Le gouvernement ne fait pas de cadeaux, c’est
ce qui est venu à l’esprit de Chérif lorsque l’un de ses amis
lui a parlé du nouveau bus fluvial ou bateau-mouche si l’on peut
dire. Ce service présenté par l’Organisme du transport public
sert à faire des balades sur le grand fleuve. Après avoir tenté
l’expérience, Chérif a du mal à croire, et il n’est pas le seul
d’ailleurs, qu’un tel projet soit une initiative de l’Etat.
C’est devant le bâtiment de la Télévision, à
Maspero, que Chérif embarque sur ce bateau qui fascine le
regard, suscite la curiosité de par son allure, son décor
pharaonique et ses deux étages pouvant contenir environ 150
passagers. Une jolie coque ressemblant à celle des grands
bateaux privés avec un écriteau affichant son appartenance à
l’Etat. Il suffit de débourser 5 L.E. pour jouir d’une promenade
d’une heure dans l’une des 6 embarcations amarrées côte à côte
avec les anciennes d’allure plus modeste et aux prix dérisoires
(entre 50 pts et 2 L.E., selon le trajet) et desservant certains
itinéraires. Vers 18h, Chérif, ingénieur accompagné de sa femme
Nahla, montent à bord de ce nouveau bateau. Un quart d’heure
passe et, bien que l’embarcation ne soit remplie qu’à moitié de
sa capacité, Al-Sayed, le capitaine, décide d’actionner son
moteur. Et ce par une simple touche électronique dont il a
appris le fonctionnement après avoir reçu quelques cours
pratiques pour être apte à diriger automatiquement le nouveau
bus. Aujourd’hui, Al-Sayed considère ce mode de croisière comme
un gagne-pain facile, mais qui exige tout de même beaucoup de
concentration. Et pendant que Mahmoud fait le tour du bus pour
écouler le contenu de sa cafétéria ambulante : boissons gazeuses,
chips, thé et friandises, les membres de l’équipage profitent
pour donner quelques conseils, surtout aux familles qui ont des
enfants à bord. Et al-rayès (le chef) Hamed de lancer à haute
voix : « Faites très attention aux enfants, il ne faut pas
qu’ils grimpent trop haut ou sautent sur le pont ». Des conseils
qui restent en l’air puisqu’ils ne changent en rien le
comportement des enfants. Se sentant en sécurité grâce aux
remparts, ces derniers profitent du vaste espace pour jouer,
sauter et chanter aux rythmes des chansons diffusées par la
chaîne FM. Ibtessam Gamil, originaire de Charqiya et mère de
deux enfants de 10 et 11 ans, ne semble pas s’inquiéter pour ses
chérubins. « Ce bus est bien sécurisé. D’habitude, je redoute
les voyages en bateau, mais cette fois, je me sens tout à fait à
l’aise et ne me fais aucun souci pour mes enfants. Pour 5 L.E.,
c’est l’occasion idéale de faire profiter ma famille d’un tour
sur le Nil d’autant plus que nous venons souvent au Caire,
particulièrement en été », dit Ibtessam, qui a l’intention de
répéter cette expérience en se rendant à Qanater (barrage du
Delta) mais avant 13h.
Ibtessam et ses enfants ne sont qu’un exemple
d’usagers de différentes classes sociales, surtout la classe
moyenne, qui recourent à ce genre d’embarcation parce que cela
coûte moins cher que de louer une barque en privé.
Walid, propriétaire d’un bureau
d’enseignement de langue arabe pour les étrangers, est venu avec
ses deux petits enfants après avoir vu un reportage télévisé
concernant ce bus. « Ce bateau est bien plus confortable.
L’ancien étant trop petit, complètement couvert, et à
l’intérieur on suffoquait de la chaleur d’été. De plus, on ne
pouvait contempler le Nil qu’à travers les hublots. Ici ce bus
est composé de deux étages, et est doté d’un climatiseur. Quant
à l’étage supérieur, il est à ciel ouvert, et ceux qui le
désirent peuvent profiter du grand air. L’embarcation ne laisse
entendre aucun bruit de moteur comme c’est le cas des vieux
bateaux. De plus, il y a des toilettes, une chose inexistante
dans les anciens bus », assure Walid.
