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 Semaine du 28 juin au 4 juillet, numéro 616

 

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Littérature

Le peintre Georges Bahgoury a reçu la semaine dernière le prix d’Etat d’Excellence dans les arts. Nous publions quelques passages tirés de Bahgar fil mahgar (Bahgar en exil), où il relate son long séjour à Paris et où plume et pinceau se confondent pour donner un récit aux tons vifs et humoristiques.

Bahgar en exil

Le métropolitainest une tombe de pharaon

Quand je suis arrivé pour la première fois à Paris, je suis rentré dans le premier café devant moi Place Jussieu. J’avais rendez-vous avec un ami qui allait m’héberger pour deux ou trois jours. La nuit tombait et j’attendais encore à la terrasse du café fumant une cigarette puis une autre. Mon paquet s’était vidé et mon ami n’était toujours pas arrivé. Pendant ces heures au café, j’observais un drôle de phénomène qui me paraissait mystérieux au début. Toutes les cinq minutes, à peu près, des gens surgissent de dessous la terre au milieu de la place. On aurait dit des fourmis émergeant de sous un monticule de poussière.

Ces gens sortent de sous la terre ensemble et rapidement. Après cela, je commençais à épier un mouvement d’un autre genre. L’inverse du premier. Des gens affluent comme s’ils étaient avalés par la terre. Qu’est-ce que c’est que ce tableau vivant ? J’ai quitté le café et je me suis approché de ce trou béant au centre de la Place Jussieu. Ce n’était qu’une affaire de quelques pas et je découvrais les marches d’un escalier ressemblant aux degrés que découvraient dans le sable les archéologues dans ma ville natale, Louqsor. C’est comme cela qu’avait lieu la première étape de l’exploration d’une tombe d’un pharaon de la Vallée des Rois. J’étais à ce moment-là comme une personne qui a procédé à la grande découverte du métro de Paris. Une idée me paraissait inouïe. Mon esprit la trouvait extraordinaire. Je me suis dit, c’est la première nuit que je vais passer à Paris et je suis pris d’une envie de tout voir, chaque quartier et toutes les rues en une seule fois. Pourquoi pas ? En imagination, je revoyais Le Caire quand je prenais le métro car il ne marchait pas à la vapeur mais par la force électrique. En pensée, je retournais là-bas, et j’établissais une brève comparaison. Je montais dans le métro d’Héliopolis certaines soirées d’été. Je jouissais des vues et des paysages à travers les fenêtres et j’observais la vie dans les quartiers où le métro passait. Dimerdâche, Abbassieh, Le Pont de la Coupole, Les Bains de la Coupole, puis Roxy et Ismailieh. J’étais le dernier passager et je restais dans le train jusqu’à la station terminale. Je retournais toujours ensuite dans le même métro jusqu’au centre-ville tout content d’avoir visité une si jolie banlieue.

En attendant à la terrasse du café à Jussieu et comme c’était mon premier jour à Paris, l’idée me paraissait bonne. Je vais prendre le métro comme au temps d’Héliopolis. Je pourrais alors regarder défiler tous les quartiers de Paris à la fenêtre puis retourner dans le même train. Je ne me perdrais pas puisque je ne quitterais pas mon siège jusqu’au retour. Je regardais le plan du métro que j’avais acheté. Je trouvais les lignes du métro traversant Paris en long et en large. Je découvrais aussi un tableau avec un plan contenant toutes les stations. Je me suis situé par rapport au plan du métropolitain et trouvais que mon projet avait tout pour réussir. J’allais ainsi saisir l’occasion qui se présentait pour faire une promenade agréable et voir la Seine, le quartier de Montmartre, le Quartier Latin, Montparnasse, Saint-Michel … Tous ces quartiers que je connaissais par ouï-dire et à travers des livres et des lectures. Muni d’un titre de transport, je disparaissais aussitôt sous terre comme les autres. Je me suis retrouvé sur le quai de la station de métro avec plein de gens et une ambiance animée. Je suis monté dans le métro. Partout autour de moi, il y avait des affiches de publicités fascinantes. Il y avait des lumières jaunes et une porte abrégée. Les sièges étaient confortables comme ceux du cinéma Métro du Caire !

J’étais content quand je me trouvais dans la station, j’étais rassuré et convaincu que je n’allais pas me perdre dans Paris puisque je savais le nom de la station de départ. Un bruit a soudain percé mes tympans. Une stridente qui m’a cloué au siège et qui ressemblait à une sirène d’alarme déclenchée par une guerre ou un danger. Mais en fait, c’est le signal qui annonce que le métro démarre. Le voici ébranlé avançant comme un serpent qui se tord et s’entortille sur son chemin. Avec le départ du métro, je rentrais dans un monde que je n’avais jamais vu ni connu auparavant de toute ma vie. Naturellement, la surprise était grande quand mes yeux ont vu les parois du long tunnel où régnait une obscurité épouvantable. De la déception et de la frayeur. Etait-ce là Paris, la Ville-Lumière ?

De brèves secondes. Je vivais un cauchemar qui a duré jusqu’aux lumières de la station suivante. Le métro a fait une halte. Des passagers montés et d’autres descendus. J’ai dû ensuite tenir ferme encore une fois et je contemplais pour ne pas y penser les affiches aux couleurs variées. J’essayais de lire les mots écrits en français en bas de chaque publicité en grandes lettres de couleur aussi. J’étais fier de pouvoir comprendre quelques mots des messages publicitaires.

