Al-Ahram Hebdo, Opinion | Guantanamo et ... Guantanamera !
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Opinion

Guantanamo et ... Guantanamera !

Mohamed Salmawy

La plus célèbre chanson cubaine est Guantanamera, qui signifie « fille de Guantanamo ». Elle repose sur un poème du grand nom du mouvement national cubain, José Marti. Celui-ci a publié en 1891 son recueil Vers simples, dont il était le premier de l’ouvrage ... Mais les forces militaires américaines ont transformé aujourd’hui le nom de Guantanamo en une incarnation des pires cauchemars de l’ère moderne.

Les lumières se sont braquées de nouveau ces derniers jours sur le camp de détention terrifiant de Guantanamo, après les suicides répétés de ses détenus. Les autorités militaires américaines ont essayé de les voiler ou d’en minimiser la portée. Le Pentagone a annoncé que trois cas de suicide ont été découverts dans le camp. Selon le communiqué du Pentagone, le premier s’est pendu à l’aide d’un drap alors que les autres ont utilisé des cordes. Les victimes étaient deux Saoudiens, Mani Ben Torki Al-Habardi (30 ans), Yasser Tallal Abdullah Yéhia Al-Zahrani (22 ans) et un Yéménite, Ali Abdullah Ahmed (33 ans). Les responsables militaires ont confié que le contenu des bouts de papiers qu’ils ont laissés derrière eux a été traduit, mais ils ont refusé de le dévoiler.

L’Organisation américaine des droits de l’homme Human Rights Watch a publié un communiqué dénonçant les déclarations des autorités militaires. La responsable Jennifer Dascal a déclaré que les cas de suicide démontrent l’affreux désespoir qui s’empare des détenus qui sont privés de toute garantie juridique depuis 4 ans et ont perdu tout espoir de bénéficier d’un jugement équitable ou d’avoir un contact avec le monde extérieur.

Le père de l’un des suicidés, Tallal Abdallah Al-Zahrani, a déclaré de Médine que la dernière missive qu’il a reçue de son fils ne révélait guère son intention de se suicider. Au contraire, elle montrait que son fils avait le sentiment qu’il serait prochainement libéré. Ce qui veut dire que ces cas étaient loin d’être des suicides mais plutôt des tentatives de faire taire les personnes censées être libérées prochainement pour que les pratiques et les sévices infligés aux prisonniers ne soient pas rendus publics.

Ces suicides ne sont pas les premiers qui ont eu lieu dans ce camp terrifiant. Le dernier mois, deux détenus ont essayé de se suicider pour échapper à la torture qui les attendait. En août 2003, 23 détenus ont tenté de se suicider. Les autorités militaires ont, quant à elles, réussi à dissimuler cette information 18 mois durant.

Les autorités de Guantanamo ont essayé de se défendre après la découverte des trois derniers cas en disant qu’il n’y a eu aucun relâchement dans les mesures de sécurité. Le commandant du camp a déclaré qu’« il y a eu une dizaine de tentatives de suicide pendant les 4 dernières années, mais qui ont été toutes avortées grâce à l’éveil des responsables ».

D’autre part, plusieurs détenus ont fait l’année dernière la grève de la faim. L’administration pénitentiaire les a alors enchaînés à des sièges en fer et a donné l’ordre aux médecins de les obliger à se nourrir de manière inhumaine. Le prétexte invoqué par l’administration pour l’usage de cette méthode était de leur sauver la vie.

Certains médecins ont écrit sur ce sujet et fait des déclarations à la presse américaine en critiquant les pratiques à l’intérieur de Guantanamo. Un groupe de psychiatres américains se sont violemment opposés au fait que leur mission se limite à préparer les détenus aux séances d’interrogatoire.

Les trois cas de suicide révèlent l’état de peur et d’angoisse affreuses qui règne à l’intérieur du camp de Guantanamo, qui sera marqué dans l’Histoire comme étant l’une des pires tragédies humaines. Là-bas, il n’y a ni justice, ni loi. Les enquêteurs interrogent des accusés qu’ils ne connaissent pas. Ces derniers ne sont pas autorisés à recourir à la justice ou à consulter un avocat. Ils n’ont donc pas le droit de rêver de se libérer un jour de ce camp qui est l’incarnation même du désespoir. Une commission de l’Onu ainsi que des voix à l’intérieur des Etats-Unis ont récemment appelé à sa fermeture.

Le New York Times a écrit dans son éditorial de la semaine dernière que « le commentaire fait par le commandant du camp, l’amiral Harry Harris, sur les trois derniers cas de suicide est aussi horrible que l’acte de suicide lui-même ». Il a déclaré que ces cas « ne traduisaient pas le désespoir mais qu’ils étaient intentionnés dans le cadre de la guerre terroriste qu’ils mènent contre nous ». Et d’ajouter : « Ces détenus n’ont aucun respect pour la vie humaine, nos vies ou les leurs ». Le journal a considéré ces déclarations comme l’expression la plus éloquente de l’éloignement de leurs auteurs de toutes les valeurs humaines et préconisé la fermeture de ce camp.

Tout ce que les Etats-Unis ont pu faire, c’est transformer cette baie tranquille aux plages bleu turquoise, située dans le sud-est de l’île de Cuba, que les poètes ont longtemps chantée, au pire cauchemar que l’histoire humaine ait connue depuis la deuxième guerre mondiale. Cette baie a été occupée par les forces américaines en vertu d’un accord qu’elles ont imposé à Cuba à l’issue de la guerre américano-espagnole en 1898. Elles y ont installé une base militaire. D’ailleurs, Cuba refuse ce traité en vertu de l’article 52 de la convention de Vienne, signé en 1969, qui prévoit l’abrogation de tout traité conclu par la force. En 2001, l’Administration Bush a transformé cette base en camp de détention non soumis à la convention de Genève sur les prisonniers de guerre.

Aujourd’hui, la baie de Guantanamo a été rendue célèbre depuis 2001 à cause de la présence du camp de détention. Le nom de cette baie avait davantage retenti dans les années 1960 grâce à la célèbre chanson Guantanamera, ou fille de Guantanamo. Cette chanson faisait partie du fameux recueil du poète cubain José Marti, qui militait contre l’occupation espagnole de Cuba. En 1928, le musicien cubain, Fernandez Diaz, a composé la musique de cette chanson sur le rythme de la célèbre danse cubaine guajira. La chanson a eu ensuite un succès retentissant au point de devenir un symbole de la nation même.

Dans les années 1960, le monde entier a découvert la chanson et elle était chantée dans différentes langues. Mais ni le poète de la chanson, ni son compositeur, ni ceux qui l’ont chantée dans le monde entier ne s’imaginaient que les forces américaines allaient transformer en ce début du XXIe siècle le nom de la magnifique baie de Guantanamo en un synonyme des pires violences, cruautés et sauvageries .

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