Après
de longues tractations, le nouveau projet de loi sur la
magistrature a été approuvé cette semaine en première lecture au
Parlement. Censé garantir l’indépendance de la justice, le
projet suscite des réactions très controversées au sein de
l’hémicycle. Le texte accorde un budget indépendant aux juges et
réduit de manière très timide les prérogatives du ministre de la
Justice. Ainsi, le projet confère au Conseil suprême de la
magistrature le droit de choisir les présidents des tribunaux à
la place du ministre. Il affranchit également le procureur
général de l’autorité du ministre. En revanche, le projet n’a
pas tenu compte de certaines exigences avancées par les juges.
L’Organisme de contrôle judiciaire restera sous l’autorité du
ministre et les membres du Conseil suprême de la magistrature ne
seront pas élus, mais choisis par décret présidentiel en
fonction de leur ancienneté. L’opposition ne ménage pas ses
critiques. « Nous avons des réserves concernant certaines
clauses du projet. Ce projet n’accorde pas une indépendance
véritable aux juges étant donné que c’est l’Etat qui formera le
Conseil suprême de la magistrature », s’insurge Mahmoud Abaza,
du néo-Wafd, principale formation de la droite libérale. Même
son de cloche au sein du groupe parlementaire du parti du
Rassemblement (Unioniste progressiste, gauche), dont le chef,
Mohamad Abdel-Aziz Chaabane, qui dénonce la volonté du
gouvernement de garder le contrôle de la justice. « Ce projet de
loi introduit des modifications superficielles qui ne changent
en rien la situation qui prévalait avant, c’est-à-dire une
justice dominée par l’Etat », déclare-t-il. Et de noter que
l’indépendance de la justice n’est citée dans aucune clause de
la loi.
Le débat parlementaire sur le projet de loi
intervient après une longue série de confrontations entre l’Etat
et les juges, qui réclament depuis de longues années un statut
indépendant et une loi régissant l’exercice de leur métier. Le
face-à-face avait pris de l’ampleur après la comparution de deux
juges, Mahmoud Mekki et Hicham Al-Bastawissi, devant un Conseil
de compétence après avoir ouvertement dénoncé des fraudes lors
des dernières élections législatives de novembre 2005. Des
manifestations de soutien aux juges avaient alors éclaté au
centre du Caire et avaient été sévèrement réprimées par les
forces de l’ordre. Tout comme le néo-Wafd et le Rassemblement,
les Frères musulmans, qui disposent de 88 sièges au Parlement,
rejettent le projet de loi. « L’Etat ne veut pas perdre le
contrôle sur la justice car cela signifierait la fin de la
fraude électorale. Ce projet prouve que l’Etat ne souhaite pas
engager une véritable réforme électorale comme on veut bien nous
le faire croire », lance Hussein Ibrahim, député des Frères.
Les juges exigent qu’au moins deux membres du
Conseil suprême de la magistrature soient élus par les juges
eux-mêmes et non plus nommés par le gouvernement. Ils souhaitent
également que le Club des juges (qui fait office de syndicat)
ait un rôle véritable. Or, ces revendications n’ont pas été
satisfaites. « Les membres du Conseil suprême de la magistrature
ne doivent pas être élus car cela ouvrirait la voie à la
corruption », estime Abdel-Ahad Gamaleddine, chef de la majorité
PND à l’Assemblée du peuple. Selon lui, le projet de loi
comprend plusieurs points positifs qui garantissent
l’indépendance de la justice. « Le projet de loi a par exemple
donné aux juges le droit de choisir les régions dans lesquelles
ils souhaitent travailler. Ceci permet de ne pas exercer des
pressions sur eux en menaçant de les muter », assure Abdel-Ahad
Gamaleddine.
Lors
d’une assemblée générale tenue vendredi dernier au siège du Club
des juges, le président du club, Zakariya Abdel-Aziz, a appelé
le gouvernement à prendre les revendications des juges en
considération avant de faire adopter le projet de loi par le
Parlement. Outre un statut indépendant, les juges critiquent
l’absence dans le projet de loi de clauses définissant le statut
de leur club. Ils s’opposent également au principe de
détachement des juges dans les organisations gouvernementales,
qui porte atteinte à leur indépendance ainsi que la nomination
du procureur général par le chef de l’Etat. Mahmoud Al-Khodeiri,
président du Club des juges d’Alexandrie, voit que ce projet de
loi ne réalise que 25 % de l’indépendance judiciaire. Le vice-président
du Club des juges, Nagui Derbala, assure que le gouvernement «
tente de transformer le Club des juges, qui a unifié les rangs
des magistrats et gagné un appui populaire, en club social ». «
Ce projet de loi ne réalise pas l’indépendance de la justice »,
renchérit le juge Ahmad Saber.
Les juges entendent donc poursuivre leur
mouvement pour protester contre la loi, mais certains craignent
que ce mouvement ne perde de sa vigueur. « Je crains que le
mouvement des juges, qui n’a pas obtenu toutes ses
revendications, ne s’arrête, car les trois prochains mois sont
une période de congés et il sera difficile d’organiser des
assemblées générales pour prendre des positions fermes »,
affirme-t-il .
Ola Hamdi