Leurs
sorts sont faits d’énigmes, et ils en parlent. Peer Gynt,
l’anti-héros norvégien décrit par Ibsen dans une pièce qui porte
son nom depuis 1867, se cherche allant jusqu’au pied des
pyramides. Il parle au Sphinx, soulevant les choix de la vie,
les dilemmes de l’identité et ceux de la prédestination. Qui
suis-je ? Comment être intègre ? Pour y répondre, l’aventurier
légendaire d’Ibsen passe par la folie ; ensuite atteint la
source de la sagesse, après avoir transité dans l’asile des fous.
C’est là, en effet, qu’il apprend à être lui-même. Ceci dit, la
métamorphose s’opère en Egypte, avant de rentrer finalement chez
soi.
Les pièces d’Ibsen ont conservé une bonne
part de l’actualité, comme le Sphinx a conservé son sourire
moqueur, témoin de la vie. Fasciné par l’Egypte où il a atterri
pour la première fois comme représentant de la Norvège, lors de
l’inauguration du Canal de Suez, Henrik Ibsen écrit des lettres,
des poèmes et cette pièce (Peer Gynt) situant de manière précise
le lieu de son déroulement, contrairement à son habitude.
Justement, le choix du théâtre Son et Lumière,
sur le plateau de Guiza, afin de donner Peer Gynt les 26 et 27
octobre prochain, pour célébrer le centième anniversaire de la
mort d’Ibsen, tombe à pic. Cette scène où se tisse le drame «
fantaisiste » de Peer Gynt, mis en musique par Edvard Grieg,
s’avère un cadre idéal pour mieux réfléchir l’immobilisme d’une
société consciente de son déclin.
Abordant
dans ses œuvres des thèmes comme la mondialisation, le pouvoir
politique, la liberté d’expression, la liberté individuelle et
celle des sexes, cela se comprend qu’Ibsen est le dramaturge le
plus joué après Shakespeare. Les cent ans de sa mort, célébrés à
travers le monde tout au long de l’année 2006, ne sont pas sans
rappeler le rôle central qu’il a joué dans la percée de la
modernité au sein de la vie intellectuelle européenne, étant
considéré comme le père du drame moderne. Ses 26 pièces se
répartissent en effet entre drames historiques et
nationaux-romantiques, drames psychologiques-symboliques et
drames réalistes contemporains. D’ailleurs, l’Egypte présentera,
toujours dans le cadre de la célébration, la pièce Un Ennemi du
peuple, laquelle appartient à cette dernière catégorie. Elle
sera donnée à la Bibliothèque d’Alexandrie par la troupe du
théâtre Hanaguer, juste après le vernissage d’une exposition sur
les femmes d’Ibsen, « Les Sculptures de Nina Sundbye rencontrent
les manuscrits d’Ibsen ».
Le public égyptien pourra facilement se
retrouver dans Un Ennemi du peuple, évoquant le drame d’un
médecin qui découvre que l’eau de l’établissement thermal qu’il
tient est contaminée. Il fait appel à la fermeture de son
établissement, ce qui lui attire les foudres. La presse et les
habitants se retournent contre lui, il est congédié et envisage
de partir, il se rend compte combien la liberté de penser est
mal en point dans le pays et décide de rester pour y faire face.
Cette pièce sera présentée en arabe,
contrairement à Peer Gynt, laquelle se donnera en norvégien
(avec sous-titrage sans doute). Cinq interprètes et des
techniciens norvégiens travailleront avec l’orchestre et le
ballet de l’Opéra du Caire afin de produire ce chef-d’œuvre dont
la musique d’accompagnement dépeint à merveille l’âme et
l’humeur norvégiennes.
Des costumes signés Armani, une scénographie
spéciale, une mise en scène de Bentein Baardson, un théâtre de 2
200 sièges, la présence de la première dame égyptienne et de la
reine de Norvège, un décor pharaonique qui remonte à la XVIIIe
dynastie en font l’événement de l’année. On se rapproche sous
l’effet d’une diplomatie culturelle assez clairvoyante. Cette
satire du XIXe siècle qui s’applique à nos jours, le séminaire
international prévu le 26 octobre au Conseil suprême de la
culture ainsi que les traductions publiées en l’occurrence,
révèlent à quel point Ibsen attachait une importance à ce que le
public se retrouve face à des histoires qui peuvent lui arriver
personnellement.
Dalia Chams