Al-Ahram Hebdo, Littérature | Séduction
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 Semaine du 12 à 18 juillet 2006, numéro 618

 

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Littérature

Dans son deuxième roman, Sahibat al-akharine (Les Nanas des autres, Merit, 2006), l’écrivain égyptien Chéhata Al-Ariane plonge dans l’univers désabusé du narrateur célibataire, jeune écrivain immigré de la campagne.

Séduction

Dès que mon regard tomba sur elle, je ne pouvais rien voir d’autre.

J’étais content parce que le métro était presque vide. Quand j’étais monté, à Isaaf, j’ai tout de suite pu m’asseoir à ma place préférée, à côté d’une fenêtre qu’on peut ouvrir, installé dans le sens de la marche du train … et pas l’inverse.

Ils sont montés à Tahrir. Elle s’installa sur le siège en face de moi. Le garçon, lui, choisit la place à côté de moi.

Le regard de reproche qu’elle lui lança me mit tout de suite en garde.

La femme était au bord de la cinquantaine. Lui, avait la vingtaine.

N’importe qui pouvait voir qu’elle n’était pas sa mère.

De prime abord, elle n’attirait pas l’attention. Elle faisait assez âgée. Mais un deuxième regard suffisait pour découvrir qu’elle était belle … ou qu’elle l’avait été jusqu’à récemment encore. Elle avait acheté une cravate pour lui, un foulard pour elle et elle l’emmenait chez elle. Visiblement ce n’était que difficilement qu’elle l’avait convaincu de l’accompagner, en utilisant divers stratagèmes. Elle continuait à essayer de le convaincre.

Son regard ne quittait pas le garçon.

Elle le mangeait presque du regard. Elle s’était occupée … le jour même — probablement — de s’épiler. Elle avait des boutons et sa peau semblait légèrement irritée sous la poudre. Ses sourcils étaient dessinés avec le plus grand soin.

Les lèvres … un miracle. Pulpeuses, jamais réellement immobiles, même quand elle ne parlait pas. Sans parler de l’expression des yeux.

L’impression qu’elle aurait pu être sa mère semblait être son grand drame. Tous ses gestes tentaient de le nier.

Lui ne parlait pas, ou presque, si ce n’est pour répondre sèchement à ses questions, quand elle insistait.

Cela m’avait l’air d’être une attitude assez sage. Car elle parlait sans discontinuer, de façon décousue, surtout dans la formulation des questions :

— T’as vu … Le métro est complètement vide … pour que tu arrêtes avec tes prétextes.

— …

— Alors comme ça « Tante Nabila veut que je révise avec les enfants » … regarde moi ça ... Elle parlait de réviser au mioche qu’est à la maternelle ou à la fille qu’est au collège ? C’est elle qui t’a dit ça ou la fille ?

— …

— Amani … Elle était là-bas ?

— Oui.

— Oui toi-même. Dès que tu rentres à la maison, la première chose que tu fais c’est de prendre le téléphone. Jusqu’à trois heures à l’aube ça sonnait occupé. En panne, que tu me dis. S’il était en panne, ça sonnerait.

— J’t jure qu’il était en panne. C’est l’appareil lui-même qui était en panne.

— J’aimerais te croire … Arrête … Et alors pourquoi tu ne m’as pas appelée toi-même ?

— C’est toujours toi qui appelles.

Elle était installée au milieu du siège. Elle avait posé les sacs qu’elle avait avec elle sur la partie restée vide pour que personne ne s’installe à côté d’elle. Elle me jeta un regard explorateur qui instaura une certaine complicité.

Je rentrais de Ghouriya. J’étais content, mes yeux étaient calmes. Peut-être qu’ils lui ont clairement exprimé de la compréhension, de l’estime, du pardon, de l’intérêt.

En début de soirée, on avait fait un feu, Sayed, Youssef et moi, dans la maison devenue une ruine sans plafond où vivait Sayed Abdel-Aziz. On a écouté Souviens-toi de moi d’Oum Kalsoum, enregistrement de La Voix de Damas. On l’a écoutée une seconde fois, puis on a bu du thé, on a mangé, puis on a bu un autre thé. Des gens sont passés, puis sont repartis …

On a allumé la lumière quand le feu est devenu très attirant. Youssef a eu peur de devenir aveugle, des démons et de la folie. Le feu, aussi, avait dissipé ma distraction habituelle après les deux doses de haschisch. On a raconté des choses drôles, des choses tristes. Puis je suis parti faire un tour dans les cafés de Hussein, subjugué par les lumières, les couleurs, les gens. Et me voilà, maintenant, installé dans le métro, sur mon siège préféré, calme et complètement plongé dans ce qui se passait.

Au niveau de la station Mar Guirguis, son regard avait commencé à me faire participer à l’affaire.

Quand la réponse ne lui plaisait pas, elle me regardait comme pour me rendre témoin de ce qu’il faisait d’elle … un regard vivant, humiliant, désespéré, souriant.

Le fait qu’elle soit installée en sens inverse de la marche du métro semblait faire partie des éléments qui la rendaient distraite. Elle semblait, comme moi, ne pas aimer être installée dans ce sens. Son corps — tout entier, presque — n’arrêtait pas de bouger à la recherche d’une position plus confortable.

A Maadi, quand il ne resta plus que quelques passagers ici et là dans le wagon, elle avait finalement trouvé une position confortable :

Elle avait enlevé ses chaussures, et les jambes croisées, elle appuyait le pied sur le genou du garçon et le dos sur le bord de la fenêtre. Ce qui laissait à voir une partie nue de son genou, qu’elle me laissa.

