Juges. Revendication d’indépendance, refus d’ingérence dans l’exercice de leurs fonctions ... Depuis plus d’un an, leur lutte contre les débordements du pouvoir exécutif mobilise les médias. L’Hebdo a voulu passer une journée avec Nagui Derbala, vice-président du Club des juges.

Droits dans leurs bottes

Pour arriver au siège du Club des juges situé au centre-ville, il faut d’abord passer par le Syndicat des avocats et celui des journalistes. Le nombre d’agents de sécurité qui cernent le lieu est impressionnant. Pourtant, la journée semble calme et ordinaire. De loin, on peut voir un groupe d’avocats et un autre de journalistes discuter ensemble. Et aux alentours du Club des juges, rien ne laisse prévoir le moindre trouble. Un reporter portant sa caméra vient demander au gardien du club si quelque chose de spécial allait se passer dans la journée. Et avant même que ce dernier lui donne la réponse, un juge le rassure avec un sourire avisé : « Pour le moment, tout est calme ». En effet, ce trio d’avocats, de journalistes et de juges n’a cessé de faire l’actualité ces derniers mois. C’est peut-être un hasard si leurs sièges sont mitoyens, pourtant, une chose est évidente, cette proximité a fait de cet endroit une zone de tension. De plus, elle les a aidés à se solidariser chacun avec les causes et les revendications de l’autre.

Au cours des derniers mois, les juges ont été sous les feux des projecteurs. Des revendications pour une justice indépendante, des dénonciations pour fraudes électorales et une mise en cause des résultats, l’opinion publique est étonnée par l’audace des juges. Sit-in, confrontations avec les services de l’ordre, des activistes, toutes tendances confondues, sont venus exprimer leur soutien aux juges. Mais, ces derniers voient les événements autrement. Pour eux, rien ne doit susciter l’étonnement. Car il s’agit avant tout d’un respect du métier et surtout d’un devoir envers les citoyens. Très déterminés, ils ont décidé de mener la bataille jusqu’au bout. Car les mots « concessions » ou « compromis » ne figurent pas dans leur lexique. C’est ce que l’on ressent dès que l’on rentre dans le bureau de Nagui bey Derbala, vice-président du Club des juges et vice-président de la Cour de cassation. La cinquantaine, il vient tout juste d’arriver de sa ville natale, Minya. Son visage brun et son allure imposent le respect.

Il doit passer deux ou trois jours au Caire, mais tout dépend du cours des événements. « Il y a des jours qui sont calmes, d’autres plus tendus » , affirme Nagui bey. C’est à Minya qu’il exerce son métier de juge. Chez lui, il reste cloîtré dans son petit bureau, entouré de documents, de références pour étudier chaque procès. « Avant de prononcer un jugement, je consulte quelques collègues expérimentés, ils peuvent me donner un conseil d’une grande importance. La plupart des jugements se font à la maison. Le jour de l’audience est considéré pour nous comme une sortie puisque le travail le plus difficile est déjà fait », dit-il.

Dans son bureau situé au Club des juges, la porte est toujours grande ouverte et son sourire accueillant encourage ses collègues à lui rendre visite à n’importe quel moment. Son portable ne cesse de sonner et les quatre heures passées dans le train ne semblent pas l’avoir épuisé. Il a fixé rendez-vous à des juges venus de Béni-Souef pour des audiences au Caire, afin de se retrouver dans le même train. Une occasion de passer les deux heures de trajet qui restent pour discuter de leur cause et des dernières évolutions.

A l’époque de la colonisation

Dans son bureau, on a l’impression de se trouver en pleine audience. Une dizaine de juges venus des quatre coins d’Egypte se sont réunis pour élaborer leur agenda et priorités. Nagui bey demande à son secrétaire de faire une dizaines de copies du projet de loi élaboré par le comité ministériel pour être adopté par le Parlement. Un projet qui dérange tout le monde. « Ils nous ont empêchés d’avoir une copie d’un projet de loi qui est censé régir notre métier alors que nous sommes les premiers concernés. Et ils viennent de nous informer que demain, nous avons rendez-vous avec le président du Parlement et le président du Conseil consultatif pour donner notre avis sur ce projet de loi », s’indigne Derbala. La copie en main, il exprime sa déception. « Ils nous privent de tous nos droits, nous obligent à être sous le contrôle du pouvoir exécutif et ont mis toutes nos prérogatives entre les mains du ministre de la Justice. Nous ressemblons à l’Egypte à l’époque de la colonisation. Ce n’est pas en nous accordant quelques privilèges que nous allons céder à nos droits », maugrée-t-il.

Une justice indépendante, une supervision des élections sans aucune ingérence de l’Etat, un amendement constitutionnel, telles sont leurs revendications. « Des demandes faites par l’ancienne génération de juges et pour lesquelles les générations futures doivent se battre pour les obtenir », précise Derbala.

