«
Bienvenue au blog de Alaa et Manal. Un espace où nous exprimons
nos idées et sentiments en toute liberté. Nous sommes prêts à
aider tous ceux qui désirent créer leurs propres blogs et ont
besoin de conseils ou d’assistance technique. Il suffit
seulement de soutenir une cause ou proposer une idée
intéressante. Nous offrons également un espace à tous les
discours, aux opinions qui n’ont pas réussi à faire parvenir
leurs voix à cause de la censure ». C’est avec ces phrases
succinctes et directes que Alaa et Manal vous accueillent sur
leur blog. Des termes qui résument leur propre philosophie et
l’objectif de la création de leur site. Ce couple, la vingtaine,
est le plus connu dans la blogosphère égyptienne. Alaa et Manal
sont des militants, membres du mouvement Kéfaya et accros du
Net. Et ce n’est que par pur hasard que leur blog a été créé.
Ayant tous les deux participé à la manifestation du 25 mai 2005,
faisant suite au référendum constitutionnel, ils ont été les
témoins de cette violence des agents de sécurité à l’égard des
manifestants. Et ce qui les a dérangés le plus, c’est que le
lendemain, aucun journal n’en avait parlé. Une affaire qui les a
contrariés et poussés à chercher un moyen pour publier ces
témoignages poignants sans passer par la censure. C’est ainsi
que Manalaa.net est né. Cet espace reçoit plus de 2 000
visiteurs par jour. Dans ce blog, ce jeune couple exprime son
point de vue sur la vie politique en Egypte, expose des idées ou
critique en toute liberté et parfois avec un petit brin d’humour.
Aujourd’hui, Alaa et Manal sont devenus les stars du monde des
blogs en Egypte. Ils assistent même à des conférences en Europe
et parlent de leur expérience.
Blog, un web personnel, un journal intime sur
Internet, des témoignages de première main, un journalisme
citoyen, telles sont ses appellations. Il s’agit là d’un
phénomène qui a fait son apparition dans le monde depuis près de
cinq ans. Une plate-forme de rencontres sur laquelle les
blogeurs partagent leurs idées et échangent leurs nouvelles.
Selon les observateurs, les premiers blogs
ont été créés aux Etats-Unis et ont été très primitifs. Puis
sont apparus les journaux privés, des articles rédigés au gré
des humeurs de leurs auteurs faisant parfois état de leur vie
privée ou de leurs réflexions sur l’actualité. Le concept s’est
ensuite élargi et on trouve aujourd’hui des blogs de tous
genres. Certains sont très proches de la notion de journal
intime, parfois illustré de photos, et évoquent uniquement la
vie privée de leurs auteurs. D’autres sont des commentaires sur
des thèmes précis suscitant des réactions auprès des visiteurs.
C’est en fait cette interaction qui caractérise le plus le monde
du blog. Car il crée une sorte de forum permanent entre les
blogueurs sur les sujets multiples qui les intéressent.
Si les premiers blogs ont vu le jour aux
Etats-Unis, la plupart d’entre eux ont été élaborés par des
spécialistes en droit, journalisme ou enseignement.
Mais au cours des cinq dernières années, le
nombre des blogs s’est multiplié et les sujets qu’ils abordent
sont devenus de plus en plus variés. Selon les estimations, le
monde compte aujourd’hui plus d’une dizaine de millions de blogs.
Jusqu’en mars dernier, on recensait entre 8 et 10 millions. Dans
certains pays, les blogs sont devenus très populaires, un
nouveau média d’information libre et de critique. Selon
l’ingénieur Hani Chaalane, expert en informatique, le programme
qui permet de créer un blog est très simple et peut être réalisé
en quelques minutes même si la personne ne possède aucune
connaissance technique. La plupart des blogs sont munis d’un
outil de publication rapide pour faciliter l’accès à sa matière
et ses archives. Ce qui explique en grande partie son succès.
Une plate-forme de rencontres
Selon le site The Egyptian blog, qui donne
une idée de cet univers, en Egypte, les études ont recensé 376
blogs en 2005. Publiés en anglais, en arabe et en français, ils
abordent toutes sortes de sujets. De la politique jusqu’aux
affaires personnelles, en passant par la culture, le cinéma ou
le sport, le phénomène commence à se répandre. Certains blogs
sont très intimes, alors que d’autres sont très engagés
politiquement. Mais, un fait les unit tous : cette liberté
d’expression.
Un simple tour d’horizon sur des blogs
égyptiens, tels que The Big Pharaoh, Sandmonkey, Freedom For
Egyptians, Malcolmix, constitue la meilleure preuve que l’on
peut tout se permettre. « Je rêve de posséder un milliard de
dollars, j’en refilerai un peu à Moubarak en échange d’un peu
plus de démocratie. Je commanderai un serveur pour héberger tous
les blogueurs égyptiens », écrit un jeune blogueur sur son site.
Pour oser s’exprimer, la plupart d’entre eux utilisent des
pseudonymes. Et ce, non seulement pour éviter les tracas avec
les services de sécurité, mais aussi donner libre cours à leurs
idées. On trouve ainsi des noms tels que Bahiya the Arabist, Dr
Zivago, Gayyash, Al-Farès 2005, et bien d’autres appellations.
Un jeune blogueur a réussi à organiser une
manifestation par Internet qui a rassemblé 300 personnes, après
les attentats de Charm Al-Cheikh. « Dans un paysage médiatique
bloqué par la censure, les blogs sont les seuls espaces pour
exprimer nos opinions librement », dit–il.
