Le
gouvernement ougandais et les rebelles de l’Armée de résistance
du seigneur (LRA) doivent commencer, ce mercredi 12 juillet au
sud du Soudan, des négociations visant à mettre fin à près de 20
ans de guerre civile brutale dans le nord de l’Ouganda. Les deux
parties se rencontrent à Juba, capitale de la région autonome du
sud du Soudan — qui sert de base à la LRA opérant dans le nord
de l’Ouganda voisin —, grâce à la médiation du numéro deux du
gouvernement du Sud-Soudan, Riek Machar.
Ce dernier s’est félicité de la décision du
président ougandais Yoweri Museveni de garantir une amnistie
totale au chef de la LRA, Joseph Kony — recherché par la Cour
Pénale Internationale (CPI) —, en cas de succès des négociations.
M. Museveni « a été plus loin que nous ne nous y attendions », a
commenté M. Machar, pour qui cette proposition « est un très bon
geste » pour le succès des pourparlers. Le 4 juillet, le chef de
l’Etat ougandais a annoncé être prêt à accorder une amnistie
totale à Joseph Kony qui avait proposé de faire la paix avec le
gouvernement de Kampala et de mettre un terme à la guerre civile,
dans une vidéo rendue publique le 24 mai. Connue pour ses
atrocités sur les civils, la LRA cherche à renverser le
président ougandais Yoweri Museveni qu’elle prétend remplacer
par un régime basé sur les Dix commandements de la Bible.
L’offre du chef rebelle ougandais peut
s’expliquer par un changement de la donne régionale : la
conclusion fin janvier 2005 d’un accord de paix entre le
gouvernement de Khartoum et le Mouvement populaire de libération
du Soudan (SPLM), ex-rébellion au Sud-Soudan, qui sert de base à
la LRA. Depuis, le SPLM s’est engagé à repousser l’Armée de
résistance du seigneur hors du Sud-Soudan. L’application de
l’accord Khartoum-SPLM — pour l’instant en bonne route — est
synonyme de rétablissement de la stabilité au Sud-Soudan, et
d’expulsion possible des rebelles de la LRA de cette région où
ils bénéficiaient de la bienveillance des forces
gouvernementales de Khartoum.
Scepticismes
Les négociations qui commencent ce mercredi
laissent cependant sceptiques les Ougandais et l’armée régulière
qui croient à une tactique bien établie du mouvement rebelle.
Dans le nord ravagé par la guerre civile, les habitants ne
cachaient pas leur manque d’enthousiasme face à l’offre de paix
de Joseph Kony. « Nous attendons de voir si les paroles seront
suivies d’effets », déclare un habitant de la région de Gulu (nord),
l’épicentre de la sanglante rébellion lancée en 1988. « Les
habitants ici ne sont guère enthousiastes. Quand vous voyez le
même processus se reproduire de nombreuses fois et qu’au final,
la situation reste en l’état, vous ne prenez pas cela (les
déclarations de Kony) avec l’engouement auquel on pourrait
s’attendre », ajoute-t-il. De nombreux Ougandais assuraient
avoir déjà entendu le discours de Kony par le passé et ne
portaient donc qu’un intérêt limité à sa proposition de paix.
L’armée ougandaise est autant circonspecte.
Joseph Kony « a été défait militairement et à présent il parle
de pourparlers de paix », estime le lieutenant Chris Magezi,
porte-parole de l’armée régulière pour le nord du pays. « Il (Kony)
recherche toujours la paix quand il est au pied du mur. Nous
espérons que ce n’est pas le cas cette fois-ci », poursuit le
militaire.
Le scepticisme des Ougandais s’explique par
le fait que le conflit entre l’armée et la rébellion est «
lucratif pour certaines personnes », explique Mgr John Baptist
Odama, archevêque de Gulu. Charles Otema, à la tête des
renseignements militaires dans le nord, « se fait beaucoup
d’argent avec la guerre », selon des sources concordantes. Il
possède notamment le plus grand hôtel de Gulu. « Le nombre de
soldats payés est supérieur au nombre de soldats sur le terrain
», affirme Mgr Odama, selon qui « des officiers bien placés »
s’enrichissent ainsi.
Il y a aussi un certain degré de sympathie
locale pour la LRA. Les Acholi (tribu majoritaire du nord) ont
toujours été contre Yoweri Museveni, le président ougandais. La
guerre a commencé en 1986, date de la prise de pouvoir par M.
Museveni, originaire de l’ouest, alors que le pays avait jusqu’à
présent été essentiellement dirigé par des hommes du nord. «
Même si la LRA enlève des enfants, des Acholi sont au moins
contents que la LRA donne du fil à retordre à Museveni »,
affirme un spécialiste de l’Ouganda. La LRA est tristement
célèbre pour avoir enlevé plus de 20 000 enfants, contraints de
devenir des combattants ou des esclaves sexuels. Les rebelles
ont commis les pires exactions contre la population civile, qui
les surnomme les otontong (coupeurs) parce qu’ils mutilaient à
la machette ceux qu’ils accusaient de collaborer avec l’armée
régulière. Environ 2 millions de personnes sont actuellement
déplacées par le conflit, et environ 1,7 million d’entre elles
vivent dans des camps où elles dépendent de l’aide humanitaire.
Hicham Mourad