière quand le feu est
devenu très attirant. Youssef a eu peur de devenir aveugle, des
démons et de la folie. Le feu, aussi, avait dissipé ma
distraction habituelle après les deux doses de haschisch. On a
raconté des choses drôles, des choses tristes. Puis je suis
parti faire un tour dans les cafés de Hussein, subjugué par les
lumières, les couleurs, les gens. Et me voilà, maintenant,
installé dans le métro, sur mon siège préféré, calme et
complètement plongé dans ce qui se passait.
Au niveau de la station Mar Guirguis, son
regard avait commencé à me faire participer à l’affaire.
Quand la réponse ne lui plaisait pas, elle me
regardait comme pour me rendre témoin de ce qu’il faisait d’elle
… un regard vivant, humiliant, désespéré, souriant.
Le fait qu’elle soit installée en sens
inverse de la marche du métro semblait faire partie des éléments
qui la rendaient distraite. Elle semblait, comme moi, ne pas
aimer être installée dans ce sens. Son corps — tout entier,
presque — n’arrêtait pas de bouger à la recherche d’une position
plus confortable.
A Maadi, quand il ne resta plus que quelques
passagers ici et là dans le wagon, elle avait finalement trouvé
une position confortable :
Elle avait enlevé ses chaussures, et les
jambes croisées, elle appuyait le pied sur le genou du garçon et
le dos sur le bord de la fenêtre. Ce qui laissait à voir une
partie nue de son genou, qu’elle me laissa.
Elle ouvrit l’un des sacs à côté d’elle et en
sortit la cravate :
— Elle est belle. Mais pourquoi tu as pris la
première ? On aurait pu continuer à chercher …
— Celle-là est bien.
— Alors comme ça, « vous pouvez entrer
l’essayer dans la cabine, monsieur ».
— Elle a dit : « la voir », pas « l’essayer
».
— Je lui ai répondu. Tu te souviens de ce que
j’ai dit ? Tu te souviens ? Comment ça se fait que tu te
souviennes de ce qu’elle a dit, elle ?
— Je ne me souviens pas exactement de ce que
tu as dit, mais tu t’es énervée sur elle.
— Non ! Si tu te souviens de ce qu’elle a dit,
il faut aussi que tu te souviennes de ce que moi j’ai dit.
— Ah oui, tu lui as dit : « nous on est pas
de ceux qui essayent, ma grande, on achète tout de suite.
Montre-moi les foulards, je vais bientôt partir pour le
pèlerinage ». Qu’est-ce que ça voulait dire ?
— T’as vu comme elle a rigolé, cette chipie.
Elle était bien gênée.
C’est moi qui étais « gêné » quand elle m’a
surpris du regard avant que je ne puisse dissimuler mon sourire
curieux. Je fermai les yeux sur son genou clair et dodu. Elle le
recouvrit posément, le visage rosi, tout en regardant le garçon.
Il avait éloigné son regard, et parlait à voix basse :
— Elle voulait dire le miroir de la cabine
pour que je voie si la cravate allait avec mon teint.
— Tu es blanc … Toutes les couleurs te vont
bien.
Elle fit pression sur son genou avec son pied
pour qu’il regarde dans sa direction. Mais il gardait son regard
fixé sur la fenêtre. Il avait honte de son comportement avec la
vendeuse. De l’autre sac, elle sortit le foulard, l’étendit puis
le fixa sur sa tête pour l’essayer :
— Il va avec la blouse mauve !
Comme je ne me rappelais pas tout de suite ce
que voulait dire « mauve », je n’ai pas pu lui exprimer mon
accord, ce qui l’a un peu déçue. Elle laissa son corps se
reposer, et son genou, à nouveau, se dénuder. Et se laissa aller
à un long regard mystérieux vers moi.
Quand j’ai quitté Sayed Abdel-Aziz, Oum
Kalsoum avait dissipé ce qu’il me restait de patience. En début
de soirée, j’avais décidé de ne rentrer à la maison que tard,
voire très tard. Il fallait que je m’éloigne le plus possible de
ce téléphone silencieux. Ma simple présence à côté de lui était
une attente perpétuelle, continuelle, pénible. Même quand il
battait parfois, il ne me rendait que plus désespéré et dans un
état d’attente plus violent. Je réagissais tout d’un bloc à ce
flux de sentiments décousus produits par un certain type d’amour
qui ne passionne que les fous.
J’ai bu un café place Hussein … Je devais
avoir une assez bonne prestance, car j’ai senti sur moi les
regards intéressés de plusieurs femmes, ce qui m’a donné un peu
de confiance en moi. Finalement, après plusieurs journées
torturées, j’avais réussi à me fixer sur un point calme : «
comme tu ne peux pas reculer, et que tu n’as pas la possibilité
d’avancer, essaye de rester là où tu es ». De prime abord, les
choses semblaient claires, comme ça. Mais c’étaient des mots, ce
n’étaient que des mots. Quand tu n’avançais pas, ta situation
reculait en entier et les événements le dépassent.
Des idées comme ça me passaient tout le temps
par la tête, sarésultat. Car voici que j’étais dans le train, en
train de rentrer tôt, plus tôt même que d’habitude. Et cette
femme, qui savait qu’elle menait une guerre perdue d’avance pour
garder le garçon qui ne fournissait aucun effort pour dissimuler
son dégoût ni ne semblait vouloir lui échapper, m’attirait
totalement.
Je fus réveillé par sa voix :
— Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on aille
jusqu’à Hadayeq Hélouan ? C’est loin. L’appart doit être
poussiéreux. S’il y a de la poussière, je ne passerai pas la
nuit, à cause de mon allergie. Je prendrai le dernier métro. Il
est encore tôt.
— Mais non, tu vas voir, j’étais là-bas il y
a deux jours et tout est impeccable. Si c’est comme ça, on
rentrera ensemble. Tu me raccompagneras jusqu’au début de la
rue.
J’ai vu son visage se transformer.
Visiblement, c’était sa façon de le dissuader de penser à
rentrer.
Elle se remit à sourire, agacée, et à
regarder dans ma direction pour lui signifier de remettre cette
conversation à plus tard. Il se tut et se remit à regarder la
fenêtre éloignée malgré sa main qui gardait la sienne.
Traduction de Dina Heshmat