Quand je suis arrivé pour la première fois à
Paris, je suis rentré dans le premier café devant moi Place
Jussieu. J’avais rendez-vous avec un ami qui allait m’héberger
pour deux ou trois jours. La nuit tombait et j’attendais encore
à la terrasse du café fumant une cigarette puis une autre. Mon
paquet s’était vidé et mon ami n’était toujours pas arrivé.
Pendant ces heures au café, j’observais un drôle de phénomène
qui me paraissait mystérieux au début. Toutes les cinq minutes,
à peu près, des gens surgissent de dessous la terre au milieu de
la place. On aurait dit des fourmis émergeant de sous un
monticule de poussière.
Ces gens sortent de sous la terre ensemble et
rapidement. Après cela, je commençais à épier un mouvement d’un
autre genre. L’inverse du premier. Des gens affluent comme s’ils
étaient avalés par la terre. Qu’est-ce que c’est que ce tableau
vivant ? J’ai quitté le café et je me suis approché de ce trou
béant au centre de la Place Jussieu. Ce n’était qu’une affaire
de quelques pas et je découvrais les marches d’un escalier
ressemblant aux degrés que découvraient dans le sable les
archéologues dans ma ville natale, Louqsor. C’est comme cela
qu’avait lieu la première étape de l’exploration d’une tombe
d’un pharaon de la Vallée des Rois. J’étais à ce moment-là comme
une personne qui a procédé à la grande découverte du métro de
Paris. Une idée me paraissait inouïe. Mon esprit la trouvait
extraordinaire. Je me suis dit, c’est la première nuit que je
vais passer à Paris et je suis pris d’une envie de tout voir,
chaque quartier et toutes les rues en une seule fois. Pourquoi
pas ? En imagination, je revoyais Le Caire quand je prenais le
métro car il ne marchait pas à la vapeur mais par la force
électrique. En pensée, je retournais là-bas, et j’établissais
une brève comparaison. Je montais dans le métro d’Héliopolis
certaines soirées d’été. Je jouissais des vues et des paysages à
travers les fenêtres et j’observais la vie dans les quartiers où
le métro passait. Dimerdâche, Abbassieh, Le Pont de la Coupole,
Les Bains de la Coupole, puis Roxy et Ismailieh. J’étais le
dernier passager et je restais dans le train jusqu’à la station
terminale. Je retournais toujours ensuite dans le même métro
jusqu’au centre-ville tout content d’avoir visité une si jolie
banlieue.
En attendant à la terrasse du café à Jussieu
et comme c’était mon premier jour à Paris, l’idée me paraissait
bonne. Je vais prendre le métro comme au temps d’Héliopolis. Je
pourrais alors regarder défiler tous les quartiers de Paris à la
fenêtre puis retourner dans le même train. Je ne me perdrais pas
puisque je ne quitterais pas mon siège jusqu’au retour. Je
regardais le plan du métro que j’avais acheté. Je trouvais les
lignes du métro traversant Paris en long et en large. Je
découvrais aussi un tableau avec un plan contenant toutes les
stations. Je me suis situé par rapport au plan du métropolitain
et trouvais que mon projet avait tout pour réussir. J’allais
ainsi saisir l’occasion qui se présentait pour faire une
promenade agréable et voir la Seine, le quartier de Montmartre,
le Quartier Latin, Montparnasse, Saint-Michel … Tous ces
quartiers que je connaissais par ouï-dire et à travers des
livres et des lectures. Muni d’un titre de transport, je
disparaissais aussitôt sous terre comme les autres. Je me suis
retrouvé sur le quai de la station de métro avec plein de gens
et une ambiance animée. Je suis monté dans le métro. Partout
autour de moi, il y avait des affiches de publicités fascinantes.
Il y avait des lumières jaunes et une porte abrégée. Les sièges
étaient confortables comme ceux du cinéma Métro du Caire !
J’étais content quand je me trouvais dans la
station, j’étais rassuré et convaincu que je n’allais pas me
perdre dans Paris puisque je savais le nom de la station de
départ. Un bruit a soudain percé mes tympans. Une stridente qui
m’a cloué au siège et qui ressemblait à une sirène d’alarme
déclenchée par une guerre ou un danger. Mais en fait, c’est le
signal qui annonce que le métro démarre. Le voici ébranlé
avançant comme un serpent qui se tord et s’entortille sur son
chemin. Avec le départ du métro, je rentrais dans un monde que
je n’avais jamais vu ni connu auparavant de toute ma vie.
Naturellement, la surprise était grande quand mes yeux ont vu
les parois du long tunnel où régnait une obscurité épouvantable.
De la déception et de la frayeur. Etait-ce là Paris, la Ville-Lumière
?
De brèves secondes. Je vivais un cauchemar
qui a duré jusqu’aux lumières de la station suivante. Le métro a
fait une halte. Des passagers montés et d’autres descendus. J’ai
dû ensuite tenir ferme encore une fois et je contemplais pour ne
pas y penser les affiches aux couleurs variées. J’essayais de
lire les mots écrits en français en bas de chaque publicité en
grandes lettres de couleur aussi. J’étais fier de pouvoir
comprendre quelques mots des messages publicitaires.
