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 Semaine du 3 au 9 mai 2006, numéro 608

 

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Nulle part ailleurs

Tendance. Etre voilée tout en étant dans le vent et profitant de sa vie, un phénomène qui gagne de plus en plus les classes aisées de la société et qui constitue un filon des plus lucratifs.

Harem New Look

« Al-Qalb biyedhak lil ersane (Le cœur sourit aux jeunes mariés) ; wal farha ma liha hodoud (et la joie est sans limites) ; wal dounia téqoul ya salam ala farh maa al-islam (La joie est énorme avec l’islam) ; Afrahna gamila wa tahra halal (Nos noces sont belles et bénites), wal nass lil dine bitaoud (les gens reviennent à la religion) », fredonne le groupe musical féminin. Vêtues de chemises chiffonnées noires et blanches et de pantalons noirs, coiffées et maquillées impeccablement, les sept jeunes filles ont formé un groupe musical pop de style islamique.

Le micro à la main, la star du groupe égaye la fête en interprétant ses dernières chansons composées spécialement pour les mariages islamiques. Elle appelle les jeunes filles à former un cercle autour de la mariée. A tour de rôle, chacune s’avance au milieu pour danser avec elle. Puis le groupe se met à la queue leu leu et appelle les convives à en faire autant pour danser ensemble. Le mariage ne manque pas d’ambiance même en l’absence du sexe fort. Et les femmes que l’on voit habituellement vêtues de noir ont changé de look pour la circonstance. Habillées en robes de soirée sans manches ou à bretelles très fines, elles se pavanent exhibant leurs plus belles toilettes. On se croirait dans un défilé de mode tant les modèles et coiffures sont dernier cri. Et dans cette atmosphère d’allégresse, les femmes ne cessent de s’échanger des compliments sur leurs tenues et bijoux. « Quand on est entre femmes, on peut se permettre de porter nos anciens vêtements qu’on n’a pas enfilés depuis le port du voile. Ainsi, on passe d’agréables moments sans se sentir coupables », confie Abir, 37 ans, secrétaire.

Ce groupe musical formé d’universitaires a réussi à s’imposer dans les cérémonies consacrées exclusivement aux femmes. Mariages islamiques, soirée du henné, galas réservés aux femmes voilées, bref toutes les occasions où celles qui portent le voile se mettent à l’aise et retirent les écharpes qui couvrent leur chevelure. Al-Yachmak ou voile qui couvre le visage, tel est le nom de ce groupe musical qui se produit depuis 10 ans. Fondé par des étudiantes de l’Université américaine, il anime plus de 70 mariages par an aussi bien dans les hôtels que dans les maisons pour un prix modique de 650 L.E. la soirée. « Les appareils propres à produire des sons musicaux sont des instruments licites autorisés par une fatwa, c’est-à-dire tambour, doff et orgue uniquement. Peu de familles exigent des instruments plus rythmiques », explique Nora, un membre du groupe. Les mélodies sont inspirées des derniers albums de Amr Diab, Mohamad Mounir et même parfois de la célèbre chanteuse Dalida.

Mais les paroles ne sont en fait que des hymnes au bonheur pour la jeune mariée qui va rejoindre son nid conjugal ou bien des conseils aux jeunes filles pour garder le voile malgré les jugements hostiles. Des textes lyriques énumérant les préceptes de l’islam et empreints de religiosité. En fait, la musique n’est pas interdite, ce sont les paroles qui importent le plus car elles peuvent être vulgaires ou pleines de finesse comme l’explique Nora, chanteuse dans ce groupe.

Le voile, nouvelle tendance

En fait, au cours de ces vingt dernières années, le port du voile s’est imposé dans la société égyptienne suite à l’influence de nombreux Egyptiens qui ont émigré dans les pays du Golfe. Autrefois, cet accoutrement n’était porté que par des femmes âgées. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes filles et de femmes, toutes catégories sociales confondues, l’ont adopté. Soucieuses de paraître distinguées, elles s’attifent avec coquetterie et désirent se divertir tout en respectant leurs croyances religieuses. Selon Soha Bakri, maquilleuse et spécialiste dans les nœuds

de foulards, ce genre de business est tout à fait nouveau et attire une large clientèle. « La femme voilée est prête à claquer de l’argent pour paraître plus coquette que son homologue non voilée. Rien que pour faire un joli nœud à son écharpe, elle est prête à dépenser 100 L.E. en s’offrant deux mantilles assorties l’une à l’autre. Alors qu’il suffit pour la non voilée de se rendre chez le coiffeur et de débourser 20 L.E. pour avoir une belle tête », explique Soha Bakri, qui a dû faire des études dans un grand centre de beauté à Doubaï pour apprendre à être plus créative dans ce marché en pleine expansion. « Nous ciblons l’élite de la société, la haute classe et la moyenne », estime Riham Al-Ebiari, propriétaire d’un atelier de haute couture. Ceci a donné naissance à différents projets et business à grands profits, car ces femmes ne veulent plus être isolées de ce monde. Beaucoup d’entre elles travaillent, fréquentent les clubs et les lieux publics. « Les femmes ne savent plus quoi inventer pour concilier tendances et traditions, dans une société conservatrice chamboulée par les lois du marché », affirme Samia Al-Saati, sociologue.

Sur la Côte-Nord, à Marina, trois espaces sont exclusivement réservés aux femmes, à l’abri des regards masculins. La fréquentation est énorme. Même si certaines qualifient ces lieux de rétrogrades. Noha, 26 ans, arrive sur la plage habillée d’une abaya et voilée d’un khimar, laissant à peine entrevoir son visage. Elle rejoint sa sœur aînée, papote un peu puis se prépare pour sa petite baignade. Noha commence par se débarrasser du voile recouvrant sa tête, libère ses cheveux, puis ôte ses vêtements. Ce genre de plages sont fréquentées exclusivement par près de 600 à 800 femmes à Marina, sur la Côte-Nord.

