Al-Ahram Hebdo, Egypte | Le diktat de la fatalité
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 28 juin au 4 juillet, numéro 616

 

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Egypte

Ferry Al-Salam. Les indemnités versées aux rescapés et aux familles des victimes sont perçues comme un moyen d’acheter leur silence et de clore l’affaire.

Le diktat de la fatalité

La distribution des compensations aux familles du millier de victimes, ainsi qu’aux survivants de l’accident du ferry, survenu en février dernier dans la mer Rouge, se poursuit depuis le 11 juin. Place Lazoghli, ministère de la Justice, huitième étage. Aujourd’hui, c’est le jour consacré aux habitants du gouvernorat de Minya, (Moyenne-Egypte). Une foule s’agglutine à l’entrée du bâtiment, elle est accueillie par les réceptionnistes : « Huitième, à droite ». En haut, dans une salle, les gens sont invités à s’installer et à consommer des boissons rafraîchissantes en attendant leur tour. Les cinq guichets se trouvent dans la même salle, séparés par de simples cloisons, pour épargner au public des déplacements inutiles. Bref, une atmosphère qui n’a rien à voir avec les bureaux de l’administration publique.

Le ferry Al-Salam 98 a coulé en mer Rouge le 3 février dernier, alors qu’il était en route pour Safaga, à quelque 600 km au sud-est du Caire en provenance d’Arabie saoudite. Le naufrage a coûté la vie à 1 033 personnes et a fait 385 blessés.

La famille de chaque victime devra recevoir 300 000 livres égyptiennes tandis que les survivants recevront chacun 50 000 livres. L’indemnisation pour chaque voiture transportée à bord est de 70 000 L.E. contre 140 000 L.E. pour un camion, versées aux propriétaires. Le procureur général socialiste (juridiction d’exception chargée d’instruire les affaires ayant trait aux fonds publics), Jaber Rihan, a déclaré que le montant total des compensations s’élève à 300 millions de livres égyptiennes.

Mais beaucoup, bien que conscients que ces sommes ne visent qu’à les faire taire, en vue de classer l’affaire, ne peuvent pas se permettre, vu leur situation économique, de refuser les sommes proposées. Nahed Khalaf, 25 ans, a perdu son mari, Nagui, qui enseignait l’arabe au Koweït. Elle vient récupérer le chèque qui lui permettra de débloquer la somme promise qu’elle devra partager ensuite avec les autres héritiers. Nahed refuse d’accepter la disparition de son mari, elle est arrivée avec la photo de celui-ci, espérant trouver parmi les rescapés celui ou celle qui pourra lui donner une information quelconque. Mais personne ne le reconnaît. Résignée, elle se plaint à haute voix : « Je souhaite voir disparaître la négligence, dont le prix n’est payé que par les plus pauvres ».

Le lendemain du drame, Mamdouh Ismaïl, le propriétaire de la compagnie, s’est envolé vers Londres laissant à son avocat le soin de régler l’affaire. L’opinion publique et la presse égyptiennes ont condamné le comportement d’Ismaïl l’assimilant à une évasion. Deux enquêtes menées par une commission parlementaire et par le bureau du procureur général socialiste ont révélé des défaillances en matière de maintenance et de sécurité à bord du ferry naufragé, alors que l’enquête menée par le procureur général a innocenté le propriétaire faisant porter la responsabilité de la catastrophe au capitaine du ferry, qui figure parmi les victimes.

Abdel-Baqi Saleh, un rescapé de 34 ans, travaillait dans une pharmacie en Arabie saoudite. Comme beaucoup de rescapés, il a passé deux nuits en pleine mer avant d’être repêché. Saleh estime que ces sommes ne peuvent jamais compenser l’expérience terrible qu’il a vécue. « Au lendemain du crime, le bureau du gouverneur nous était ouvert. Celui-ci m’avait promis un boulot et une maison ... Mais quand j’ai essayé de lui parler dernièrement, les fonctionnaires ne m’ont pas laissé entrer et m’ont fait comprendre que mon cas n’était pas unique, ce qui signifie que ces promesses se sont envolées. Je n’ai pas d’autre choix que d’accepter les indemnités offertes », raconte Saleh.

