Al-Ahram Hebdo, Société | Les sites de la liberté
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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Société
Internet. Derniers-nés de la technologie moderne et apparus dans le monde depuis moins de cinq ans, les blogs ont fait leur apparition en Egypte. Ces plate-formes permettant l’échange des témoignages et des opinions commencent à déranger.

Les sites de la liberté

« Bienvenue au blog de Alaa et Manal. Un espace où nous exprimons nos idées et sentiments en toute liberté. Nous sommes prêts à aider tous ceux qui désirent créer leurs propres blogs et ont besoin de conseils ou d’assistance technique. Il suffit seulement de soutenir une cause ou proposer une idée intéressante. Nous offrons également un espace à tous les discours, aux opinions qui n’ont pas réussi à faire parvenir leurs voix à cause de la censure ». C’est avec ces phrases succinctes et directes que Alaa et Manal vous accueillent sur leur blog. Des termes qui résument leur propre philosophie et l’objectif de la création de leur site. Ce couple, la vingtaine, est le plus connu dans la blogosphère égyptienne. Alaa et Manal sont des militants, membres du mouvement Kéfaya et accros du Net. Et ce n’est que par pur hasard que leur blog a été créé. Ayant tous les deux participé à la manifestation du 25 mai 2005, faisant suite au référendum constitutionnel, ils ont été les témoins de cette violence des agents de sécurité à l’égard des manifestants. Et ce qui les a dérangés le plus, c’est que le lendemain, aucun journal n’en avait parlé. Une affaire qui les a contrariés et poussés à chercher un moyen pour publier ces témoignages poignants sans passer par la censure. C’est ainsi que Manalaa.net est né. Cet espace reçoit plus de 2 000 visiteurs par jour. Dans ce blog, ce jeune couple exprime son point de vue sur la vie politique en Egypte, expose des idées ou critique en toute liberté et parfois avec un petit brin d’humour. Aujourd’hui, Alaa et Manal sont devenus les stars du monde des blogs en Egypte. Ils assistent même à des conférences en Europe et parlent de leur expérience.

Blog, un web personnel, un journal intime sur Internet, des témoignages de première main, un journalisme citoyen, telles sont ses appellations. Il s’agit là d’un phénomène qui a fait son apparition dans le monde depuis près de cinq ans. Une plate-forme de rencontres sur laquelle les blogeurs partagent leurs idées et échangent leurs nouvelles.

Selon les observateurs, les premiers blogs ont été créés aux Etats-Unis et ont été très primitifs. Puis sont apparus les journaux privés, des articles rédigés au gré des humeurs de leurs auteurs faisant parfois état de leur vie privée ou de leurs réflexions sur l’actualité. Le concept s’est ensuite élargi et on trouve aujourd’hui des blogs de tous genres. Certains sont très proches de la notion de journal intime, parfois illustré de photos, et évoquent uniquement la vie privée de leurs auteurs. D’autres sont des commentaires sur des thèmes précis suscitant des réactions auprès des visiteurs. C’est en fait cette interaction qui caractérise le plus le monde du blog. Car il crée une sorte de forum permanent entre les blogueurs sur les sujets multiples qui les intéressent.

Si les premiers blogs ont vu le jour aux Etats-Unis, la plupart d’entre eux ont été élaborés par des spécialistes en droit, journalisme ou enseignement.

Mais au cours des cinq dernières années, le nombre des blogs s’est multiplié et les sujets qu’ils abordent sont devenus de plus en plus variés. Selon les estimations, le monde compte aujourd’hui plus d’une dizaine de millions de blogs. Jusqu’en mars dernier, on recensait entre 8 et 10 millions. Dans certains pays, les blogs sont devenus très populaires, un nouveau média d’information libre et de critique. Selon l’ingénieur Hani Chaalane, expert en informatique, le programme qui permet de créer un blog est très simple et peut être réalisé en quelques minutes même si la personne ne possède aucune connaissance technique. La plupart des blogs sont munis d’un outil de publication rapide pour faciliter l’accès à sa matière et ses archives. Ce qui explique en grande partie son succès.

Une plate-forme de rencontres

Selon le site The Egyptian blog, qui donne une idée de cet univers, en Egypte, les études ont recensé 376 blogs en 2005. Publiés en anglais, en arabe et en français, ils abordent toutes sortes de sujets. De la politique jusqu’aux affaires personnelles, en passant par la culture, le cinéma ou le sport, le phénomène commence à se répandre. Certains blogs sont très intimes, alors que d’autres sont très engagés politiquement. Mais, un fait les unit tous : cette liberté d’expression.

Un simple tour d’horizon sur des blogs égyptiens, tels que The Big Pharaoh, Sandmonkey, Freedom For Egyptians, Malcolmix, constitue la meilleure preuve que l’on peut tout se permettre. « Je rêve de posséder un milliard de dollars, j’en refilerai un peu à Moubarak en échange d’un peu plus de démocratie. Je commanderai un serveur pour héberger tous les blogueurs égyptiens », écrit un jeune blogueur sur son site. Pour oser s’exprimer, la plupart d’entre eux utilisent des pseudonymes. Et ce, non seulement pour éviter les tracas avec les services de sécurité, mais aussi donner libre cours à leurs idées. On trouve ainsi des noms tels que Bahiya the Arabist, Dr Zivago, Gayyash, Al-Farès 2005, et bien d’autres appellations.

