«
Al-Qalb biyedhak lil ersane (Le cœur sourit aux jeunes mariés) ;
wal farha ma liha hodoud (et la joie est sans limites) ; wal
dounia téqoul ya salam ala farh maa al-islam (La joie est énorme
avec l’islam) ; Afrahna gamila wa tahra halal (Nos noces sont
belles et bénites), wal nass lil dine bitaoud (les gens
reviennent à la religion) », fredonne le groupe musical féminin.
Vêtues de chemises chiffonnées noires et blanches et de
pantalons noirs, coiffées et maquillées impeccablement, les sept
jeunes filles ont formé un groupe musical pop de style islamique.
Le micro à la main, la star du groupe égaye
la fête en interprétant ses dernières chansons composées
spécialement pour les mariages islamiques. Elle appelle les
jeunes filles à former un cercle autour de la mariée. A tour de
rôle, chacune s’avance au milieu pour danser avec elle. Puis le
groupe se met à la queue leu leu et appelle les convives à en
faire autant pour danser ensemble. Le mariage ne manque pas
d’ambiance même en l’absence du sexe fort. Et les femmes que
l’on voit habituellement vêtues de noir ont changé de look pour
la circonstance. Habillées en robes de soirée sans manches ou à
bretelles très fines, elles se pavanent exhibant leurs plus
belles toilettes. On se croirait dans un défilé de mode tant les
modèles et coiffures sont dernier cri. Et dans cette atmosphère
d’allégresse, les femmes ne cessent de s’échanger des
compliments sur leurs tenues et bijoux. « Quand on est entre
femmes, on peut se permettre de porter nos anciens vêtements
qu’on n’a pas enfilés depuis le port du voile. Ainsi, on passe
d’agréables moments sans se sentir coupables », confie Abir, 37
ans, secrétaire.
Ce groupe musical formé d’universitaires a
réussi à s’imposer dans les cérémonies consacrées exclusivement
aux femmes. Mariages islamiques, soirée du henné, galas réservés
aux femmes voilées, bref toutes les occasions où celles qui
portent le voile se mettent à l’aise et retirent les écharpes
qui couvrent leur chevelure. Al-Yachmak ou voile qui couvre le
visage, tel est le nom de ce groupe musical qui se produit
depuis 10 ans. Fondé par des étudiantes de l’Université
américaine, il anime plus de 70 mariages par an aussi bien dans
les hôtels que dans les maisons pour un prix modique de 650 L.E.
la soirée. « Les appareils propres à produire des sons musicaux
sont des instruments licites autorisés par une fatwa,
c’est-à-dire tambour, doff et orgue uniquement. Peu de familles
exigent des instruments plus rythmiques », explique Nora, un
membre du groupe. Les mélodies sont inspirées des derniers
albums de Amr Diab, Mohamad Mounir et même parfois de la célèbre
chanteuse Dalida.
Mais les paroles ne sont en fait que des
hymnes au bonheur pour la jeune mariée qui va rejoindre son nid
conjugal ou bien des conseils aux jeunes filles pour garder le
voile malgré les jugements hostiles. Des textes lyriques
énumérant les préceptes de l’islam et empreints de religiosité.
En fait, la musique n’est pas interdite, ce sont les paroles qui
importent le plus car elles peuvent être vulgaires ou pleines de
finesse comme l’explique Nora, chanteuse dans ce groupe.
Le voile, nouvelle tendance
En
fait, au cours de ces vingt dernières années, le port du voile
s’est imposé dans la société égyptienne suite à l’influence de
nombreux Egyptiens qui ont émigré dans les pays du Golfe.
Autrefois, cet accoutrement n’était porté que par des femmes
âgées. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes filles et de femmes,
toutes catégories sociales confondues, l’ont adopté. Soucieuses
de paraître distinguées, elles s’attifent avec coquetterie et
désirent se divertir tout en respectant leurs croyances
religieuses. Selon Soha Bakri, maquilleuse et spécialiste dans
les nœuds
de foulards, ce genre de business est tout à
fait nouveau et attire une large clientèle. « La femme voilée
est prête à claquer de l’argent pour paraître plus coquette que
son homologue non voilée. Rien que pour faire un joli nœud à son
écharpe, elle est prête à dépenser 100 L.E. en s’offrant deux
mantilles assorties l’une à l’autre. Alors qu’il suffit pour la
non voilée de se rendre chez le coiffeur et de débourser 20 L.E.
pour avoir une belle tête », explique Soha Bakri, qui a dû faire
des études dans un grand centre de beauté à Doubaï pour
apprendre à être plus créative dans ce marché en pleine
expansion. « Nous ciblons l’élite de la société, la haute classe
et la moyenne », estime Riham Al-Ebiari, propriétaire d’un
atelier de haute couture. Ceci a donné naissance à différents
projets et business à grands profits, car ces femmes ne veulent
plus être isolées de ce monde. Beaucoup d’entre elles
travaillent, fréquentent les clubs et les lieux publics. « Les
femmes ne savent plus quoi inventer pour concilier tendances et
traditions, dans une société conservatrice chamboulée par les
lois du marché », affirme Samia Al-Saati, sociologue.
Sur la Côte-Nord, à Marina, trois espaces
sont exclusivement réservés aux femmes, à l’abri des regards
masculins. La fréquentation est énorme. Même si certaines
qualifient ces lieux de rétrogrades. Noha, 26 ans, arrive sur la
plage habillée d’une abaya et voilée d’un khimar, laissant à
peine entrevoir son visage. Elle rejoint sa sœur aînée, papote
un peu puis se prépare pour sa petite baignade. Noha commence
par se débarrasser du voile recouvrant sa tête, libère ses
cheveux, puis ôte ses vêtements. Ce genre de plages sont
fréquentées exclusivement par près de 600 à 800 femmes à Marina,
sur la Côte-Nord.
