C’est
sous un climat alourdi par de féroces échanges d’accusations
entre gouvernement et opposition que les Koweïtiens élisent ce
jeudi 29 juin leur Parlement, dissout le 21 mai par l’émir du
Koweït, Sabah Al-Ahmad Al-Sabah, à la suite d’une dispute entre
des élus de l’opposition et le gouvernement sur un projet de
réforme électorale.
Ce projet, qui oppose toujours gouvernement
et opposition, a pour toile de fond la lutte contre la
corruption. C’est ainsi que les députés d’opposition sortants
ont signé le 18 juin une initiative de réforme, appelée « Charte
des réformes », pour réduire les circonscriptions électorales de
25 à 5 après les élections du 29 juin, alors que le gouvernement
veut les réduire de 25 à 10. La charte affirme que la présence
de petites circonscriptions encourage la corruption et l’achat
de voix et, par conséquent, introduit un nombre de « députés
corrompus » au Parlement.
Les groupes d’opposition, qui ont choisi la
lutte contre la corruption comme thème principal de leur
campagne électorale, mènent une bataille féroce contre les
symboles du pouvoir accusés d’acheter des voix pour tenter de
prendre le contrôle du Parlement. Les critiques sont telles que
l’émir du Koweït a adressé dimanche une sévère mise en garde aux
candidats de l’opposition pour leurs critiques du gouvernement.
Cheikh Sabah a ainsi exprimé « sa profonde déception et
indignation pour cette escalade : les accusations et la
dégradation du niveau du débat ont entaché la campagne
électorale ».
C’est la première fois dans l’histoire du
pays qu’une campagne électorale est à ce point focalisée sur la
corruption, devenue pratiquement le seul sujet de débat lors des
meetings électoraux. « Les forces corrompues sont devenues une
institution organisée. Elles ont réussi à contrôler les prises
de décision au sein du gouvernement. Leur prochain objectif est
de gouverner le Koweït », dénonce Adnan Abdulsamad, figure de
l’opposition. « Aujourd’hui, les symboles de la corruption
utilisent toutes les méthodes possibles pour prendre le contrôle
du Parlement et voler le Koweït », a dit M. Abdulsamad, ancien
député chiite.
Les accusations n’ont pas épargné les membres
de la famille régnante, certains ayant été identifiés nommément
pour leur « interférence » dans la campagne en faveur des
candidats pro-gouvernementaux dans l’espoir de tenter de bloquer
les réformes. Plusieurs candidats ont également désigné
nommément des membres de la famille régnante et des ministres de
haut rang comme étant des « symboles de corruption », et ont mis
en garde contre leur reconduction après les élections
législatives. Des candidats de l’opposition ont ainsi accusé «
des ministres corrompus » et d’autres personnalités influentes
de chercher à empêcher qu’ils soient réélus en finançant une
campagne d’achat de voix à grande échelle dans plusieurs des 25
circonscriptions. « Certaines agences gouvernementales
interfèrent dans les élections pour soutenir certains candidats
pro-gouvernementaux », accuse l’ancien député islamiste Fayçal
Al-Muslim. Des fonds énormes ont été créés pour offrir jusqu’à 3
000 dinars (10 000 dollars) aux électeurs prêts à soutenir
certains candidats, affirment des candidats de l’opposition et
des ONG. « Des éléments corrompus » offrent 500 dinars (1 700
dollars) aux gens pour qu’ils ne votent pas pour des candidats
de l’opposition, assurent-ils. « Ce sont des criminels. Ils
visitent les maisons et offrent aux gens de l’argent pour
acheter les votes et le gouvernement regarde sans rien faire »,
dénonce le député libéral sortant Jassem Al-Sager.
Certains responsables sont aussi accusés de
détournements de fonds publics, pour avoir notamment attribué
des contrats à des firmes proches du pouvoir sur lesquels ils
ont touché des pots-de-vin, et d’entrave aux réformes politiques
et économiques pour plus de transparence. Les accusations de
corruption sont devenues monnaie courante dans un pays qui
renferme 10 % des réserves mondiales prouvées de pétrole et
produit environ 2,5 millions de barils par jour.
L’opposition koweïtienne n’est cependant pas
unie. Elle regroupe des courants idéologiques très divers qui ne
sont guère unis que par leur rejet de la politique
gouvernementale. Des islamistes, qui veulent imposer le règne de
la charia (loi islamique), aux libéraux, qui s’inspirent du
modèle occidental. Le Koweït compte au moins six groupes
d’opposition islamistes ou libéraux, et un parti qui n’est pas
reconnu par l’Etat, les partis politiques étant toujours
interdits dans l’émirat.
407 demandes de candidatures, dont celles de
33 femmes, avaient été enregistrées pour concourir pour les 50
sièges du Parlement, mais 154 personnes se sont rétractées. Les
Koweïtiennes, qui ont obtenu en 2005 le droit de vote et
d’éligibilité, vont participer aux législatives pour la première
fois dans l’histoire de l’émirat. 47 des 50 membres sortants
sont à nouveau candidats, dont 28 des 29 députés de l’opposition.
Le Koweït compte une population autochtone d’un million de
personnes et le corps électoral est formé de quelque 340 000
personnes, dont 195 000 femmes, soit 57 % de l’électorat.
Hicham Mourad