A 33 ans, elle a déjà fait plusieurs passages à la télé. Ça n’enlève rien à l’insolence de sa poésie. Soheir Hammad est palestinienne de Brooklyn, et fière de l’être.

Le Verbe assassin

Elle a la gestuelle hip-hop des rappeurs de Brooklyn-New York City. Saccadée. Le Verbe ponctué de fin de strophes lourdes et accusatrices. « Là maintenant t’es debout/sur une terre volée peu importe où/tu seras quand tu liras ce poème/ je te l’jure/sous tes pieds tout est volé/la terre ici était Iakota était Navajo/était creek était/ ».

Soheir Hammad n’est pas indienne, mais palestinienne. Sa terre, aussi, volée. Son peuple, aussi, massacré. « Une femme affamée/et asséchée demande à un/étranger avec une caméra/pointée sur elle/de la baisser/s’il vous plaît/aidez-moi à retrouver mes enfants/ça fait cinq jours ».

C’était « Jénine ».

Pour elle, écrire c’est déjà une façon d’intervenir. « Fais quelque chose/Commence par dire quelque chose ». C’est comme ça qu’elle milite. Comme ça qu’elle va aux manifestations contre l’occupation de l’Iraq. « Je vais toujours y lire des poèmes ». L’automne dernier, elle était à Washington DC. Elle monte sur scène devant 50 000 manifestants. « J’étais la dernière à lire. C’était le signal pour le début de la marche ».

Elle veut être « une artiste engagée ». S’adresser à ces militants, « casser leur bulle ». Mais aussi sortir de la sienne. « De tous temps, depuis qu’on existe, on nous raconte qu’il y a une différence entre la politique et l’art. Ces séparations nous rendent malades, nous enlèvent quelque chose de ce que nous sommes vraiment ».

Même quand elle militait 24h sur 24h, elle n’a jamais fonctionné selon ces cloisonnements. Etudiante, pendant les grèves et les occupations de la fac, c’est elle qui rédige les communiqués de presse. Elle qui lit les appels à la fin des manifs. Elle se donne à fond, participe à des grèves de la faim, se fait arrêter. C’était pendant les luttes du début des années 1990 à la fac de Cuny (Queens College of Cuny), à New York, pour arrêter l’augmentation des droits d’inscription. « Cuny était une fac gratuite jusqu’aux années soixante-dix, quand un mouvement a imposé que les Blacks et les Portoricains soient acceptés dans la scolarité. A partir de ce moment-là, ça n’a plus été gratuit ».

Elle anime des ateliers d’écriture avec les prisonniers. Pour eux aussi, elle a écrit un poème. Qu’elle lit dans les actions pour la libération de Mumia Abu Jamal, injustement accusé du meurtre d’un policier blanc, enfermé depuis plus de 23 ans dans le couloir de la mort. « Il faut aussi qu’il y ait de l’art. Les gens doivent être nourris, on doit leur rappeler pourquoi on est là ». Mais aujourd’hui, elle ne se dit plus militante. « Etre militant avec une majuscule, c’est autre chose ». Elle a « trop de respect pour ces gens, qui vivent 24h sur 24 en bossant pour changer le gouvernement ». « Qu’est-ce que je fais, moi, pour me dire encore militante, moi, qui suis dans cet hôtel, qu’on vient chercher en voiture, qui a le privilège d’avoir un journaliste installé avec moi à me poser des questions sur ma vie ».

Même si « elle ne s’attendait pas » à ce que sa vie soit « comme ça », elle s’accommode plutôt bien de sa notoriété. De lectures en publications, elle se retrouve invitée un peu partout, lancée dans une tournée de deux ans, puis propulsée d’interviews en portraits, catapultée à la télé. Ça lui donne une autre légitimité, surtout dans l’espace public aux Etats-Unis. Où elle est consciente que si elle passe aussi bien, c’est parce qu’elle n’a « pas de voile sur la tête » ni « d’accent arabe dans son anglais ». Mais soulage aussi sa famille. « Ils viennent me voir pour me dire On t’a vu dans le dernier Arab American Show. Tirfai Raasna, on est fiers de toi ».

Mais parfois, elle s’en passerait bien. Refuse de devoir assumer partout ce qu’elle est devenue. Surtout lorsqu’elle est en Palestine, dans des camps de réfugiés. A Ramallah, en 2004, en mission avec International Solidarity Movement, « le groupe avec lequel Rachel Corrie est partie », personne ne sait qui elle est. « J’ai juste dit que j’étais une bénévole. Je voulais être traitée comme n’importe qui d’autre qui venait pour aider, comme ma sœur, qui était avec moi ».

Difficile d’échapper à sa propre image. Soheir Hammad a « réussi ». Soheir Hammad, élevée dans une cité prolo de Brooklyn, quelques années de fac mais pas un diplôme universitaire en poche, Soheir Hammad publie des bouquins, est interviewée dans les journaux, passe à la télé. De là à en faire la « gentille petite Palestinienne », il n’y a qu’un pas. Bien intégrée, maîtrisant à fond le dico des valeurs à l’américaine. Une altérité de façade, neutralisée, rassurante. Ou alors carrément l’exotisme : l’altérité idéalisée, exagérée. Où l’être humain soudain n’est plus qu’un bel objet à admirer de loin. C’est ce qu’elle hait le plus. « J’veux pas être votre exotique/fragile oiseau délicat multicolore/emprisonné détenu/dans un pays étranger à l’élan de ses ailes ».

Femme, Palestinienne, de Brooklyn. Le piège se démultiplie. Elle se protège par la solidarité. S’identifie à ses « sœurs », la nouvelle génération à Brooklyn. La génération post-11 septembre. Depuis que le racisme anti-arabe et anti-musulman a pris de nouvelles dimensions.