Parmi les ayants droit, plusieurs ont refusé de toucher les indemnités proposées préférant intenter un procès afin que le coupable soit jugé. En effet, pour être indemnisés, les familles des victimes et les rescapés doivent signer un papier de « réconciliation », où ils s’engagent à renoncer à toute poursuite judiciaire ultérieure contre la compagnie Al-Salam ou son propriétaire. « Mon avocat m’a convaincu qu’il ne faut pas renoncer ainsi à mes droits. Nos traditions de Saïdis nous interdisent de laisser passer un tel crime », confie Haggag Abou-Zeid, un rescapé qui travaillait comme maçon en Arabie saoudite.

D’autres, plus majoritaires, se sont résignés à la réalité. Moustapha Ismaïl, 35 ans et père de trois enfants, va utiliser l’indemnité pour commencer une nouvelle vie. « Je suis convaincu que le propriétaire du ferry a acheté des vies avec son argent. Des vies bon marché qui ne lui ont peut-être pas coûté plus que le prix des tickets d’une navette », se lamente-t-il. Malgré l’expérience qu’il a vécue, il a décidé de repartir reprendre son travail avant l’expiration de son visa, en se disant que « sa vie est entre les mains de Dieu ».

Ola Hamdi

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3 questions à

Ahmad Al-Harami, directeur de l’administration des fonds publics au bureau du procureur général socialiste.

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les démarches que vous avez entreprises auprès du propriétaire du ferry naufragé, Mamdouh Ismaïl, afin d’assurer les indemnités ?

Ahmad Al-Harami : Les négociations avec Mamdouh Ismaïl ont commencé le 12 avril, juste après le gel de ses avoirs et l’interdiction de quitter le pays lancée à l’encontre de sa femme et ses enfants, qui sont également ses partenaires. Les sommes convenues sont deux fois supérieures aux indemnités prévues par la loi maritime et trois fois plus de celles prévues par la charia. Outre l’importance des sommes, l’avantage c’est qu’en se posant comme intermédiaire entre les citoyens et le propriétaire du ferry, le procureur socialiste a évité aux ayants droit le très long chemin des procès judiciaires, un chemin qui ne peut pas garantir en fin de compte d’obtenir des sommes pareilles.

— Toutefois, nombreux sont ceux qui ont refusé de toucher l’indemnité et préféré recourir à la justice ...

— Il faudra attendre le dernier jour pour connaître la proportion de ceux qui ont refusé d’être indemnisés. Il y a ceux qui ne veulent pas signer le document leur retirant le droit de mener des poursuites judiciaires ultérieures contre la compagnie Al-Salam et son propriétaire. Cela dit, beaucoup se laissent manipuler par des avocats qui leur promettent d’obtenir mieux à travers un procès, moyennant un pourcentage de la somme promise.

— Quelles sont les principales plaintes exprimées jusqu’ici par les citoyens concernant les procédures administratives en vue d’obtenir les indemnités ?

— La plupart des plaintes concernent les procurations, certains citoyens ont décidé de retirer les mandats qu’ils avaient signés pour leurs avocats et veulent obtenir l’argent eux-mêmes. Par ailleurs, la phrase qui immunise la compagnie et son propriétaire contre toute poursuite judiciaire ultérieure a été souvent mal formulée sur les documents, dans ce cas les intéressés doivent retourner à leur gouvernorat pour certifier le document après sa révision par les fonctionnaires. Enfin, une dernière difficulté réside dans le fait de prouver les biens perdus qui étaient à bord du ferry, nous conseillons à ceux qui ont ce problème de se référer aux autorités portuaires pour obtenir les polices d’assurance nécessaires .

O. H.

 




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