«
Je ne vois rien ... n'entends rien ... ne dis rien ... plus de
presse ... plus d'articles ». Des cris confortés par des
pancartes de « Vive la corruption, à bas la presse », une phrase
du journaliste humoristique Ahmad Ragab, devenue depuis une
semaine le slogan des journalistes. Ils étaient quelques
centaines ce jour-là devant le Parlement. Une ultime tentative
d'entraver une nouvelle loi qui met un terme au peu qui reste
d'une presse qui se veut libre. Au moment où la mobilisation
s'engageait pour de bon et que les quelques députés contre le
projet de lois et la majorité PND notamment engageaient un débat
enflammé au Parlement pour la troisième journée consécutive, le
président Moubarak s'est manifesté en annulant l'article
stipulant la peine de prison pour les cas d'atteinte à
l'intégrité financière. Quelques jours avant le sit-in, les
négociations avec le gouvernement, la grève des 28 journaux
indépendants, les lettres envoyées au président Moubarak
l'appelant à la rescousse, se sont avérées toutes inutiles. Les
députés semblaient avancer à pas sûr vers un entérinement du
texte présenté par le gouvernement, des modifications des
articles du code pénal qui s'attaquent aux affaires de
publication.
Tout avait commencé il y a deux ans, plus
précisément le 26 février 2004, lorsque le chef de l'Etat
appelle le président du Syndicat des journalistes au moment de
la réunion de l'assemblée générale de cette dernière. Il promet
d'annuler les peines de prison pour délits de presse contre les
journalistes et combattre les atteintes aux libertés. La
décision est applaudie, mais les journalistes modèrent
rapidement cet enthousiasme. La promesse apparaît vite
insuffisante. Le président promet comme il veut et « nous, nous
nous occupons de la législation », a lancé le président du
Parlement à la délégation du syndicat venue réclamer l'abolition
de la prison. Malgré l'abolition par Moubarak de l'article sur
les peines de prison pour atteinte à l'intégrité financière, le
fond de la loi reste contraire à une presse libre. Au total, 17
articles prévoyant la prison sont maintenus, « pour atteinte au
président de la République, ou à un chef d'Etat étranger, mais
aussi pour atteinte aux institutions publiques, aux forces
armées et au pouvoir judiciaire ». C'est dire que tout
journaliste critiquant George Bush par exemple ou s'attaquant à
la performance des ministères peut facilement se retrouver
derrière les barreaux. Tout reste matière à interprétation de la
part du juge.
A la fin du mois dernier, le rédacteur en
chef de l'hebdomadaire Al-Dostour a ainsi été condamné à un an
de prison pour avoir publié un article sur un procès lancé
contre le chef de l'Etat. La peine pour publication de fausses
informations reste également maintenue.
Autre point négatif, les amendes pour délits
de presse ont ainsi doublé, alors qu'elles ont déjà été
multipliées par 20 en 1996. En fonction du nouveau texte, elles
peuvent atteindre 40 000 L.E. Etrange si l'on sait que l'amende
pour homicide involontaire est souvent de 10 000 L.E. Hussein
Abdel-Razeq, secrétaire général du parti Al-Tagammoe (gauche),
relate cependant quelques amendements positifs dans la nouvelle
loi, mais qui, dit-il, « ne touchent pas le fond du problème ».
Un rédacteur en chef d'une publication ou les éditeurs qui se
voyaient associés aux peines avec leurs journalistes ne le
seront plus. Une sanction pour diffusion d'idées contraires aux
principes du système socialiste n'est plus de mise. Mais loin
des articles, de leurs détails ou encore de la terminologie
utilisée, la nouvelle loi s'efforce de contourner les peines de
prison, de ligoter les journalistes tout en laissant croire que
des concessions sur la voie des réformes ont été entreprises.