Un jeune blogueur a réussi à organiser une manifestation par Internet qui a rassemblé 300 personnes, après les attentats de Charm Al-Cheikh. « Dans un paysage médiatique bloqué par la censure, les blogs sont les seuls espaces pour exprimer nos opinions librement », dit–il.

Un autre blogueur, qui écrit sous le pseudonyme de Boody, publie ses critiques sur les dernières élections législatives. « Les agents de sécurité ont bloqué ma ville, Zagazig. Pourquoi le gouvernement organise-t-il des élections si c’est pour empêcher les gens de voter ? ».

Des mots simples, un langage familier, mais c’est surtout cette sincérité qui fascine. Une jeune fille révoltée demande conseil à travers son blog. Diplômée de la faculté des beaux-arts depuis 5 ans, elle est encore au chômage. Elle étale ce qu’elle ressent sous le titre de : Que veut dire une patrie ? Dans son discours, elle se demande si elle ne doit pas plutôt émigrer pour gagner sa vie. Et si à cet âge, elle serait capable de s’intégrer dans une société qui n’est pas la sienne. Elle confie : « Les blogs nous offrent beaucoup plus que des rencontres, on a affaire à des visiteurs très francs mais aussi très fragiles. En bloguant, on cherche un peu de réconfort, d’amour et d’attention, de quoi combler le vide dont souffre chacun de nous. C’est dommage que nos sociétés ne soient pas à la hauteur des blogs qu’elles engendrent ».

A travers les blogs, on aborde aussi des sujets tabous. Dans le blog Safsata, une jeune fille se défoule. Elle a intitulé son témoignage Diary of an egyptian mozza, le journal d’une égyptienne « pulpeuse ». Elle raconte sa relation avec un jeune homme dont elle est tombée amoureuse. « Ici, je peux dire ce que je veux et ce que ma société considère comme un tabou ».

Karam Gaber, le célèbre athlète qui a remporté la médaille d’or lors des derniers Jeux olympiques d’Athènes, n’a pas non plus hésité à créer un blog pour exprimer sa colère. « Ma patrie m’a négligé. Je compte quitter le pays ou changer complètement d’activité ».

C’est ce défoulement que certains jugent comme la plus grande particularité de ces blogs. « Il s’agit le plus souvent de jeunes opprimés ou frustrés qui ont besoin d’être écoutés. Ce qui rend ce phénomène très populaire, c’est qu’à travers les blogs, ces jeunes finissent par former une communauté, créer leur propre univers et établir une chaîne d’expression propre à eux ».

Un phénomène qui dérange

A travers les blogs, on est mis au courant de l’actualité, mais avec un regard très personnel et très subjectif, celui des blogueurs. Sur ces sites, on découvre des articles sur différents thèmes ayant fait la une des journaux ces dernières semaines. Mais leur couverture ici est tout autre. Les incidents d’Alexandrie par exemple ont été abordés par le blog (Gar Al-Qamar) avec beaucoup d’audace. « Le gouvernement a transformé les églises en chasses gardées et protégées par des dizaines sold. Avec une telle armada, comment, l’auteur de ces attentats a-t-il pu atteindre sa cible et sortir de l’église sans que personne ne l’arrête ? Les agents de sécurité ont dû sûrement prendre congé ce jour-là ? », ironise un blogueur. Des attentats d’Alexandrie à ceux de Dahab, en passant par la mise en vente de la chaîne Omar Effendi, les discordes au sein du parti d’opposition du néo-Wafd, le procès d’Aymane Nour, les réactions sur l’assassinat de l’ambassadeur égyptien en Iraq, Ihab Al-Chérif, les caricatures portant atteinte à l’image du prophète, la liste est longue.

Aujourd’hui, on considère ces blogs comme une sorte de presse populaire. Une sorte de média qui, non seulement couvre les événements chauds, mais fait aussi une analyse critique de ce qui se passe quotidiennement dans la rue égyptienne. Loin des versions officielles, les blogs ont pu s’imposer comme une source crédible d’information et de communication. Une réalité qui dérange le pouvoir. « Les blogs égyptiens sont une force politique non négligeable. Quand on a cette liberté, même si c’est seulement sur Internet, il est difficile de ne pas en profiter », confie Nachaat, un jeune blogueur.

Mais les choses ne sont pas aussi simples. Se rendant compte de ce phénomène qui prend de l’ampleur, l’Etat tente de le réprimer. La preuve : un jeune blogueur alexandrin a été arrêté par les forces de sécurité pour des opinions qu’il a exprimées sur son blog. Une première en Egypte. Il avait écrit un texte en réaction aux affrontements entre musulmans et coptes ayant eu lieu l’an dernier dans son quartier de Moharram Bey. Abdel-Karim a fait 18 jours de détention sans aucune charge. Une affaire qui a entraîné une grande mobilisation de la part des blogueurs égyptiens. Ceux-ci dénoncent la politique de l’Etat vis-à-vis du Net. « Les sites ne peuvent pas être fermés ou bloqués et les gens ne peuvent pas être mis en prison parce qu’ils ont tout simplement exprimé ce qu’ils pensaient », s’indigne une jeune blogueur.

Un phénomène nouveau qui risque d’être brimé surtout en l’absence d’une législation qui le gère. Mais ce qui est évident, c’est que sa présence révèle à quel point les jeunes Egyptiens ont une soif et un désir ardents de s’exprimer.

Amira Doss

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