Des goûts musicaux, ne discute pas
Cependant, Walid estime que si seulement il
n’était pas obligé de suivre le programme FM, ce serait parfait
pour lui. Or, si Walid n’apprécie pas la musique que l’on
diffuse, d’autres plus jeunes adorent la musique rythmée et
proposent même à ce qu’un DJ vienne animer l’ambiance sur le
bateau, comme l’explique Michael, DJ à ses temps perdus, et ce
contre seulement une livre de plus sur le prix du billet. Mais
la mission de Michael ne semble pas aisée. Comment satisfaire
tous les goûts ? « Il y a des jeunes qui préfèrent écouter les
dernières chansons populaires en vogue, comme celles de Saad Al-Saghir,
pour avoir de l’ambiance et pouvoir danser, d’autres couples
préfèrent écouter de la musique douce pour mieux baigner dans
leur romance ou réclament des chansons d’amour. Il faut bien
faire l’équilibre » explique Michael, à qui l’on demande parfois
d’animer un anniversaire ou un mariage sur le bus. Une chose
possible, mais seulement avec l’accord de l’équipage. Un DJ, une
kocha (sorte de trône décoré sur lequel s’assoient les mariés),
facultative, et une caméra vidéo contre une somme allant de 700
L.E. à 1 400 L.E., selon les commandes comme l’explique Mohamad
Fouad, un membre de l’équipage, qui travaille dans la navigation
depuis plus de 20 ans. Il explique qu’une famille ou un groupe
d’amis peuvent profiter pour louer un bus à 450 L.E. l’heure. «
Tous les moyens de sécurité sont pris en compte, nous avons à
bord deux petits zodiaques, des bouées, des gilets de sauvetage
ainsi que des extincteurs. Au moindre problème, nous utilisons
le système radio (talkie-walkie) pour demander du secours et
nous rebroussons chemin dès qu’il y a un problème grave »,
explique Fouad.
Les bateliers protestent
Un sentiment de sécurité et une ambiance de
joie estivale qui attirent aussi les touristes, surtout les
Arabes qui viennent passer leurs vacances d’été en Egypte. Des
Saoudiens, Jordaniens et Palestiniens étaient présents durant ce
voyage. Ils ont trouvé le nouveau bus bien plus confortable que
l’ancien, comme l’assure Akram Youssef, Palestinien, venu en
compagnie de sa femme admirer la grandeur du Nil pour seulement
10 L.E. Un prix intéressant, mais surtout un bateau où l’on se
sent en toute sécurité. Un fait qui déplaît aux propriétaires de
bateaux considérant ce nouveau bus du Nil comme un concurrent
redoutable. Ahmad Ragab, Sayed Fathi et Mohamad Zidan sont des
bateliers qui voient d’un mauvais œil ce rival qui rafle leur
gagne-pain. « Plus de 500 familles ici, à Rod Al-Farag et Al-Sahel,
sont fascinées par la présence de ce nouveau bus. L’été est
notre saison, et ces bus sont en train de nous piquer nos
clients. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle plusieurs
bateliers ont intenté des procès contre le gouvernement pour
nous trouver une alternative ou changer de quai pour ces bus »,
explique Al-Omda Ibrahim, qui essaye malgré tout d’attirer des
clients en réduisant le prix de la balade. Mais face aux
équipements modernes, aux moyens de sécurité dont disposent ces
bus du Nil et au panorama qu’ils offrent, ce genre d’embarcation
gagne de plus en plus de prestige. Et les amoureux qui
souhaitent se retrouver en intimité préfèrent l’étage inférieur
pour donner libre cours à leur état d’âme tout en admirant le
fleuve en toute quiétude. « Ici, c’est plus calme, il y a moins
de monde, on peut passer du bon temps ensemble avec cette belle
vue sur le Nil et ce sans trop payer », dit Samir Ahmad, assis
auprès de sa fiancée et qui souhaite simplement que le bus soit
doté d’une cafétéria fixe au lieu de voir des marchands
ambulants faire le va-et-vient pour écouler leurs marchandises.
Ainsi, du premier étage au deuxième, Mahmoud ne cesse de
proposer un verre de thé à 1,5 L.E. et une bouteille de
coca-cola à 2 L.E., mais cette fois, il a dû jouer le rôle
d’avertisseur, puisque le bus s’approche du pont d’Imbaba, si
bas, ce qui oblige les passagers à baisser la tête au cours de
sa traversée. Un fait qui a amusé aussi bien les enfants que les
grands qui espèrent que le bus ne sera pas endommagé et gardera
sa belle coque et sa propreté. « Il a déà commencé à se dégrader
à cause de certains comportements irresponsables », dit Amal.
Elle comme beaucoup d’autres citoyens restent pessimistes car
pour eux, un projet gouvernemental ne reste jamais intact. «
Espérons que ce bus sera une exception à la règle », commente
Amal. Et au bout de 45 minutes, Sayed, le chauffeur, arrête les
machines, attendant le départ d’un des anciens bus pour pouvoir
accoster. Il annonce la fin de la balade qui s’est terminée plus
tôt que prévu, ce qui a déplu à certains. Cependant, beaucoup
d’autres remercient Dieu d’avoir à leur disposition un tel
cadeau de l’Etat. « Qui peut croire que c’est un transport
public ?! Au moins un acquis et un moyen pour alléger les
souffrances des citoyens, ne serait-ce que pour une heure »,
conclut l’un des passagers.
Doaa Khalifa