Tourner un feuilleton sur la vie de stars
tels Abdel-Halim Hafez, Oum Kalsoum, Abdel-Wahab ou Soad Hosni,
relève d’une gageure, tellement les obstacles qu’ils rencontrent
sont commensurables, même après l’écoulement de plusieurs années
après leur mort.
A
titre d’exemple, la famille de Soad Hosni essaye de mettre un
frein à l’adaptation à l’écran de la vie de la star, décédée en
2001 dans des conditions obscures. « La vie de Soad Hosni
n’appartient pas à sa famille, mais à tous ses fans qui ont le
droit de voir et de revoir des œuvres artistiques qui présentent
leur idole à l’écran », souligne Mamdouh Al-Leissi, producteur
et auteur du feuilleton inspiré de la vie de la Cendrillon du
cinéma arabe. Tiré d’un scénario de Atef Béchay, le feuilleton,
mis en chantier secrètement, gravite autour du personnage de la
star, interprété par la comédienne Mona Zaki. Sa diffusion est
prévue au mois de Ramadan. Samir Seif, son réalisateur, a choisi
Medhat Saleh pour incarner Halim, Ghada Ragab pour le rôle de
Nagat Al-Saghira, la sœur de la défunte, Ahmad Al-Saqqa pour le
rôle d’Ahmad Ramzi et Abdel-Aziz Makhyoune, pour celui de
Abdel-Wahab. Mais les problèmes n’ont pas tardé à se manifester.
D’abord le contenu du feuilleton, écrit par
Al-Leissi, connu pour l’ancienne amitié qui le liait avec Soad
Hosni, vient d’être rejeté par la famille de cette dernière. «
Le sujet du feuilleton manque malheureusement d’objectivité,
l’écrivain est allé jusqu’à faire planer un doute sur l’entente
de Soad Hosni avec sa famille. De quoi provoquer notre
désapprobation », rétorque Gihane, la petite sœur de la défunte.
Et ce différend entre Al-Leissi et les
héritiers de la Cendrillon n’est pas le seul. Un autre litige
encore plus profond oppose Mamdouh Al-Leissi au producteur Gamal
Al-Adl, qui se prépare à tourner un autre feuilleton sur le même
sujet. Au début du mois de mai dernier, lorsque Mamdouh Al-Leissi
a annoncé son intention de faire démarrer le tournage du
feuilleton sur la star, Gamal Al-Adl s’est empressé de déclarer
qu’il avait acquis les droits de produire un feuilleton ainsi
qu’un long métrage sur sa vie contre la somme de 3 millions de
livres versée à sa famille. Celle-ci lui a, de même, fourni les
informations nécessaires sur la vie de feu l’actrice pour
élaborer le scénario du feuilleton dont le tournage a été
reporté à une date ultérieure au mois de Ramadan. A ce titre,
Al-Adl a saisi le tribunal pour interdire la projection de
l’œuvre d’Al-Leissi et a obtenu satisfaction.
« Il est des règles et des traditions qui
autorisent la présentation d’une œuvre artistique sur la vie
d’une célébrité décédée après l’obtention du consentement de ses
héritiers. Or, Mamdouh Al-Leissi a transgressé ces règles »,
souligne Gamal Al-Adl. Et d’ajouter : « Ce n’est pas une
question de concurrence, nous nous sommes conformés aux normes
qui régissent semblable entreprise. Car sinon, un chaos primera
sur le métier ».
Les limites du droit des héritiers
La
chanteuse Nagat Al-Saghira s’est rangée, pour sa part, du côté
du rejet du feuilleton d’Al-Leissi par la famille de feu
l’actrice. De leur côté, les artistes et les intellectuels ont
donné libre cours à un débat sur le droit et les limites de
l’intervention des héritiers de célébrités dans l’autorisation
d’œuvres sur leur vie. Certains d’entre eux privilégient l’idée
de porter ce débat devant les tribunaux ou le Parlement.
D’autres craignent, en revanche, une issue qui pourrait
favoriser une censure préjudiciable à la créativité et la
liberté d’expression.
« Il faut supprimer tout tabou interdisant
les œuvres artistiques concernant les célébrités et les
personnes publiques sans toutefois négliger le droit de regard
de leurs héritiers sur ces projets visant à les rendre crédibles
et objectifs, et non à engranger des recettes de leur mise en
place ou à contrecarrer la liberté d’expression », souligne
Mahfouz Abdel-Rahmane, scénariste du feuilleton sur Oum Kalsoum
et du nouveau film Halim sur la vie du fameux crooner.
Pour sa part, l’avocat Samir Zikri est
indigné par la décision du tribunal d’interdire le feuilleton
d’Al-Leissi. « Une telle décision donnerait le droit aux
héritiers de toute célébrité de monopoliser l’autorisation
d’approuver ou de rejeter sans appel le tournage d’une œuvre
correspondante, et de réclamer des indemnités », prévient-il.
Par ailleurs, la famille de Abdel-Wahab vient d’annoncer son
refus de consentir au tournage d’un feuilleton sur la vie du
célèbre compositeur, dont le scénario a été rédigé sans son
accord préalable.
Les créateurs se sentent donc lésés par cette
guerre annoncée au nom des intérêts des héritiers, au détriment
du droit à la liberté d’expression et de créativité. Seuls les
législateurs pourront délibérer pour les préserver.
Yasser Moheb