Avec le temps, j’avais pris l’habitude de
rentrer dans les gouffres enfuis des tunnels du métro de Paris.
Je capitulais face au fait accompli. Je ne regardais plus du
côté de la fenêtre. J’étais possédé par une vive inquiétude et
un effroi terrible à chaque fois où le métro se mettait en
mouvement dans les tunnels noirs en produisant un bruit de
tempête. Debout, je cherchais sur le panneau collé au-dessus de
la porte la station. Je n’y comprenais rien. Je me suis
renseigné auprès d’un passager dans un français estropié, « où
sommes-nous s’il vous plaît ? ». Il a répondu dans un français
bâclé, m’a laissé et il est descendu à la hâte dans une station.
Je n’avais rien compris à ce qu’il m’avait dit. J’ai demandé à
une autre personne puis encore une, de plus en plus angoissé. A
la fin, tout le monde avait compris que j’étais perdu et que
c’était ma première soirée à Paris. Des gens ont proposé de
m’aider.
Le métro, en l’occurrence, était à l’autre
bout de Paris. Je craignais d’être en retard, je portais un sac
dans une main et la chanterelle d’atterrissage de l’avion
résonnait encore dans mes oreilles. En plus, la faim et la soif
commençaient à se faire sentir. Je ne désirais plus que
retourner à la station de Jussieu pour y trouver mon ami. Je ne
le connaissais pas personnellement car à vrai dire c’est l’ami
qui m’a donné son adresse. Je ne savais même pas s’il se
trouvait à ce moment-là à Paris bien que l’on m’ait confirmé
qu’il allait m’accueillir durant quelques jours à Paris. Mes
doigts fouillaient le fond des poches du pantalon, s’amusant
avec quelques francs qui ont été, la plupart, dépensés lorsque
j’ai pris un taxi aux Invalides pour me rendre à Jussieu.
C’était en automne 1965. C’était ma première
rencontre avec le métro de Paris. Depuis cette date, je suis
retourné plusieurs fois dans le métro. J’ai exploré ses coins et
recoins. Je connais par cœur maintenant toutes ses stations. Et
durant ma longue période de vie parisienne j’ai passé la moitié
de mon temps dans ces tunnels.
Tempérament
Chantal, ma voiture, aime le trottoir. Elle
avance en restant à côté de lui, avec prudence. Elle préfère la
lenteur et ne cherche pas à aller plus vite que le vent. Elle
est silencieuse. Sa carrosserie frissonne lorsqu’elle rentre
dans la jungle (je veux dire par là le centre de la ville). Elle
craint les éléphants (c’est-à-dire les camions) et se
recroqueville dès qu’elle voit un serpent (les motocyclettes).
Mais elle cohabite dans la bonne entente avec les lions, les
bêtes féroces et les tigres (les Mercedes et les Jaguar
d’occasion). Ce qui lui fait le plus peur, c’est la morsure du
serpent (c’est-à-dire la voiture de police). C’est la voiture de
mon exil parisien et c’est un ami en exil aussi qui me l’a cédée.
Un jour, le téléphone a sonné dans mon petit atelier dans les
toits d’une maison de l’Ile Saint-Louis. Au bout du fil, mon ami
étranger me parlait avec son acclibanais qui m’est sympathique.
A propos, il est un Alepois du Liban ou un Libanais d’Alep, je
ne sais pas. Il a dit :
— Est-ce que tu veux la petite voiture rouge
? Elle te plaît ? Je te la donne.
J’ai répondu spontanément à la manière de
Bahgoura que j’avais conservée de la Haute-Egypte :
— Pas possible. C’est vrai ? Pas mal !
Combien tu me fais payer ?
Il a répliqué :
— Amour de mon cœur, il n’y a rien à payer.
Tu te chargeras seulement du reste des échéances. Je quitte
Paris. J’ai du travail dans le Golfe.
Il l’a dit d’une manière chic et avec une
intonation française. En raccrochant le téléphone, je me perdais
dans des rêves en rose. Après cette conversation, téléphonique,
je devenais propriétaire d’une voiture rouge Mini Austin. Je
n’avais pas rêvé d’avoir une voiture à Paris à moitié prix.
Mon ami libanais, l’Alepois du Liban ou le
Libanais d’Alep, je le connaissais durant toutes les années
passées en exil. Parfois, nous veillons le soir ensemble et nous
rions souvent de tout et de rien. Nous chassons la tristesse.
Sauf une seule fois, il avait perdu un être cher et je
partageais sa douleur.
Il refusait de me donner la voiture sans
avoir au préalable testé ma conduite dans Paris bien que j’avais
conduit ma voiture, une Fiat, dans les rues du Caire qui
grouillent de monde, dix fois plus que Paris.
Traduction de Susannne Al-Laqqani
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