Si les dernières violences d’Alexandrie
étaient uniques en leur genre, on les auraient ignorées. Dans
chaque société, de nombreux événements ont lieu et sont
normalement gérés par les services de sécurité. Mais elles
s’arrêtent là. Lorsque les accidents qui frappent au cœur même
l’unité nationale se répètent, ils nécessitent une pause qui ne
doit pas se contenter de l’arrestation de ses auteurs, de leur
interrogatoire et de leur comparution devant la justice.
Les
attentats d’Alexandrie qui ont visé les fidèles dans trois
églises ne peuvent jamais être considérés comme un acte isolé,
même si leur auteur est un criminel qui a agi seul. L’important
ici n’est pas le nombre de personnes ayant perpétré le crime,
mais l’existence d’un courant dans la société qui a préparé le
terrain à ce crime.
Certains pays ont connu des actes de violence
commis par certains groupes contre des minorités tels que les
néo-nazis en Allemagne. Ce sont des groupes de jeunes racistes
qui perpètrent des actes de violence contre les minorités
sémites, juives et arabes. Il ne s’agit pas d’individus, mais de
groupes bien soudés. Cependant, ces groupes ne représentent pas
une tendance dominante au sein de la société allemande qui
rejette dans sa majorité ces groupuscules. C’est pourquoi
lorsque la police allemande arrête les auteurs de crimes
racistes et les fait comparaître devant la justice, le rôle de
la société prend fin.
Mais la répétition de ces actes désolants
chez nous, avec récemment les événements d’Alexandrie et les
retombées qui en découlent, démontre que nous avons tous une
responsabilité à assumer, que les auteurs soient des individus
ou des groupes. C’est la responsabilité de la société qui a
sécrété au début des années 70 du siècle dernier un certain
fanatisme religieux jamais connu auparavant. La négligence dont
nous avons fait preuve à son égard au niveau politique et social
n’a fait qu’aggraver le phénomène, au point d’atteindre le stade
de crime.
Les gouvernements successifs ont ignoré le
phénomène du fanatisme religieux, croyant que cette manière le
fera disparaître et que les slogans éloquents de l’unité
nationale régleront le problème. Nos gouvernements successifs
ont cru qu’en reconnaissant le problème, ceci ouvrira la voie à
l’ingérence étrangère sous prétexte de la protection des droits
de l’homme. Malheureusement, ils avaient tort. Car la négligence
de ce problème l’a aggravé au fil des années. Et les slogans sur
l’unité nationale que nos médias n’ont cessé de répéter ont été
vidés de leur sens. Au moment où le monde entier a estimé que
l’aggravation du problème a été une raison d’appeler au respect
des droits de l’homme.
Nous devons nous attaquer au problème à
partir de ses racines qui comportent le remède. Au niveau
pédagogique d’abord, nous devons poser la question suivante :
l’enseignement que nous dispensons aux enfants de cette société
contribue-t-il à donner naissance à une nouvelle génération
ayant foi en le droit de citoyenneté pour chaque Egyptien, sans
trop s’arrêter devant la religion de l’autre ? Ou bien est-ce un
enseignement qui les sensibilise aux différences de religion qui
séparent les deux composantes de la nation ? A notre époque,
nous apprenions l’esprit de la religion avant d’apprendre ses
pratiques, alors qu’aujourd’hui l’enseignement religieux ne
connaît que les rites qui, une fois vidés de leur contenu,
deviennent hostiles à l’esprit de la religion. Si ceci est en
résumé l’état de nos écoles, vers où nous dirigeons-nous et quel
type de génération nos écoles ont formé tout au long des 30
dernières années ?
Abordons maintenant le rôle des médias. Quel
était le message des médias depuis le début des années 1970 ?
N’étaient-ce pas les médias officiels qui ont fabriqué certains
prédicateurs qui ont transformé notre sublime religion en farces
influençant des millions de spectateurs ?
Le ministre de l’Information des années 1960
Mohamad Fayeq m’a dit qu’à cette époque, il y avait un taux
limité de programmes religieux à la télévision et à la radio, et
dont le rôle était d’évoquer le message de l’islam. Aujourd’hui,
ce message a été complètement déformé. A titre d’exemple, j’ai
vu à la télé un homme de religion passer plus d’une heure à
parler de la façon d’entrer aux toilettes ! J’ai parlé à propos
de ces futilités avec un professeur d’Al-Azhar qui ne voyait
aucun inconvénient à suivre la sunna (tradition du prophète). Je
lui ai alors rétorqué que la religion musulmane est bien plus
profonde que ces formalités qui intéressent beaucoup nos cheikhs.
Je lui ai également dit que le rythme de la vie moderne est
devenu tellement rapide et les conditions de vie difficiles que
les gens n’ont ni le temps, ni l’énergie de s’arrêter devant ces
détails. Il a répondu que la religion musulmane est valable pour
toutes les époques. Je lui ai répondu que oui, mais que ceci ne
s’appliquait pas aux formalités.
Ceci nous mène à un 3e niveau après
l’enseignement et les médias, celui de l’institution religieuse
même. Regardons autour de nous pour voir ce qui la préoccupe
actuellement : c’est de savoir si les statues sont compatibles
ou non avec l’islam.
Est-il raisonnable que la fatwa de l’imam
Mohamad Abdou, au début du siècle dernier, sur ce sujet soit
plus moderne que celle de nos cheikhs d’aujourd’hui, qui nous
renvoient à l’obscurantisme, à l’époque où les gens adoraient
les statues ? Mohamad Abdou est allé jusqu’à faire l’éloge de la
sculpture et qualifier cet art de « poésie silencieuse ». Il a
même remercié les sculpteurs pour avoir excellé dans cet art qui
ne porte aucune atteinte à la religion.
La responsabilité de l’institution religieuse
est primordiale dans l’aggravation du phénomène de fanatisme
religieux. Et puisque quelques-uns de ces fanatiques vont
jusqu’à attaquer les gens du Livre qui ont été honorés par le
Coran et qui ont été bien traités par les califes au début de
l’entrée de l’islam en Egypte, il sera certain que leur message
religieux comportera des lacunes. Al-Azhar a refusé la
démolition par les Talibans des statues de Bouddha en
Afghanistan et a dépêché une délégation pour convaincre ces
extrémistes de ne pas les détruire. Comment Al-Azhar a-t-il
réagi lorsqu’une personne parmi nous a tué un être humain pour
la bonne et simple raison qu’il n’appartenait pas à sa religion
? Al-Azhar gardera-t-il son mutisme, se contentant de ce que
font les services de sécurité ? Emettra-t-il un communiqué
dénonçant l’acte, ou bien révisera-t-il son message rétrograde,
qui nous a mené à l’état déplorable dans lequel nous vivons ?
L’essentiel n’est pas de savoir si un fou ou
non a commis les attentats d’Alexandrie. Le fou est une personne
qui laisse libre cours à ses pulsions déraisonnables. Mais
malheureusement, les motifs malades qui ont conduit le criminel
à commettre son acte ne sont pas propres à lui. Ils sont
répandus chez les membres de notre société, enracinés par
l’enseignement religieux vétuste, enseigné de longues années et
cristallisé par la suite par nos médias ignorants. Tout ceci a
été confirmé par l’actuel message religieux vétuste de notre
institution religieuse. Agirons-nous différemment cette fois-ci,
ou nous contenterons-nous, une fois de plus, d’arrêter le
criminel et de dire qu’il est déséquilibré, pour finalement
classer l’affaire ? Comme toujours .