Mais si les revendications des juges sont les mêmes, Derbala confie que la société, elle, a complètement changé. « Nous sommes plus ouverts d’esprit, la société civile est plus influente, les activistes et les mouvements de pression sont plus organisés et plus solidaires, les médias sont plus audacieux et il faut l’admettre, le pouvoir est plus flexible et même prêt à l’écoute », c’est ainsi que Derbala décrit la situation actuelle. Mais, pour lui, l’an dernier a été le véritable tournant décisif. Il y revient : « C’était l’année du jeu du chat et de la souris avec le pouvoir. En fait, on a passé 16 mois sous tension ». Les juges ont réclamé une enquête sur les fraudes électorales et les agents de sécurité ont cerné le siège du club. Depuis avril, le bras de fer entre le pouvoir et les juges ne cesse de se renforcer. Le 11 mai dernier, il a pris une tournure particulièrement violente. Le sit-in des juges au siège du club a duré 34 jours. Des centaines de manifestants et activistes qui soutenaient les juges se sont retrouvés en prison. Deux juges, Bastawissi et Mekki, tous les deux vice-présidents de la Cour de cassation, ont été présentés devant le conseil de compétence pour avoir dénoncé les fraudes électorales. « Une commission leur a infligé un blâme, une sanction mesurée qui permet au pouvoir de sauver la face », dit Derbala.

Mais, le chantage et les sanctions n’ont réussi à intimider personne. Les juges sont devenus le symbole du mouvement démocratique en Egypte. Il faut voir l’enthousiasme avec lequel ils parlent pour réaliser qu’il s’agit pour eux d’une question d’existence. Unis dans leur position, ils trouvent dans cette union leur force. Dans ce siège du Club des juges, ils se sentent protégés. « Ce club est comme un refuge pour nous. Lors des derniers incidents, quand nous avons organisé le sit-in pour soutenir nos collègues, plus de 1 000 juges ont passé 34 jours d’affilée à l’intérieur de ce club. Nous révisons nos procès le matin pour nous rendre par la suite au tribunal. Nous avons exercé notre métier normalement. Car notre cause ne doit en aucun cas perturber les attentes du citoyen. Notre travail est toujours passé en premier, avant même nos propres familles ». Un sourire se dessine sur les lèvres de Nagui bey quand il parle de sa famille. « Je vais être bientôt le premier juge d’Egypte dont la femme aura intenté un procès de kholea (divorce intenté par la femme et ne donnant pas de droits financiers), tellement mon épouse et mes enfants ne me voient pas », ironise-t-il. Aujourd’hui, son agenda est surchargé. Il a fixé une série de rendez-vous, tous au Club des juges. Il tiendra des réunions avec la délégation de juges censée négocier avec les représentants du gouvernement sur le projet de loi. « Je préfère rester auprès de mes collègues. Si jamais les choses tournent au vinaigre, nous sommes ici unis et prêts à réagir », dit-il.

Audace et volonté de fer

Derbala joue un rôle important. Vu son poste, il a souvent droit avant ses collègues à des informations. Il a donc pour mission de les mettre au courant des événements, mais aussi de négocier avec eux sur les décisions à prendre. « Ce qui compte pour moi, c’est la transparence », dit-il. Derbala donc proposé à tous ceux qui avaient des suggestions concernant le règlement de la crise des juges de les présenter au conseil d’administration du club. « Nous avons reçu des avis de la part de juges, d’hommes de médias, d’intellectuels. Nous avons sélectionné les idées les plus efficaces et nous les avons publiées dans notre bulletin périodique », raconte-t-il.

Dévouement, liberté de ton, audace et volonté de fer, tels sont ses traits de caractère. « Lorsqu’il s’agit de droit, il ne faut rien craindre », telle est sa philosophie. Mais ce qu’il a de plus particulier, c’est sa capacité à négocier. Lors des dernières années, il a appris à se mettre en veilleuse avec le pouvoir ou hausser le ton si nécessaire. « A chaque fois que le pouvoir accepte certaines de nos revendications, il trouve aussitôt un moyen pour nous faire du chantage. Nous ne voulons pas de réformes de façade purement factices donnant une illusion de démocratie », tempère-t-il.

C’est en fait au gré des événements que Derbala mène son train de vie. Car « c’est le pouvoir qui dirige le jeu, et nous les juges, devons suivre. Nous nous sommes habitués aux surprises ».

Tous les jours, un événement différent. « L’élaboration d’un projet de loi régissant le métier de juge sans nous avoir consultés, la tenue d’une commission disciplinaire pour nos collègues, l’agression contre un juge, ce sont des faits commandés par le pouvoir et qui pour nous, n’ont aucune logique ni justification », s’indigne-t-il.

Pour Derbala, ce qui se passe actuellement en Egypte n’est pas près d’être oublié. « De nouveaux rapports sont en train d’être tissés entre le pouvoir et les juges. Mais aussi avec les citoyens qui se sont rapprochés de nous », analyse-t-il.

Dans les jours qui viennent, les négociations avec le pouvoir seront de plus en plus serrées, la tension risque encore d’augmenter. Mais les juges ne se font pas de soucis. Car ils sont persuadés d’écrire, dans le bon sens, l’Histoire de leur pays.

Amira Doss