Avec le temps, j’avais pris l’habitude de rentrer dans les gouffres enfuis des tunnels du métro de Paris. Je capitulais face au fait accompli. Je ne regardais plus du côté de la fenêtre. J’étais possédé par une vive inquiétude et un effroi terrible à chaque fois où le métro se mettait en mouvement dans les tunnels noirs en produisant un bruit de tempête. Debout, je cherchais sur le panneau collé au-dessus de la porte la station. Je n’y comprenais rien. Je me suis renseigné auprès d’un passager dans un français estropié, « où sommes-nous s’il vous plaît ? ». Il a répondu dans un français bâclé, m’a laissé et il est descendu à la hâte dans une station. Je n’avais rien compris à ce qu’il m’avait dit. J’ai demandé à une autre personne puis encore une, de plus en plus angoissé. A la fin, tout le monde avait compris que j’étais perdu et que c’était ma première soirée à Paris. Des gens ont proposé de m’aider.

Le métro, en l’occurrence, était à l’autre bout de Paris. Je craignais d’être en retard, je portais un sac dans une main et la chanterelle d’atterrissage de l’avion résonnait encore dans mes oreilles. En plus, la faim et la soif commençaient à se faire sentir. Je ne désirais plus que retourner à la station de Jussieu pour y trouver mon ami. Je ne le connaissais pas personnellement car à vrai dire c’est l’ami qui m’a donné son adresse. Je ne savais même pas s’il se trouvait à ce moment-là à Paris bien que l’on m’ait confirmé qu’il allait m’accueillir durant quelques jours à Paris. Mes doigts fouillaient le fond des poches du pantalon, s’amusant avec quelques francs qui ont été, la plupart, dépensés lorsque j’ai pris un taxi aux Invalides pour me rendre à Jussieu.

C’était en automne 1965. C’était ma première rencontre avec le métro de Paris. Depuis cette date, je suis retourné plusieurs fois dans le métro. J’ai exploré ses coins et recoins. Je connais par cœur maintenant toutes ses stations. Et durant ma longue période de vie parisienne j’ai passé la moitié de mon temps dans ces tunnels.

Tempérament

Chantal, ma voiture, aime le trottoir. Elle avance en restant à côté de lui, avec prudence. Elle préfère la lenteur et ne cherche pas à aller plus vite que le vent. Elle est silencieuse. Sa carrosserie frissonne lorsqu’elle rentre dans la jungle (je veux dire par là le centre de la ville). Elle craint les éléphants (c’est-à-dire les camions) et se recroqueville dès qu’elle voit un serpent (les motocyclettes). Mais elle cohabite dans la bonne entente avec les lions, les bêtes féroces et les tigres (les Mercedes et les Jaguar d’occasion). Ce qui lui fait le plus peur, c’est la morsure du serpent (c’est-à-dire la voiture de police). C’est la voiture de mon exil parisien et c’est un ami en exil aussi qui me l’a cédée. Un jour, le téléphone a sonné dans mon petit atelier dans les toits d’une maison de l’Ile Saint-Louis. Au bout du fil, mon ami étranger me parlait avec son acclibanais qui m’est sympathique. A propos, il est un Alepois du Liban ou un Libanais d’Alep, je ne sais pas. Il a dit :

— Est-ce que tu veux la petite voiture rouge ? Elle te plaît ? Je te la donne.

J’ai répondu spontanément à la manière de Bahgoura que j’avais conservée de la Haute-Egypte :

— Pas possible. C’est vrai ? Pas mal ! Combien tu me fais payer ?

Il a répliqué :

— Amour de mon cœur, il n’y a rien à payer. Tu te chargeras seulement du reste des échéances. Je quitte Paris. J’ai du travail dans le Golfe.

Il l’a dit d’une manière chic et avec une intonation française. En raccrochant le téléphone, je me perdais dans des rêves en rose. Après cette conversation, téléphonique, je devenais propriétaire d’une voiture rouge Mini Austin. Je n’avais pas rêvé d’avoir une voiture à Paris à moitié prix.

Mon ami libanais, l’Alepois du Liban ou le Libanais d’Alep, je le connaissais durant toutes les années passées en exil. Parfois, nous veillons le soir ensemble et nous rions souvent de tout et de rien. Nous chassons la tristesse. Sauf une seule fois, il avait perdu un être cher et je partageais sa douleur.

Il refusait de me donner la voiture sans avoir au préalable testé ma conduite dans Paris bien que j’avais conduit ma voiture, une Fiat, dans les rues du Caire qui grouillent de monde, dix fois plus que Paris.

Traduction de Susannne Al-Laqqani

Copy right Riad el-Rayyes Books ltd, 1989.

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Georges Bahgoury

Né en 1932 à Louqsor, Georges Bahgoury est diplômé des beaux-arts du Caire et de Paris. Il a travaillé comme caricaturiste dans les revues Rose Al-Youssef et Sabah Al-Kheir de 1953 à 1975. En 1975, il s’est installé à Paris, où il a étudié à l’Ecole des beaux-arts.

En dehors de l’Egypte, son travail a été exposé dans de nombreux pays, dont la Jordanie, le Maroc, la Tunisie, l’Allemagne, les Etats-Unis, et bien sûr en France, où ses travaux sont exposés à la Terre du Grand Palais, l’Espace Massera, au Centre culturel égyptien, l’Espace Cardin et la Maison du Limousin, en 2002.

Actuellement, il travaille en tant que caricaturiste à Al-Ahram Weekly, où il trace toutes les semaines la caricature d’une personnalité connue. Son trait abrupt et sec est facilement reconnaissable. Il a récemment publié Ayqounet Paris (L’Icône de Paris, Charqiyat, 2005), récit autobiographique dans lequel il conte ses années d’exil à Paris.

 

 




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