Les lumières se sont braquées de nouveau ces
derniers jours sur le camp de détention terrifiant de Guantanamo,
après les suicides répétés de ses détenus. Les autorités
militaires américaines ont essayé de les voiler ou d’en
minimiser la portée. Le Pentagone a annoncé que trois cas de
suicide ont été découverts dans le camp. Selon le communiqué du
Pentagone, le premier s’est pendu à l’aide d’un drap alors que
les autres ont utilisé des cordes. Les victimes étaient deux
Saoudiens, Mani Ben Torki Al-Habardi (30 ans), Yasser Tallal
Abdullah Yéhia Al-Zahrani (22 ans) et un Yéménite, Ali Abdullah
Ahmed (33 ans). Les responsables militaires ont confié que le
contenu des bouts de papiers qu’ils ont laissés derrière eux a
été traduit, mais ils ont refusé de le dévoiler.
L’Organisation américaine des droits de
l’homme Human Rights Watch a publié un communiqué dénonçant les
déclarations des autorités militaires. La responsable Jennifer
Dascal a déclaré que les cas de suicide démontrent l’affreux
désespoir qui s’empare des détenus qui sont privés de toute
garantie juridique depuis 4 ans et ont perdu tout espoir de
bénéficier d’un jugement équitable ou d’avoir un contact avec le
monde extérieur.
Le père de l’un des suicidés, Tallal Abdallah
Al-Zahrani, a déclaré de Médine que la dernière missive qu’il a
reçue de son fils ne révélait guère son intention de se suicider.
Au contraire, elle montrait que son fils avait le sentiment
qu’il serait prochainement libéré. Ce qui veut dire que ces cas
étaient loin d’être des suicides mais plutôt des tentatives de
faire taire les personnes censées être libérées prochainement
pour que les pratiques et les sévices infligés aux prisonniers
ne soient pas rendus publics.
Ces suicides ne sont pas les premiers qui ont
eu lieu dans ce camp terrifiant. Le dernier mois, deux détenus
ont essayé de se suicider pour échapper à la torture qui les
attendait. En août 2003, 23 détenus ont tenté de se suicider.
Les autorités militaires ont, quant à elles, réussi à dissimuler
cette information 18 mois durant.
Les autorités de Guantanamo ont essayé de se
défendre après la découverte des trois derniers cas en disant
qu’il n’y a eu aucun relâchement dans les mesures de sécurité.
Le commandant du camp a déclaré qu’« il y a eu une dizaine de
tentatives de suicide pendant les 4 dernières années, mais qui
ont été toutes avortées grâce à l’éveil des responsables ».
D’autre part, plusieurs détenus ont fait
l’année dernière la grève de la faim. L’administration
pénitentiaire les a alors enchaînés à des sièges en fer et a
donné l’ordre aux médecins de les obliger à se nourrir de
manière inhumaine. Le prétexte invoqué par l’administration pour
l’usage de cette méthode était de leur sauver la vie.
Certains médecins ont écrit sur ce sujet et
fait des déclarations à la presse américaine en critiquant les
pratiques à l’intérieur de Guantanamo. Un groupe de psychiatres
américains se sont violemment opposés au fait que leur mission
se limite à préparer les détenus aux séances d’interrogatoire.
Les trois cas de suicide révèlent l’état de
peur et d’angoisse affreuses qui règne à l’intérieur du camp de
Guantanamo, qui sera marqué dans l’Histoire comme étant l’une
des pires tragédies humaines. Là-bas, il n’y a ni justice, ni
loi. Les enquêteurs interrogent des accusés qu’ils ne
connaissent pas. Ces derniers ne sont pas autorisés à recourir à
la justice ou à consulter un avocat. Ils n’ont donc pas le droit
de rêver de se libérer un jour de ce camp qui est l’incarnation
même du désespoir. Une commission de l’Onu ainsi que des voix à
l’intérieur des Etats-Unis ont récemment appelé à sa fermeture.
Le New York Times a écrit dans son éditorial
de la semaine dernière que « le commentaire fait par le
commandant du camp, l’amiral Harry Harris, sur les trois
derniers cas de suicide est aussi horrible que l’acte de suicide
lui-même ». Il a déclaré que ces cas « ne traduisaient pas le
désespoir mais qu’ils étaient intentionnés dans le cadre de la
guerre terroriste qu’ils mènent contre nous ». Et d’ajouter : «
Ces détenus n’ont aucun respect pour la vie humaine, nos vies ou
les leurs ». Le journal a considéré ces déclarations comme
l’expression la plus éloquente de l’éloignement de leurs auteurs
de toutes les valeurs humaines et préconisé la fermeture de ce
camp.
Tout ce que les Etats-Unis ont pu faire,
c’est transformer cette baie tranquille aux plages bleu
turquoise, située dans le sud-est de l’île de Cuba, que les
poètes ont longtemps chantée, au pire cauchemar que l’histoire
humaine ait connue depuis la deuxième guerre mondiale. Cette
baie a été occupée par les forces américaines en vertu d’un
accord qu’elles ont imposé à Cuba à l’issue de la guerre
américano-espagnole en 1898. Elles y ont installé une base
militaire. D’ailleurs, Cuba refuse ce traité en vertu de
l’article 52 de la convention de Vienne, signé en 1969, qui
prévoit l’abrogation de tout traité conclu par la force. En
2001, l’Administration Bush a transformé cette base en camp de
détention non soumis à la convention de Genève sur les
prisonniers de guerre.
Aujourd’hui, la baie de Guantanamo a été
rendue célèbre depuis 2001 à cause de la présence du camp de
détention. Le nom de cette baie avait davantage retenti dans les
années 1960 grâce à la célèbre chanson Guantanamera, ou fille de
Guantanamo. Cette chanson faisait partie du fameux recueil du
poète cubain José Marti, qui militait contre l’occupation
espagnole de Cuba. En 1928, le musicien cubain, Fernandez Diaz,
a composé la musique de cette chanson sur le rythme de la
célèbre danse cubaine guajira. La chanson a eu ensuite un succès
retentissant au point de devenir un symbole de la nation même.
Dans les années 1960, le monde entier a
découvert la chanson et elle était chantée dans différentes
langues. Mais ni le poète de la chanson, ni son compositeur, ni
ceux qui l’ont chantée dans le monde entier ne s’imaginaient que
les forces américaines allaient transformer en ce début du XXIe
siècle le nom de la magnifique baie de Guantanamo en un synonyme
des pires violences, cruautés et sauvageries .