Elles
deviennent de plus en plus envahissantes, semble-t-il. Elles ne
laissent aucun moment de répit à ces hommes qui, de macho et
dominateurs, revendiquent maintenant plus d’égards. « En
allumant la cuisinière, en ouvrant la fenêtre, en lisant les
journaux ou en regardant la télévision, c’est la même rengaine,
les femmes réclament de plus en plus de droits, j’en ai par-dessus
la tête », commente Chérif, 38 ans, avec dérision. Ce
célibataire endurci hésite d’ailleurs à se marier. Sa phobie est
de tout perdre en cas de divorce, puisque la loi accorde le
droit au logement aux femmes qui ont des enfants en bas âge.
Chérif n’est pas une exception, beaucoup d’hommes se sentent
opprimés dans une société où les femmes réclament de plus en
plus de droits. Et face à de telles réactions, le Dr Farouq
Loutaif, professeur de psychologie à l’Université de Aïn-Chams,
a décidé de créer une association pour rétablir l’équilibre
entre hommes et femmes et par la même occasion défendre les
droits des hommes. Il explique que l’association n’est pas
contre la femme, mais elle a pour objectif de rendre la relation
du couple plus harmonieuse. Selon Loutaif, il est temps
d’éclaircir ou d’abolir certaines idées reçues bien ancrées dans
l’esprit des gens. Et d’expliquer que certaines associations
féminines ont créé un état d’animosité envers l’autre sexe et
encouragent les législateurs à promulguer des lois qui
interviennent dans les moindres détails de la vie d’un couple. «
Un mariage signifie aujourd’hui procès, Parquet et huissier. Un
phénomène qui risque de déstabiliser l’équilibre familial »,
commente le Dr Loutaif tout en expliquant que l’association
intitulée Al-Mostadaafine fil ard (Les Déshérités sur terre) a
pour objectif de lutter contre toute forme d’injustice et sans
discrimination de sexe. Une vision hétéroclite ayant provoqué un
débat houleux et mis l’accent sur les sujets de divergence entre
l’homme et la femme. Et une question s’impose : « Est-ce que
réellement la femme bénéficie de tous ses droits, voire plus de
manière à léser son époux ? ».
N’est-ce pas plutôt une initiative misogyne à
l’heure où les femmes ont encore beaucoup de droits à acquérir ?
Le Dr Fardos Bahnassi, activiste féministe et
membre de plusieurs ONG féminines, s’étonne et pense que la
femme ne jouit pas pleinement de ses droits et qu’elle est
encore persécutée. « Beaucoup de lois ne sont pas en notre
faveur. Par exemple en cas d’adultère, la femme qui attrape son
mari en flagrant délit et l’assassine est condamnée à mort ou à
la prison à perpétuité, alors que la justice est moins sévère
envers l’homme. Et si parfois dans des cas de divorce la femme
conserve le logement, c’est bien pour protéger les enfants ; ces
derniers, une fois grands, peuvent choisir de vivre avec leur
père, et la mère est chassée dehors et perd tout », explique
Fardos, tout en ajoutant que la femme ne rencontre que des
passe-droits et de l’injustice. « Une femme victime d’un viol
est considérée aux yeux de la société comme étant la pécheuse,
car elle a donné la chance à son violeur de l’approcher. Les cas
de divorce par contumace sont aussi une preuve d’iniquité. Et
cette femme qui vit seule doit non seulement travailler pour
subvenir aux besoins de ses enfants et à leurs dépenses, mais
aussi s’occuper de tous les soucis de la maison. D’après les
statistiques, une femme sur trois est battue. 97 % des crimes
pour atteinte à l’honneur ont été commis par un père ou un
proche, et dernièrement, lors des élections, les femmes
faisaient partie des premières victimes de violence. Peut-on
dire alors que la femme est la persécutrice ? ! ».
Et le Dr Loutaif reconnaît l’existence d’une
dualité dans la façon de penser des hommes. Si la femme a obtenu
ses droits à l’éducation, au travail, et qu’elle peut attirer
dans ce contexte par sa vivacité d’esprit, elle est toujours vue
par son mari comme à l’époque des harems. « En parallèle, on n’a
rien fait pour faire évoluer la mentalité des hommes »,
estime-t-il.
Un avis soutenu par beaucoup de femmes, à
l’exemple de Radwa, 30 ans, mariée et mère de deux enfants, qui
dit que la femme n’a toujours pas le droit d’exprimer son
opinion, y compris dans les moindres détails qui concernent sa
famille, même si elle contribue au budget.
Les hommes jouent les victimes
Cependant,
le Dr Loutaif reproche aux médias de marteler des slogans qui
incitent la femme à se révolter constamment, ce qui provoque une
déstabilisation dans la société. Résultat, selon lui et d’après
une étude effectuée par le Centre des recherches sociales et
criminelles, 37 % d’hommes seraient battus par leurs femmes.
Mais Fardos critique cette étude qu’elle trouve incongrue, étant
donné que l’échantillon sélectionné pour ce sondage était
constitué de femmes en détention. Azza Soliman, activiste
travaillant à l’Institut des causes de la femme, poursuit que
les femmes qui ont commis des crimes contre l’autre sexe en
avaient assez d’être maltraitées par leurs conjoints et ont dû à
un moment ou un autre perdre la raison. Et d’ajouter : « Si
quelques associations incitent les femmes à tenir tête aux
hommes, d’autres revendiquent des droits et sans discrimination
de sexe ». Et d’ajouter : « Ceux qui dénoncent l’oppression
ont-ils conscience qu’un grand nombre de femmes restent
attachées à un homme sans pouvoir divorcer ni bénéficier d’une
pension alimentaire, alors que l’homme peut refaire sa vie
normalement ? Il prendra une seconde épouse, sans regret ni
remords ».