Un autre blogueur, qui écrit sous le
pseudonyme de Boody, publie ses critiques sur les dernières
élections législatives. « Les agents de sécurité ont bloqué ma
ville, Zagazig. Pourquoi le gouvernement organise-t-il des
élections si c’est pour empêcher les gens de voter ? ».
Des mots simples, un langage familier, mais
c’est surtout cette sincérité qui fascine. Une jeune fille
révoltée demande conseil à travers son blog. Diplômée de la
faculté des beaux-arts depuis 5 ans, elle est encore au chômage.
Elle étale ce qu’elle ressent sous le titre de : Que veut dire
une patrie ? Dans son discours, elle se demande si elle ne doit
pas plutôt émigrer pour gagner sa vie. Et si à cet âge, elle
serait capable de s’intégrer dans une société qui n’est pas la
sienne. Elle confie : « Les blogs nous offrent beaucoup plus que
des rencontres, on a affaire à des visiteurs très francs mais
aussi très fragiles. En bloguant, on cherche un peu de réconfort,
d’amour et d’attention, de quoi combler le vide dont souffre
chacun de nous. C’est dommage que nos sociétés ne soient pas à
la hauteur des blogs qu’elles engendrent ».
A travers les blogs, on aborde aussi des
sujets tabous. Dans le blog Safsata, une jeune fille se défoule.
Elle a intitulé son témoignage Diary of an egyptian mozza, le
journal d’une égyptienne « pulpeuse ». Elle raconte sa relation
avec un jeune homme dont elle est tombée amoureuse. « Ici, je
peux dire ce que je veux et ce que ma société considère comme un
tabou ».
Karam Gaber, le célèbre athlète qui a
remporté la médaille d’or lors des derniers Jeux olympiques
d’Athènes, n’a pas non plus hésité à créer un blog pour exprimer
sa colère. « Ma patrie m’a négligé. Je compte quitter le pays ou
changer complètement d’activité ».
C’est ce défoulement que certains jugent
comme la plus grande particularité de ces blogs. « Il s’agit le
plus souvent de jeunes opprimés ou frustrés qui ont besoin
d’être écoutés. Ce qui rend ce phénomène très populaire, c’est
qu’à travers les blogs, ces jeunes finissent par former une
communauté, créer leur propre univers et établir une chaîne
d’expression propre à eux ».
Un phénomène qui dérange
A travers les blogs, on est mis au courant de
l’actualité, mais avec un regard très personnel et très
subjectif, celui des blogueurs. Sur ces sites, on découvre des
articles sur différents thèmes ayant fait la une des journaux
ces dernières semaines. Mais leur couverture ici est tout autre.
Les incidents d’Alexandrie par exemple ont été abordés par le
blog (Gar Al-Qamar) avec beaucoup d’audace. « Le gouvernement a
transformé les églises en chasses gardées et protégées par des
dizaines sold. Avec une telle armada, comment, l’auteur de ces
attentats a-t-il pu atteindre sa cible et sortir de l’église
sans que personne ne l’arrête ? Les agents de sécurité ont dû
sûrement prendre congé ce jour-là ? », ironise un blogueur. Des
attentats d’Alexandrie à ceux de Dahab, en passant par la mise
en vente de la chaîne Omar Effendi, les discordes au sein du
parti d’opposition du néo-Wafd, le procès d’Aymane Nour, les
réactions sur l’assassinat de l’ambassadeur égyptien en Iraq,
Ihab Al-Chérif, les caricatures portant atteinte à l’image du
prophète, la liste est longue.
Aujourd’hui, on considère ces blogs comme une
sorte de presse populaire. Une sorte de média qui, non seulement
couvre les événements chauds, mais fait aussi une analyse
critique de ce qui se passe quotidiennement dans la rue
égyptienne. Loin des versions officielles, les blogs ont pu
s’imposer comme une source crédible d’information et de
communication. Une réalité qui dérange le pouvoir. « Les blogs
égyptiens sont une force politique non négligeable. Quand on a
cette liberté, même si c’est seulement sur Internet, il est
difficile de ne pas en profiter », confie Nachaat, un jeune
blogueur.
Mais les choses ne sont pas aussi simples. Se
rendant compte de ce phénomène qui prend de l’ampleur, l’Etat
tente de le réprimer. La preuve : un jeune blogueur alexandrin a
été arrêté par les forces de sécurité pour des opinions qu’il a
exprimées sur son blog. Une première en Egypte. Il avait écrit
un texte en réaction aux affrontements entre musulmans et coptes
ayant eu lieu l’an dernier dans son quartier de Moharram Bey.
Abdel-Karim a fait 18 jours de détention sans aucune charge. Une
affaire qui a entraîné une grande mobilisation de la part des
blogueurs égyptiens. Ceux-ci dénoncent la politique de l’Etat
vis-à-vis du Net. « Les sites ne peuvent pas être fermés ou
bloqués et les gens ne peuvent pas être mis en prison parce
qu’ils ont tout simplement exprimé ce qu’ils pensaient »,
s’indigne une jeune blogueur.
Un phénomène nouveau qui risque d’être brimé
surtout en l’absence d’une législation qui le gère. Mais ce qui
est évident, c’est que sa présence révèle à quel point les
jeunes Egyptiens ont une soif et un désir ardents de s’exprimer.
Amira Doss