Là, DJ, serveur de café, entraîneur d’aérobic sont uniquement des femmes. Le phénomène des plages interdites aux hommes est tout à fait nouveau en Egypte. L’expérience a commencé en 2004 à Marina, avec la plage Yachmak (voile qui couvre le visage) et cette année, deux autres plages sont venues s’ajouter à la liste. Pour être autorisée à rentrer à Yachmak, il faut payer 200 L.E. d’abonnement par personne et par saison (1er juillet-15 septembre). Un abonnement qui donne aussi le droit d’inviter quatre personnes de son choix par jour. A La Femme, une autre plage, cela coûte 350 L.E., mais il est aussi possible d’y passer une journée pour 50 L.E. N’empêche que ces plages sont chaque jour de plus en plus fréquentées. « Je suis content d’avoir réalisé un tel exploit. Ceci a permis aux femmes les plus pudiques n’osant pas s’exposer en maillot de bain sur des plages mixtes de profiter pleinement de leurs vacances », explique un des responsables d’une des plages réservées aux femmes.

Selon la sociologue Azza Korayem, l’Egyptienne est pieuse de nature, mais elle veut aussi vivre pleinement sa vie. Aujourd’hui, notre société traverse une période transitoire. Il existe une tendance à islamiser la société. Cependant, l’Egyptien a su conserver cette ferveur propre à lui. Une heure pour Dieu et une heure pour ton humeur, comme dit le proverbe.

Un business fructueux et beaucoup d’hommes d’affaires arabes et étrangers se sont rendu compte du phénomène et ont commencé à l’exploiter en fournissant tout ce qui est luxueux et signé pour faire des affaires.

Al-Motahagguiba (La Voilée), dont les propriétaires sont des hommes d’affaires qatari, est aujourd’hui un des plus grands magasins ayant une grande renommée dans le domaine des abayas. Il suffit aussi de faire le lèche-vitrines pour se rendre compte que abayas (sorte de cape) et galabiyas se sont imposées dans le quotidien des Egyptiennes.

La abaya signée

Les boutiques qui en exposent ne manquent pas, elles sont même en grand nombre. Et celles qui existaient déjà ont commencé à créer leurs propres modèles. « Pour pallier la crise, il a fallu combler ce vide sur le marché, puisque le nombre de femmes voilées a augmenté. J’ai dû suivre cette vague et offrir à cette clientèle, qui autrefois importait la abaya des pays du Golfe, une plus chic, fabriquée en Egypte et à des prix allant de 700 L.E. à 5 000 L.E., selon le modèle, badawi ou khaligui », explique le propriétaire des chaînes de magasins Al-Motahagguiba. Au’hui, ce magasin a ouvert 7 antennes dans divers gouvernorats d’Egypte. Les femmes se vantent d’avoir une abaya signé de chez Al-Motahagguiba, d’autant plus que beaucoup de stars qui ont porté le voile s’y rendent pour leur offrir leurs tenues. D’autres ont servi de mannequin, à l’exemple de Mona Abdel-Ghani qui apparaît sur plusieurs affiches publicitaires.

Mais la part du gâteau semble être équitable dans ce marché qui œuvre pour la femme voilée. Aujourd’hui, certaines maisons de couture fabriquent du prêt-à-porter. Leur stratégie est claire : offrir le plus de modèles pour les jeunes filles. « Bien que la religion ne nous ait pas imposé une tenue bien spécifique, le vêtement que doit porter la femme musulmane exige certains critères. Il ne doit être ni moulant, ni transparent ni attirer les regards. Les pantalons doivent être larges avec de longues vestes », remarque Sami Chalabi, directeur d’un magasin.

Du prêt-à-porter à la haute couture, les deux forment autour de ce business fructueux des projets complémentaires. Riham est propriétaire d’un atelier de prêt-à-porter. Elle confie que pour mettre la dernière touche d’élégance à son modèle, elle a recours à une spécialiste en accessoires, à une autre pour le maquillage et enfin à une troisième pour les modèles d’écharpes. Bref, une équipe qui se complète. « La femme voilée a besoin d’un maquillage léger qui convienne à sa tenue. Notre défi est d’être très créatives pour la rendre belle, naturelle et pudique », souligne Soha, qui fait des nœuds et propose à sa clientèle du maquillage contre des prix qui varient entre 100 et 1 000 L.E. pour les mariées. Une créativité qui coûte cher. « Pour que la femme voilée soit élégante, le styliste qui lui confectionne ses robes doit déployer de grands efforts. Une robe décolletée paraît chic grâce à de simples touches, mais les robes fermées nécessitent plus de créativité pour les rendre plus belles à porter. Raison pour laquelle les femmes sont prêtes à claquer des sous pour paraître plus élégantes », explique Riham.

Et dans ce marché qui sert la femme voilée, il est normal que celui-ci ait ses propres moyens de commercialisation. Aujourd’hui, un nouveau magazine bimensuel, Higab Fashion, présente des modèles, accessoires, foulards et écharpes en vogue ainsi qu’un guide des grands magasins d’habillement pour femmes voilées. Autre moyen de commercialisation : les speakerines sur les nouvelles chaînes satellites qui portent ces modèles et qui font, en quelque sorte, la publicité de tous ces produits à la fois .

Chahinaz Gheith
Dina Darwich

 




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