Les amendements restent de pure forme, dit le syndicat dans une
lettre adressée aux députés à la veille de l'examen du projet
par le Parlement. Insuffisance d’une réforme tant attendue et
qui ne peut être interprétée indépendamment d'une autre série de
lois qui touchent aux libertés. Des lois sur l'exercice
politique, la création des partis et le pouvoir judiciaire ont
déjà précédé celles sur les publications, et sans exception,
elles ont toutes posé de nouveaux obstacles alors qu'elles
étaient censées ouvrir la voie à des réformes. Au Parlement, le
texte n'a été rejeté que par une centaine de députés,
c'est-à-dire un peu moins du quart. Le reste, les députés du
parti au pouvoir, ont lancé des accusations de tout bord contre
la presse et les journalistes, les accusant de « corrompus », et
de « maîtres chanteurs ».
Que veut exactement le régime ? Telle est la
question dont on connaît la réponse. Une censure multiforme des
voix de l’opposition et donc de la presse qui leur sert de
plate-forme. En deux ans, les journalistes se sont montrés plus
critiques, voire plus audacieux à dévoiler des affaires de
corruption. Des hommes proches du régime et du Haut comité des
politiques du Parti national démocrate n'ont pas échappé à la
plume des journalistes.
Un problème d'intérêt
Abdallah Al-Sennawi, rédacteur en chef du
journal nassérien Al-Arabi, comme beaucoup d'autres journalistes,
va même jusqu'à accuser l'influent homme du régime, l'homme
d'affaires Ahmad Ezz, d'être « derrière cet article protégeant
l'intégrité financière ». Il y a quelques semaines, la presse
lui demandait de dévoiler sa fortune et ses origines. On dit que
Ezz a même fait du porte-à-porte pour inciter ses collègues du
PND à signer tous présents lors du débat sur la loi au Parlement.
Pour Sennawi, la preuve en est que la tâche de prouver les
accusations, documents à l'appui, incombe aux journalistes et
non aux enquêteurs comme c'est le cas dans tous les pays du
monde. En fait cela laissait entendre que le régime veut
maintenir la corruption en soutenant les atteintes aux libertés
non seulement de la presse. De plus, on relève qu'avec l'entrée
en force des hommes d'affaires au Parlement, il est normal
qu'ils tentent de se protéger par tous les moyens, estiment les
observateurs. Ils constituent un vrai lobby, relèvent-ils. Il a
fallu donc l'intervention directe du président Moubarak pour
mettre un frein à cette volonté d'exception des hommes
d'affaires. Il a ainsi demandé de supprimer la peine de prison
pour ces cas. La demande formulée par le chef de l'Etat et
annoncée par le président de l'Assemblée du peuple, Fathi
Sourour, a été accueillie « par des applaudissements nourris de
tous les députés », apprend-on. Un revirement surprenant pour
ceux du PND, au pouvoir.
Mais les questions sur les libertés se posent
toujours. Il y a également le cas des publications sur Internet.
Le jour où le gouvernement a présenté la nouvelle législation au
Parlement, les bloggers Mohamad Al-Charqawi et Karim Al-Chaer
ont vu leur détention prolongée de 15 jours. Aucune charge n’est
toujours retenue contre eux. Mais comme Alaa, le fameux blogger
relâché il y a trois semaines, ils militent activement pour la
démocratie en Egypte. C’est au moment où ils sont en prison que
leurs voix vont encore plus loin. La cellule ne les empêche pas
d'écrire, d'accuser et de réclamer leur libération et avec elle
la liberté de toute une société. La loi sur les publications ou
encore les articles dans le Code pénal les concernant ne
touchent pas uniquement les journalistes mais l'ensemble des
Egyptiens. Un simple courrier envoyé à un journal peut servir de
chef d'accusation contre l'expéditeur.
Chassés par les forces de l'ordre de
l'enceinte du Parlement, les journalistes défilent dans les rues
du centre-ville en direction du syndicat. Toujours pancartes à
la main et aux cris : « Nous voulons une presse libre », des
piétons se rejoignent à eux, par petits groupes. Quelques
dizaines par là et d'autres par ici. Les chauffeurs des taxis et
des bus ralentissent à leur passage : « Que Dieu soit avec vous
». Du haut des balcons, on lfait le signe de victoire, mais au
Parlement on agit autrement à moins d'un coup de théâtre.
Samar Al-Gamal