Soheir a écrit un poème sur le 11 septembre. Pour elle, c’était important, pour les Arabes d’Amérique, d’entendre la voix d’une Arabe des Etats-Unis, comme en écho à leurs angoisses.

C’est toujours à partir de son vécu propre, de son éducation, de ses mélanges culturels, qu’elle se confronte aux choses. Comme ça aussi qu’elle s’était guidée en écrivant Re-Orientalism, une pièce de théâtre basée sur une relecture critique de l’ouvrage d’Edward Saïd. Même si elle trouve le livre « magnifique », elle décide de questionner les a priori culturels de Saïd lui-même. « En lisant ce texte en tant que jeune femme, j’ai trouvé qu’il marginalise un autre type d’expérience arabe, celle des Arabes qui n’ont pas ce rapport particulier à l’Europe ». Pour elle, le texte de Saïd « se situait encore dans la veine d’une vision eurocentriste ». Saïd, dit-elle, venait d’un monde arabe « obsédé par l’Europe ».

Pas elle. Elle est palestinienne, comme Saïd, mais « élevée à Brooklyn », avec les Blacks, les Portoricains, les Asiatiques, « parmi des gens qui ne sont pas européens, qui ont une autre histoire, un autre point de vue ». Du coup, elle se sent naturellement interpellée par d’autres civilisations. « Quand je suis entrée dans le débat qu’il avait soulevé, non seulement je ne connaissais pas l’univers de l’élite cosmopolite arabe, mais en plus je ne m’y intéressais pas. Je ne pense pas que la réalisation la plus importante que nous puissions atteindre est d’être le plus proche possible de la culture européenne ». Et d’interpeller : « Comme si vous en Egypte, pour apprendre quelque chose sur la civilisation, il vous fallait quitter l’Egypte, comme si vous ne pouviez pas aller plus loin vers le sud, ou vers l’ouest, ou en Afrique centrale ». Elle, ce qui l’intéresse, ce n’est sûrement pas le « débat sur les canons littéraires et musicaux occidentaux ». « Ça exclut la musique qui m’intéresse moi, la musique qui m’inspire moi » — le rythme hip-hop saccadé la reprend quand elle se laisse aller à ses émotions — « une autre esthétique, qui pour moi, est très belle ».

En plus, qui n’est pas tamponnée du sceau de l’Histoire officielle. Elle se dit « méfiante de la narration dominante de l’Histoire », avoue une prédilection pour l’histoire orale, celle « qui n’est pas dans les bouquins ». « Peut-être que ça a à voir avec le fait que je sois palestinienne. Ce que mes parents m’ont raconté, sur eux-mêmes, sur leur peuple, n’était pas écrit dans les livres. Du coup, je veux connaître l’Histoire de quiconque est absent des ouvrages d’Histoire ».

L’Histoire de ses parents, c’est celle de la première génération de réfugiés palestiniens. Soheir est née à Amman, puis très vite, ses parents partent pour le Liban. De Beyrouth en pleine guerre civile, elle ne se rappelle plus grand-chose. Ses premiers souvenirs construits d’un pays arabe datent d’un séjour passé à Amman à 11 ans, partie accompagner sopère lors de la mort de son oncle. Puis, à 17 ans, elle retournera dans la capitale jordanienne, « apprendre l’arabe, être à l’aise, parler sans accent » : « pour comprendre les chansons » — Abdel-Halim Hafez, Oum Kalsoum. « Et puis aussi les chants nationalistes palestiniens ». Aux Etats-Unis, malgré un passage dans une « école arabe musulmane », les week-ends, toute sa scolarité s’est faite en anglais. « Quand mes parents nous parlaient en arabe, on répondait en anglais. Ça rendait mon père fou, ya haram. On n’avait pas le vocabulaire ».

Rien à faire. Soheir Hammad a bien été élevée sur les rythmes de Brooklyn, le hip-hop « C’est la musique de mon enfance ». Elle l’aime engagé, politisé, à la Dead Prez. Côté poésie, elle « adore » June Jordan et Pablo Neruda. « Deux poètes engagés pour le progrès social, l’égalité, et la beauté de la langue, de l’humanité ». Qui se sont dit : « Oui, je veux écrire pour raconter les massacres, car personne d’autre n’en parle. Je veux parler de la faim, mais je veux aussi parler de la beauté de ces gens, de leurs danses, de leurs enfants, et quand ils font l’amour. Car quel monde voulons-nous créer, si nous ne vivons pas notre vie pendant qu’on le crée ? ».

Dans son dernier recueil de poèmes, Zaatar Diva, il y a les massacres, le 11 septembre, Jénine, l’ouragan Katrina — personne « ne voulait que la charité l’emporte sur la compassion », mais aussi l’écriture (« l’acte d’écrire est sacré »). « Tout vient de la poésie. Je le savais. Je ne savais pas que je serais un écrivain professionnel. Je l’ai juste fait. Quand j’ai eu 19 ans, j’ai réalisé que c’était la chose que je comprenais le mieux, la poésie ».

En août, elle sera à nouveau à Ramallah. Inchallah. Cette fois-ci, peut-être, elle y fera une lecture publique .

Dina Heshmat

Jalons

1973 : Naissance à Amman.

1977 : Départ pour les Etats-Unis.

1996 : Drops of this Story,

carnets de bord.

1996 : Born Palestinian, Born Black.

2003 : Re-Orientalism, pièce de théâtre.

2006 : Zaatar Diva, recueil de poèmes.