La
distribution des compensations aux familles du millier de
victimes, ainsi qu’aux survivants de l’accident du ferry,
survenu en février dernier dans la mer Rouge, se poursuit depuis
le 11 juin. Place Lazoghli, ministère de la Justice, huitième
étage. Aujourd’hui, c’est le jour consacré aux habitants du
gouvernorat de Minya, (Moyenne-Egypte). Une foule s’agglutine à
l’entrée du bâtiment, elle est accueillie par les
réceptionnistes : « Huitième, à droite ». En haut, dans une
salle, les gens sont invités à s’installer et à consommer des
boissons rafraîchissantes en attendant leur tour. Les cinq
guichets se trouvent dans la même salle, séparés par de simples
cloisons, pour épargner au public des déplacements inutiles.
Bref, une atmosphère qui n’a rien à voir avec les bureaux de
l’administration publique.
Le ferry Al-Salam 98 a coulé en mer Rouge le
3 février dernier, alors qu’il était en route pour Safaga, à
quelque 600 km au sud-est du Caire en provenance d’Arabie
saoudite. Le naufrage a coûté la vie à 1 033 personnes et a fait
385 blessés.
La famille de chaque victime devra recevoir
300 000 livres égyptiennes tandis que les survivants recevront
chacun 50 000 livres. L’indemnisation pour chaque voiture
transportée à bord est de 70 000 L.E. contre 140 000 L.E. pour
un camion, versées aux propriétaires. Le procureur général
socialiste (juridiction d’exception chargée d’instruire les
affaires ayant trait aux fonds publics), Jaber Rihan, a déclaré
que le montant total des compensations s’élève à 300 millions de
livres égyptiennes.
Mais beaucoup, bien que conscients que ces
sommes ne visent qu’à les faire taire, en vue de classer
l’affaire, ne peuvent pas se permettre, vu leur situation
économique, de refuser les sommes proposées. Nahed Khalaf, 25
ans, a perdu son mari, Nagui, qui enseignait l’arabe au Koweït.
Elle vient récupérer le chèque qui lui permettra de débloquer la
somme promise qu’elle devra partager ensuite avec les autres
héritiers. Nahed refuse d’accepter la disparition de son mari,
elle est arrivée avec la photo de celui-ci, espérant trouver
parmi les rescapés celui ou celle qui pourra lui donner une
information quelconque. Mais personne ne le reconnaît. Résignée,
elle se plaint à haute voix : « Je souhaite voir disparaître la
négligence, dont le prix n’est payé que par les plus pauvres ».
Le
lendemain du drame, Mamdouh Ismaïl, le propriétaire de la
compagnie, s’est envolé vers Londres laissant à son avocat le
soin de régler l’affaire. L’opinion publique et la presse
égyptiennes ont condamné le comportement d’Ismaïl l’assimilant à
une évasion. Deux enquêtes menées par une commission
parlementaire et par le bureau du procureur général socialiste
ont révélé des défaillances en matière de maintenance et de
sécurité à bord du ferry naufragé, alors que l’enquête menée par
le procureur général a innocenté le propriétaire faisant porter
la responsabilité de la catastrophe au capitaine du ferry, qui
figure parmi les victimes.
Abdel-Baqi Saleh, un rescapé de 34 ans,
travaillait dans une pharmacie en Arabie saoudite. Comme
beaucoup de rescapés, il a passé deux nuits en pleine mer avant
d’être repêché. Saleh estime que ces sommes ne peuvent jamais
compenser l’expérience terrible qu’il a vécue. « Au lendemain du
crime, le bureau du gouverneur nous était ouvert. Celui-ci
m’avait promis un boulot et une maison ... Mais quand j’ai
essayé de lui parler dernièrement, les fonctionnaires ne m’ont
pas laissé entrer et m’ont fait comprendre que mon cas n’était
pas unique, ce qui signifie que ces promesses se sont envolées.
Je n’ai pas d’autre choix que d’accepter les indemnités offertes
», raconte Saleh.
Parmi les ayants droit, plusieurs ont refusé
de toucher les indemnités proposées préférant intenter un procès
afin que le coupable soit jugé. En effet, pour être indemnisés,
les familles des victimes et les rescapés doivent signer un
papier de « réconciliation », où ils s’engagent à renoncer à
toute poursuite judiciaire ultérieure contre la compagnie Al-Salam
ou son propriétaire. « Mon avocat m’a convaincu qu’il ne faut
pas renoncer ainsi à mes droits. Nos traditions de Saïdis nous
interdisent de laisser passer un tel crime », confie Haggag
Abou-Zeid, un rescapé qui travaillait comme maçon en Arabie
saoudite.
D’autres, plus majoritaires, se sont résignés
à la réalité. Moustapha Ismaïl, 35 ans et père de trois enfants,
va utiliser l’indemnité pour commencer une nouvelle vie. « Je
suis convaincu que le propriétaire du ferry a acheté des vies
avec son argent. Des vies bon marché qui ne lui ont peut-être
pas coûté plus que le prix des tickets d’une navette », se
lamente-t-il. Malgré l’expérience qu’il a vécue, il a décidé de
repartir reprendre son travail avant l’expiration de son visa,
en se disant que « sa vie est entre les mains de Dieu ».
Ola Hamdi