Là, DJ, serveur de café, entraîneur d’aérobic
sont uniquement des femmes. Le phénomène des plages interdites
aux hommes est tout à fait nouveau en Egypte. L’expérience a
commencé en 2004 à Marina, avec la plage Yachmak (voile qui
couvre le visage) et cette année, deux autres plages sont venues
s’ajouter à la liste. Pour être autorisée à rentrer à Yachmak,
il faut payer 200 L.E. d’abonnement par personne et par saison
(1er juillet-15 septembre). Un abonnement qui donne aussi le
droit d’inviter quatre personnes de son choix par jour. A La
Femme, une autre plage, cela coûte 350 L.E., mais il est aussi
possible d’y passer une journée pour 50 L.E. N’empêche que ces
plages sont chaque jour de plus en plus fréquentées. « Je suis
content d’avoir réalisé un tel exploit. Ceci a permis aux femmes
les plus pudiques n’osant pas s’exposer en maillot de bain sur
des plages mixtes de profiter pleinement de leurs vacances »,
explique un des responsables d’une des plages réservées aux
femmes.
Selon la sociologue Azza Korayem,
l’Egyptienne est pieuse de nature, mais elle veut aussi vivre
pleinement sa vie. Aujourd’hui, notre société traverse une
période transitoire. Il existe une tendance à islamiser la
société. Cependant, l’Egyptien a su conserver cette ferveur
propre à lui. Une heure pour Dieu et une heure pour ton humeur,
comme dit le proverbe.
Un business fructueux et beaucoup d’hommes
d’affaires arabes et étrangers se sont rendu compte du phénomène
et ont commencé à l’exploiter en fournissant tout ce qui est
luxueux et signé pour faire des affaires.
Al-Motahagguiba (La Voilée), dont les
propriétaires sont des hommes d’affaires qatari, est aujourd’hui
un des plus grands magasins ayant une grande renommée dans le
domaine des abayas. Il suffit aussi de faire le lèche-vitrines
pour se rendre compte que abayas (sorte de cape) et galabiyas se
sont imposées dans le quotidien des Egyptiennes.
La abaya signée
Les boutiques qui en exposent ne manquent
pas, elles sont même en grand nombre. Et celles qui existaient
déjà ont commencé à créer leurs propres modèles. « Pour pallier
la crise, il a fallu combler ce vide sur le marché, puisque le
nombre de femmes voilées a augmenté. J’ai dû suivre cette vague
et offrir à cette clientèle, qui autrefois importait la abaya
des pays du Golfe, une plus chic, fabriquée en Egypte et à des
prix allant de 700 L.E. à 5 000 L.E., selon le modèle, badawi ou
khaligui », explique le propriétaire des chaînes de magasins Al-Motahagguiba.
Au’hui, ce magasin a ouvert 7 antennes dans divers gouvernorats
d’Egypte. Les femmes se vantent d’avoir une abaya signé de chez
Al-Motahagguiba, d’autant plus que beaucoup de stars qui ont
porté le voile s’y rendent pour leur offrir leurs tenues.
D’autres ont servi de mannequin, à l’exemple de Mona Abdel-Ghani
qui apparaît sur plusieurs affiches publicitaires.
Mais la part du gâteau semble être équitable
dans ce marché qui œuvre pour la femme voilée. Aujourd’hui,
certaines maisons de couture fabriquent du prêt-à-porter. Leur
stratégie est claire : offrir le plus de modèles pour les jeunes
filles. « Bien que la religion ne nous ait pas imposé une tenue
bien spécifique, le vêtement que doit porter la femme musulmane
exige certains critères. Il ne doit être ni moulant, ni
transparent ni attirer les regards. Les pantalons doivent être
larges avec de longues vestes », remarque Sami Chalabi,
directeur d’un magasin.
Du prêt-à-porter à la haute couture, les deux
forment autour de ce business fructueux des projets
complémentaires. Riham est propriétaire d’un atelier de prêt-à-porter.
Elle confie que pour mettre la dernière touche d’élégance à son
modèle, elle a recours à une spécialiste en accessoires, à une
autre pour le maquillage et enfin à une troisième pour les
modèles d’écharpes. Bref, une équipe qui se complète. « La femme
voilée a besoin d’un maquillage léger qui convienne à sa tenue.
Notre défi est d’être très créatives pour la rendre belle,
naturelle et pudique », souligne Soha, qui fait des nœuds et
propose à sa clientèle du maquillage contre des prix qui varient
entre 100 et 1 000 L.E. pour les mariées. Une créativité qui
coûte cher. « Pour que la femme voilée soit élégante, le
styliste qui lui confectionne ses robes doit déployer de grands
efforts. Une robe décolletée paraît chic grâce à de simples
touches, mais les robes fermées nécessitent plus de créativité
pour les rendre plus belles à porter. Raison pour laquelle les
femmes sont prêtes à claquer des sous pour paraître plus
élégantes », explique Riham.
Et dans ce marché qui sert la femme voilée,
il est normal que celui-ci ait ses propres moyens de
commercialisation. Aujourd’hui, un nouveau magazine bimensuel,
Higab Fashion, présente des modèles, accessoires, foulards et
écharpes en vogue ainsi qu’un guide des grands magasins
d’habillement pour femmes voilées. Autre moyen de
commercialisation : les speakerines sur les nouvelles chaînes
satellites qui portent ces modèles et qui font, en quelque sorte,
la publicité de tous ces produits à la fois .
Chahinaz Gheith
Dina Darwich