La femme qui bénéficie aujourd’hui du droit
de kholea, selon elle, n’est pas privilégiée par rapport à
l’homme, qui peut à n’importe quel moment répudier sa femme.
Imane Beibars, responsable de l’Association du développement et
du progrès de la femme, met l’accent sur des études faites par
l’association entre 2000 et 2004, qui révèlent que 35 000 époux
ont divorcé de leurs femmes et sans raisons précises, alors que
le nombre de procès pour kholea depuis la promulgation de la loi
n’a pas dépassé les 8 000 dans trois gouvernorats et que la
plupart de ces femmes attendaient ce divorce depuis de longues
années. « Ce droit au kholea n’a pas encouragé plus de femmes à
divorcer, car pour elles, cela signifie perdre tous ses droits
matériels ». Et elle se demande : quelle est la loi qui a été
promulguée et qui a créé une animosité envers l’homme ? « Les
lois décrétées ne reflètent que des droits dictés par la charia,
comme le kholea et la loi d’accorder la nationalité aux enfants
de père étranger et de mère égyptienne. Un avantage qui profite
surtout aux mâles, puisque les filles peuvent obtenir la
nationalité en épousant un Egyptien. Il ne faut pas oublier que
ce sont les associations féministes qui ont réclamé que l’homme
ait droit à la pension de retraite de sa femme après sa mort »,
souligne Beibars, tout en ajoutant que la femme reste toujours
soumise et malmenée alors que 30 % des familles égyptiennes sont
soutenues par elles. Une autre preuve : on ne compte que deux
femmes ministres, et 1,9 % de femmes au Parlement. Où sont donc
les avantages dont bénéficient les femmes ?
Les médias accusés
Il semble, comme l’affirment un bon nombre
d’intéressés, que le langage utilisé par les médias amplifie les
choses, car lorsque la femme obtient gain de cause, tout le
monde en fait des gorges chaudes. Une publicité qui vise à
embellir l’image de la société qui veut se montrer développée,
mais ne l’est pas en réalité. « C’est un moyen pour dire au
reste du monde que la femme est respectée, mais en vérité, c’est
du bla-bla dans le vide », confie Fardos. Un avis partagé par le
Dr Ahmad Abdallah, psychiatre qui offre des consultations aux
couples en difficulté. Il souligne que de telles campagnes
irritent les hommes qui voient les choses superficiellement ou
avec dualité, alors que la société n’a pas réellement évolué. «
La modification dans la législation doit être accompagnée d’un
changement de mentalité et de culture. Et le fd’accorder un
droit à la femme alors que la société n’est pas encore préparée
la met davantage sous pression », poursuit Abdallah.
Egalement, le Dr Loutaif cite l’exemple du
droit acquis des femmes, celui d’obliger l’homme à mettre au
courant sa femme de son remariage. « Une décision qui a provoqué
un tollé, puisque beaucoup de femmes, afin de préserver leur
dignité, sont obligées de demander le divorce même si elles ne
le souhaitent pas, comme lui ont confié quelques patientes.
Certaines craignent de perdre l’aide financière qu’elles
perçoivent de leurs maris, mais face à la pression de la société,
elles cèdent. Résultat : on constate plus de cas d’adultère ou
de mariage orfi ».
Une opinion rejetée par Fardos qui insiste
sur le fait que la femme est un être humain qui a le droit
d’être respectée. « L’homme n’accepte pas que sa femme lui cache
un secret, pourquoi n’a-t-elle pas le droit de savoir qu’il vit
en concubinage avec une autre ? Et ensuite, elle pourrait
choisir, de poursuivre sa relation avec lui ou la couper, car
elle n’admet pas l’idée d’être la moitié d’un homme ».
En fait, partager la société en deux en
créant un conflit éternel est la pire des choses. Et selon le Dr
Abdallah, il est temps de mettre fin à ce type de comportement.
« Il faut agir en tant que famille, noyau essentiel de la
société, pour réclamer nos droits en tant que citoyens ».
Et c’est ce que souligne l’écrivaine
féministe Salwa Bakr, en affirmant qu’il faut revendiquer des
droits en faisant abstraction du sexe. « Les conditions
politiques, économiques et sociales privent les citoyens de
beaucoup de droits et si les hommes se sentent opprimés, c’est
parce que la société est elle-même opprimée, et c’est ce qui
provoque des divergences ». Et d’ajouter : « Certaines
associations n’ont pas d’objectifs précis, à l’exemple de ce
colloque organisé par l’une d’elles et qui dénonce la
circoncision des hommes. Est-ce là nos priorités sociales pour
le moment ? », s’indigne-t-elle, tout en assurant qu’elle ne
trouve aucun inconvénient à ce qu’une association défende les
droits des hommes, car cela permettra plus de dialogue autour de
la relation entre les deux sexes et autour de leurs droits. Et
le Dr Loutaif, qui aspire à un tel dialogue, espère changer
certaines idées bien ancrées chez les gens. Et il ajoute qu’« en
l’absence d’un raisonnement cohérent et d’une évolution de la
mentalité, c’est la violence qui prime ».
Doaa Khalifa
Ghada Ismaïl