Elle ouvrit l’un des sacs à côté d’elle et en sortit la cravate :

— Elle est belle. Mais pourquoi tu as pris la première ? On aurait pu continuer à chercher …

— Celle-là est bien.

— Alors comme ça, « vous pouvez entrer l’essayer dans la cabine, monsieur ».

— Elle a dit : « la voir », pas « l’essayer ».

— Je lui ai répondu. Tu te souviens de ce que j’ai dit ? Tu te souviens ? Comment ça se fait que tu te souviennes de ce qu’elle a dit, elle ?

— Je ne me souviens pas exactement de ce que tu as dit, mais tu t’es énervée sur elle.

— Non ! Si tu te souviens de ce qu’elle a dit, il faut aussi que tu te souviennes de ce que moi j’ai dit.

— Ah oui, tu lui as dit : « nous on est pas de ceux qui essayent, ma grande, on achète tout de suite. Montre-moi les foulards, je vais bientôt partir pour le pèlerinage ». Qu’est-ce que ça voulait dire ?

— T’as vu comme elle a rigolé, cette chipie. Elle était bien gênée.

C’est moi qui étais « gêné » quand elle m’a surpris du regard avant que je ne puisse dissimuler mon sourire curieux. Je fermai les yeux sur son genou clair et dodu. Elle le recouvrit posément, le visage rosi, tout en regardant le garçon. Il avait éloigné son regard, et parlait à voix basse :

— Elle voulait dire le miroir de la cabine pour que je voie si la cravate allait avec mon teint.

— Tu es blanc … Toutes les couleurs te vont bien.

Elle fit pression sur son genou avec son pied pour qu’il regarde dans sa direction. Mais il gardait son regard fixé sur la fenêtre. Il avait honte de son comportement avec la vendeuse. De l’autre sac, elle sortit le foulard, l’étendit puis le fixa sur sa tête pour l’essayer :

— Il va avec la blouse mauve !

Comme je ne me rappelais pas tout de suite ce que voulait dire « mauve », je n’ai pas pu lui exprimer mon accord, ce qui l’a un peu déçue. Elle laissa son corps se reposer, et son genou, à nouveau, se dénuder. Et se laissa aller à un long regard mystérieux vers moi.

Quand j’ai quitté Sayed Abdel-Aziz, Oum Kalsoum avait dissipé ce qu’il me restait de patience. En début de soirée, j’avais décidé de ne rentrer à la maison que tard, voire très tard. Il fallait que je m’éloigne le plus possible de ce téléphone silencieux. Ma simple présence à côté de lui était une attente perpétuelle, continuelle, pénible. Même quand il battait parfois, il ne me rendait que plus désespéré et dans un état d’attente plus violent. Je réagissais tout d’un bloc à ce flux de sentiments décousus produits par un certain type d’amour qui ne passionne que les fous.

J’ai bu un café place Hussein … Je devais avoir une assez bonne prestance, car j’ai senti sur moi les regards intéressés de plusieurs femmes, ce qui m’a donné un peu de confiance en moi. Finalement, après plusieurs journées torturées, j’avais réussi à me fixer sur un point calme : « comme tu ne peux pas reculer, et que tu n’as pas la possibilité d’avancer, essaye de rester là où tu es ». De prime abord, les choses semblaient claires, comme ça. Mais c’étaient des mots, ce n’étaient que des mots. Quand tu n’avançais pas, ta situation reculait en entier et les événements le dépassent.

Des idées comme ça me passaient tout le temps par la tête, sarésultat. Car voici que j’étais dans le train, en train de rentrer tôt, plus tôt même que d’habitude. Et cette femme, qui savait qu’elle menait une guerre perdue d’avance pour garder le garçon qui ne fournissait aucun effort pour dissimuler son dégoût ni ne semblait vouloir lui échapper, m’attirait totalement.

Je fus réveillé par sa voix :

— Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on aille jusqu’à Hadayeq Hélouan ? C’est loin. L’appart doit être poussiéreux. S’il y a de la poussière, je ne passerai pas la nuit, à cause de mon allergie. Je prendrai le dernier métro. Il est encore tôt.

— Mais non, tu vas voir, j’étais là-bas il y a deux jours et tout est impeccable. Si c’est comme ça, on rentrera ensemble. Tu me raccompagneras jusqu’au début de la rue.

J’ai vu son visage se transformer. Visiblement, c’était sa façon de le dissuader de penser à rentrer.

Elle se remit à sourire, agacée, et à regarder dans ma direction pour lui signifier de remettre cette conversation à plus tard. Il se tut et se remit à regarder la fenêtre éloignée malgré sa main qui gardait la sienne.

Traduction de Dina Heshmat

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Chéhata Al-Ariane

Né à Dessouq en 1961, Chéhata Al-Ariane a vécu toute son enfance et son adolescence dans cette petite ville du Delta. En 1991, il obtient son diplôme de commerce de l’Université de Aïn-Chams. Les années d’université sont des années qu’il qualifie de « période bohème », pendant laquelle il a commencé à entrer en contact avec le milieu des intellectuels et à écrire. En 1996, il est embauché dans l’institution des Palais de la culture et devient directeur de la série Voix littéraires. Il publie cependant son premier recueil de poèmes dans une collection totalement indépendante, Garad, animée par le poète Ahmad Taha. C’était en 1997 et le recueil s’intitulait Ghariza Assassiya (Instinct primaire). Son premier roman, Dikka khachabiya tassaa li isnayn (Banc de bois assez large pour deux), paraît deux ans plus tard, cette fois-ci dans la collection qu’il dirige. Sahibat al-akharine (Les Nanas des autres, Merit 2006) est son dernier roman. Il travaille actuellement à une nouvelle œuvre romanesque, ainsi qu’à la publication de l’ensemble de ses poèmes.

 




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